
Table d’orientation avec vallée de l’Aisne au panorama de Voncq
(photographie de l’auteur)
La singulière maisonnette longiligne de bois clair, surmontée d’un toit de tuiles à deux pans, est posée sur une ligne de crête dominant la vallée de l’Aisne. À côté d’elle, solidement plantée en équerre, une ferme tel un château défait entourée de murs de pierres ocre et brunes. Des colonnades Renaissance encadrent encore le portail. Un singulier voisinage face au paysage de peupliers, de roseaux, d’eau miroitant ça et là, de broussailles et de sous-bois. La ligne de chemin de fer que l’on devine au nord reliait la gare de Voncq à Vouziers. Elle n’est plus que rouille et graminées le long du quai Rimbaud où débarquait le poète. Au sortir du village, une chapelle surmontée d’un clocher érigé au-dessus d’une coiffe noire paraît scandinave. Elle navigue dans le ciel où souffle l’air et croisent les nuages.
Ah ! Cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n’avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c’était. – Et je m’en aperçois seulement !
Arthur Rimbaud
« L’Impossible », Une saison en enfer
Alors on espère toujours, à un détour, en faisant semblant de regarder ailleurs, qu’on va surprendre l’impossible. Le sûr c’est qu’il y a de l’impossible
André Dhôtel
Lettre à Philippe Jaccottet (citée dans Le matricule des anges, 2026)
La route sinueuse descend vers le canal des Ardennes aux dizaines d’écluses reliant Charleville à Reims, le traverse avec l’Aisne en enfilade, puis remonte vers Voncq. C’est un gros village en hauteur dont les coteaux étaient autrefois renommés pour leur vin. L’écrivain belge Jean-Claude Pirotte, admirateur d’André Dhôtel, en sirota quelques verres au bistrot du coin. Il le raconte dans Les Contes bleus du vin. J’avais signalé cette anecdote à ma libraire quand elle m’avait confié avoir une maison à Voncq, mais elle l’ignorait. La dame était une ancienne magistrate et l’écrivain un avocat en fuite. Seules leurs traces se croisèrent au village.

Vallée de l’Aisne vue de la « baraque » de Dhôtel à Mont-de-Jeux
(photographie de l’auteur)
Quand aux deux textes cités en épigraphe, séparés d’un siècle, ils furent composés à quelques kilomètres de distance à vol de canard. Le premier dans le grenier de la ferme maternelle au hameau de Roche, le second dans un baraquement de cheminots racheté à la S.N.C.F et hissé au sommet du hameau de Mont-de-Jeux. Nous sommes à une vingtaine de kilomètres d’Attigny, bourg détruit par la Grande Guerre et reconstruit dans le style des années 1930. On y voit des maisons en « pierres de meule » arrondies et la mairie face au kiosque et à la kermesse qui bloquera le passage pendant un ou deux jours. La fois précédente, c’était le marché qui ne laissait qu’une étroite traversée avant le pont sur l’Aisne, aujourd’hui en travaux. Notre petit pavillon colonial est sur l’autre rive.
Lors de notre arrivée, une fois franchie la porte qui donne sur le jardin clos, nous avions aperçu à notre droite un Bouddha aux mains jointes. Il était assis entouré de fleurs dans un coin du mur. En face de l’Éveillé, notre pavillon blanc au toit déclive – le dernier pan relevé pour couvrir une terrasse ceinte d’un muret de bois. La porte ouverte, nous avions découvert une photographie montrant Kennedy et Soekarno. Divers objets sont d’origine indonésienne (un pousse-pousse en métal brillant, une malle arrondie, des photographies et divers objets). La couleur rouge domine : c’est une maison d’hôte, mais également un lieu de souvenirs, un bout de pays lointain transplanté dans les Ardennes méridionales. Son propriétaire, un travailleur charmant d’Attigny, y a beaucoup voyagé. L’Indonésie ne l’a jamais quitté. Comme la troisième canicule s’annonce, la maisonnette protège de la chaleur. Elle est d’un confort parfait.
Un canal sans péniches
La randonnée cycliste du premier jour longe le canal de Vouziers en passant en dessous de Voncq. Le site est verdoyant, désert et bordé d’arbres. Pas un seul cycliste à l’horizon, quelques pêcheurs sur les rives, immobiles, la canne en diagonale et le bouchon sur l’eau. À notre gauche, vert pâle, la voie d’eau abandonnée est tapissé de nénuphars aux petites fleurs jaunes que contournent des poules d’eau. Un héron cendré les survole avec majesté, des chants d’oiseaux sortent des bois ainsi que de petits écureuils de Corée sautillant sur la piste. C’est bon, c’est beau, c’est plat. Il y a bien quelques rares écluses hors d’usage, mais elles ne forment qu’une petite bosse à grimper. Les péniches se sont envolées.
Le temps passe lentement, la température monte et Vouziers approche. Une ancienne minoterie apparaît à notre gauche, grand bâtiment vertical de briques marron dans lesquelles s’accrochent des arbres et des herbes. Une curieuse statue de saint se dresse tout en haut de cet Angkor industriel. L’usine avait ses patrons célestes à l’époque et celui-ci est Saint Paul. À notre droite se dresse un mur immense qui nous toise avant de se retirer pour laisser passer la rue montant vers Vouziers.

Ruines de la minoterie Saint Paul à Vouziers
(source Les Ardennes)
La ville était industrielle il y a un siècle, pourvue d’un port où s’arrêtaient de nombreuses péniches. Elles naviguaient vers Charleville, Sedan ou Reims. Un autre monde que celui d’une sous-préfecture abandonnée par l’Histoire. Nous y montons entre des maisons délabrées qui ont connu de meilleures époques. Nombreuses sont celles à vendre. Nous débouchons rapidement sur la place de l’Hôtel de Ville, récemment rénovée et plantée d’arbres minuscules. Et face à nous une brasserie nommée « Le Paradis » qui borde l’esplanade pavée de neuf. Mais, nous dira-t-on, les personnes âgés évitent de la franchir car le sol est inégal, et il y a eu des chutes.
Les gens d’ici ont un accent curieux, mi-ardennais, mi-chti. Rimbaud parlait-il comme cela ? Comment était ce gamin inspiré insupportable ? Certainement différent de l’image d’Épinal inspirée de la photo retouchée de Carjat et que l’on voit le long des routes. Seul ou en compagnie de Verlaine. Le poète du dérèglement de tous les sens, le Voyant ardennais, est devenu une marque, un nom de petite randonnée balisée. Parfois une bière nommée « Arthur » s’affiche sur le parasol. Je est un Autre.

Cuvée d’Arthur brassée à Charleville-Mézières
(source producteur)
Un soir, reposant dans notre pavillon exotique, nous écouterons Enfance, envoûtés par le caléidoscope verbal du jeune poète : « Je suis le saint, en prière sur la terrasse, — comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine. Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant. Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l’allée dont le front touche le ciel. Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. » La rumeur des écluses !
Rimbaud, adolescent révolté et fugueur, marcheur affrontant l’immensité. Il ira à pied de Charleville à Charleroi en suivant la Meuse. Piéton, enfant, petit valet, mendiant, bohémien… « heureux comme avec une femme». Verlaine, lui, chante l’amour des femmes inaccessibles. Pourquoi le buveur d’absinthe et l’homme aux semelles de vent ont-ils formés ce couple diabolique ? Une saison en enfer fut en effet écrit après leur compagnonnage londonien, chez la mother Vitalie Cuif, à deux pas de notre salade César au Paradis de Vouziers.


Ferme originelle de la mère de Rimbaud et maison construite après 1918
(Archives et photographie de l’auteur)
Quant à Dhôtel, il aurait découvert la présence de Rimbaud lors d’une randonnée cycliste : « Une virée à bicyclette (…) avec des ralentissements à cinq à l’heure et des arrêts n’importe où. Cette fois-là, je fis un arrêt en un lieu le plus dépourvu d’intérêt qui fût jamais, au milieu des cultures plates, assez loin du ruisseau et du passage à niveau pour qu’ils n’entrent pas dans le décor. Alors que ne demeurait guère que l’espace pur et simple, j’eus l’idée soudaine qu’existait dans ces environs indéterminés un poète prodigieux, hors de tout exemple » (Retour, Le temps qu’il fait)
Remontée vers Charleville
La salade avalée sans le secours de la bière Arthur, nous descendons vers le canal pour l’emprunter dans l’autre sens jusqu’au village de Semuy. Heureusement, nous roulons sur la même rive et bénéficions toujours de l’ombre, même si elle se réduit. Surtout ne pas louper l’embranchement entre les deux canaux au village : celui de Vouziers sur lequel nous roulons et celui, à droite après le pont, vers Charleville. C’est le canal des Ardennes. Il est encore en fonction pour les plaisanciers, mais nous ne verrons qu’un seul bateau sur quarante kilomètres. Ce sera le lendemain, après avoir nagé au lac de Bairon qui se trouve au sommet d’une forte côte, trop raide pour ce premier jour.

Le pont sur l’Aisne à Semuy
(photographie de l’auteur)
Le parcours est différent, plus vallonné et alternant bois et champs. Il monte lentement vers les « vraies Ardennes » du Nord, pas les méridionales où se trouve Attigny. Les écluses se multiplient et se signalent par leurs lumières rouges lorsque leur franchissement n’est pas autorisé, faute de remplissage du sas. Elles sont toujours en fonction. On le remarque aux petits postes de commande neufs et automatisés qui font face aux anciennes maisons d’éclusiers, aujourd’hui abandonnées.
Nous passons à Neuville-Day, village issus de la fusion de Neuville et de Day, au nom curieusement franco-anglais niché sur les hauteurs. Nous y découvrirons un nouveau vignoble planté à côté d’une rangée de quelques vieux pieds de vigne. Le réchauffement climatique fait son œuvre, comme en Belgique. Puis viennent Montgon et ses écluses. Deux très élégants dessins de péniches portant le nom du village sont disposés face à face sur un hangar, portant une inscription au centre : « Fête des 17 villages ». mais qui sont-ils, ces villages si nombreux ? Qu’ont-ils en commun ? De l’autre côté, la très grande roue couleur rouille du Moulin de la Tortue a été dégagée, telle une œuvre de land art. Elle était alimentée par un ruisseau adjacent et enfouie sous les arbres.
Nous voici à Le Chesne, un gros bourg situé sur les deux côtés du canal. Il est pourvu d’un petit port de plaisance. Quelques bateaux sont à l’arrêt, dont celui des Anglais que nous croiserons le lendemain, coincés dans le sas d’une écluse qui refusera de s’ouvrir. On nous indique que la petite route cycliste vers le lac de Bairon commence de l’autre côté de la place, mais qu’elle est très raide. La journée fut longue, et il nous faut redescendre vers Attigny pour prendre notre repas du soir au restaurant l’Écluse, recommandé par notre logeur nostalgique de l’Indonésie.


La fresque à Montgon
(photographie de l’auteur)
Canicule dans les Ardennes
La descente du retour est reposante malgré la chaleur. Nous roulons à vive allure vers Semuy, traversons l’Aisne par le pont et longeons à nouveau le canal de Vouziers dans l’autre sens. La lumière est oblique. Elle sculpte le paysage, allonge les ombres et laisse monter un peu de fraîcheur. Nous approchons d’Attigny et réservons notre table au restaurant. C’est une maison d’éclusiers modernisée, glacée et anonyme à l’intérieur. Mais nous mangerons dehors, au bord du canal. Le temps de rentrer au pavillon colonial et de nous reposer, fatigués par soixante kilomètres dans le vent, l’ombre et le soleil. Nous reviendrons en marchant par une lumière orangée se reflétant dans les eaux.
Le repas n’est pas terrible, mais nous sympathisons avec les voisins. Un couple de retraités vivant dans un village des environs. La conversation tombe sur la canicule. Ils n’ont jamais connu cela, plus de quarante degrés pendant plusieurs jours et ont du se réfugier au sous-sol pour la nuit. « Et nous n’avons pas de vrai gouvernement ! ». Ici, à part un couple de cyclistes originaires de Rethel (un militaire et une institutrice sportifs, curieux de leur région en diable), on n’est pas vraiment écolo et les sacs de plastique abondent, on prend sa bagnole pour un rien et les canettes vides ne sont pas rares sur le sol. C’est donc la faute du gouvernement, croit-on entendre. Mais une pointe d’inquiétude se marque chez nos charmants voisins. Et s’il ne suffisait pas de changer de gouvernement pour vaincre le changement climatique ? Mais de quel changement s’agit-il, au fond ? Je passerai au pannacota sans connaître la réponse.
Les transformations du climat, nous en avons vu de nombreux signes en ce début juillet, après deux canicules et avant la troisième. Arbres en partie ou entièrement morts, prairies jaunies et vaches soucieuses, étiage des eaux laissant apparaître des bandes brunes sur les rives. Et, bien sûr, plantation d’un nouveau vignoble à Neuville-Day. Mais plusieurs affiches électorales appellent au Frexit ou aux Patriotes. On n’est pas sorti du déni. Sur le chemin du retour, la lumière passe de l’orange au rouge à l’horizon, tel le feu d’une forge planétaire. Les voitures et les camions se succèdent sur la route d’Attigny à Poix-Terron. Nous tournons à gauche après le pont et entrons dans notre petite demeure par le jardin. Notre hôte a bien retenu la leçon des tropiques : il y fait frais.
De l’eau froide à 28,5°
« Attention ! » dit la mère à sa petite fille au bord du lac Bairon, « l’eau est froide ». Elle dépasse les vingt-huit degrés selon les informations du centre de loisir. Il doit en faire près de cinquante près du barbecue collectif qui crache des flammes rouges plus loin. Familiers des baignades dans les lacs de montagne lors de bivouacs, nous n’éprouvons qu’une légère fraîcheur : la température extérieure est de 34 degrés. Mais c’est bon pour les muscles de nager en plein air, même dans l’eau tiède !
Le site est superbe, entre arbres et prairies. Silencieux, il pourrait l’être davantage sans quelques rodéos de passage. Mais il n’est que dix heures du matin et nous sommes deux dans l’eau. Parti aux petites heures, le chemin de halage était beau et encore frais. Une camionnette de VNF (Voies navigables de France) parcourt le chemin et inspecte les écluses. Tous les feux sont rouges et il n’y pas de bateaux. Après Le Chesne, nous avions pris la raide montée à travers champs, suivie d’une descente vers le lac, et contourné celui-ci avant d’arriver au but : nager.


Cycliste et navigateurs anglais sur le canal des Ardennes
(photographie de l’auteur)
Au retour vers Attigny, le corps encore imprégné de la douce baignade, nous voyons enfin notre premier bateau : trois navigateurs et un chien. Leur embarcation conséquente est coincée dans le sas qui ne veut pas s’ouvrir. Un couple et une sœur, tous trois retraités anglais naviguant sur un petit hôtel flottant et ne dépassant sans doute pas cinq kilomètres à l’heure de moyenne sur ce tronçon aux multiples écluses. Ils viennent de Givet et espèrent rejoindre Reims par Attigny puis Rethel. Plus bas, la plaine aidant, les écluses sont de moins en moins nombreuses.
Les cyclistes sont interloqués par cette manière de passer des vacances, immobile sur quelques dizaines de mètres carrés et ne voyant pas grand chose du paysage. Mais les Anglais ont le sens de l’humour et on bavarde en attendant que les éclusiers mobiles de VNF viennent débloquer une vanne, le feu restant obstinément rouge malgré le vidage du sas qui a été mis au niveau de la section suivante. Nous les attendrons un quart d’heure pour les saluer à la prochaine écluse qui est à cinq cents mètres… Et l’on visitera la baraque S.N.C.F. de Dhôtel l’après-midi.
Côté Dhôtel
Le hameau de Mont-de-Jeux, où l’écrivain passa tous ses étés dans la seconde partie de sa vie, paraît à des années-lumière du bourg d’Attigny où il est né en 1900. C’est un mince chapelet de fermes et de maisons perchées sur une colline. La rue y monte en tournoyant avant d’aboutir à un étroit plateau. La plupart des maisons ont été rénovées, sans doute en partie par des « cultureux » attirés par ce Mont-Saint-Michel dhôtelien. Il s’agit aussi, à sa mesure, d’une « colline inspirée » comme Vézelay. Je remarque un plaque Les Éditions du Mont-de-Jeux (fermées en 2021), une grande fresque avec arc-en-ciel et texte de Dhôtel, inaugurée en 2022, des photographies de l’écrivain qui tapissent l’arrêt de bus en bois, une « Rue André Dhôtel écrivain français 1900-1991 », et diverses installations en mémoire de lui. Peu avant d’arriver au village, un petit verger à droite de la route en venant d’Attigny : verger André Dhôtel. Mais il n’y a pas encore de bière à son nom ni d’autres produits dérivés.

La « baraque S.N.C.F » d’André Dhôtel à Mont-de-Jeux
(photographie de l’auteur)
Mon rapport à Dhôtel est singulier. Je dois confesser toute honte bue que je n’ai pu arriver au bout du Pays où l’on arrive jamais, le livre star qui a obtenu le prix Fémina en 1955. Il m’est tombé des mains ; j’avais l’impression de lire un bouquin pour enfants, une sorte de Signe de piste. L’image de couverture qui se trouve dans la vitrine de la Médiathèque André Dhôtel d’Attigny ressemble d’ailleurs curieusement aux couvertures de la collection, illustrée notamment par Serge Dalens.

Dans une vitrine de la médiathèque André Dhôtel à Attigny
Quant à Dhôtel lui-même, ce livre n’avait pas vraiment sa faveur (« un livre alimentaire écrit en trois mois » selon J. Delclos dans Le matricule des anges), mais il l’a fait connaître auprès du grand public. C’est donc autre chose qui m’attire chez Dhôtel que j’ai par ailleurs peu lu (il est fort mal édité). C’est son lien avec ce pays en particulier : les paysages, les champignons, les graminées, la pêche, la marche et le vélo (la moto avec sa femme ou un ami), les lieux en marge, les « presque rien », l’ombre de Rimbaud et celle de Verlaine, Pirotte sirotant du vin ardennais à Voncq… Car j’aime aussi ce coin entre Ardennes et Champagne vallonné et boisé, mais sans sapins, moins rude. Et, bien sûr, ses canaux et écluses, ses antiques voies de chemin de fer abandonnées, ses usines en déshérence. N’attendez donc pas de « critique littéraire » à partir de ce lien mystérieux.
Un monde « oublié », mi-rural, mi-industriel, ouvrier, artisan et paysan. Avec quelques merveilles patrimoniales, comme la Chartreuse du Mont-de-Dieu (incendiée fin 2025), les ruines du château d’Omont, ses grandes forêts et tant de choses que nous n’avons pu voir. Un « pays » en soi et en marge, presque méconnu. Enfant, je suis passé à plusieurs reprises au Carrefour de Mazagran avec mes parents, bien avant l’autoroute Charleville-Reims. Plus tard, peut-être, un petit séjour en camionnette bleue, une sorte de rayonnement fossile du paysage, difficile à identifier.



Arrêt de bus à Mont-de-Jeux, verger André Dhôtel et installation sur une ferme
(photographie de l’auteur)
Dans mes cahiers anciens, je trouve une citation de Dhôtel à l’époque où je m’intéressais au vent sacré des Hébreux, le ruah : « Le vent se heurtait aux grandes portes des granges, et certains sifflements très clairs et très lointains accompagnaient son souffle. Ne se croirait-on pas dans une salle d’attente ? disait Daniel à Collignant. » (Les chemins du long voyage). Je devais le lire, mais j’ai égaré ses livres. Et puis il y a bien sûr Rimbaud, qui fait lien : la marche, la solitude, l’immersion mystique dans le paysage, le visage du poète, son destin que j’appris à connaître plus tard.
La chartreuse et le Kaiser
Sur la route du retour, les vélos en bandoulière, nous suivons les indications du couple de cyclistes rencontré à Mont-de-Jeux puis au panorama de Voncq. Nous roulons vers la chartreuse incendiée du Mont-Dieu, la plus vieille chartreuse de France où a séjourné plusieurs années Saint Bernard qui y avait sa cellule. La chaleur anticipe l’incendie, mais la forêt merveilleuse du Mont éponyme nous couvrira un peu. Ce sont des hêtres immenses qui entourent la clairière où se niche la Chartreuse aux toits brûlés. Elle est comme prise en tenaille par les arbres, faisant face à une seule échappée vers un horizon de champs jaunis et de collines. Pas une seule maison à la ronde, le silence total.


La chartreuse du Mont-Dieu incendiée et le chêne de Montpy
(photographie de l’auteur)
Les murs sont debout, mais le toit s’est embrasé. Seul le pavillon d’entrée de l’allée menant à la chartreuse est intact. Nous entrons dans le domaine par la gauche, non barricadée pour les travaux – si pas de restauration, au moins de maintien des murs. Un hêtre roux majestueux nous donne de l’ombre, des buissons de buis sont attaqués par la pyrale. Une eau saumâtre (un élevage de carpes pour les moines, nous avaient dit les cyclistes) est couverte de plantes aquatiques vert-bleu. Puis nous rebroussons chemin sous une chaleur torride pour voir « le gros chêne du Mont-Dieu » ou « chêne de Montpy » qui se dresse sur une crête dans la forêt de hêtres. Il apparaît en haut du sentier : gigantesque au bord d’une forte pente. Des câbles sont censés le soutenir pour éviter la chute, mais nous ne les avons pas vus. Le lieu est magique, bercé par le vent. Le plus beau chêne qu’il me soit arrivé de contempler. Un miracle.
Près de la chartreuse, une femme de la région accompagnée de son mari sourd nous indique la correrie (ferme de l’abbaye) qui est en contrebas, à deux kilomètres. Un autre prodige : une grange médiévale massive et en parfait état : murs épais et contreforts, portes immenses.

La grange médiévale de la correrie
(photographie de l’auteur)
Nous traversons ensuite un paysage étonnant pour rejoindre l’autoroute de Charleville. La chaleur et la sécheresse lui donnent un air « de nulle part » (sans doute du pays où l’on n’arrive jamais). Mais ce sont bien des forêts de hêtres et de chênes que nos voyons sur les rondes collines vers le château ruiné d’Omont. On se croirait dans un roman de Gracq – et il va venir à notre rencontre. Morts de soif et de faim, nous traversons le village de Vendresse où passe le canal des Ardennes. À notre droite, un panneau indique miraculeusement « glaces et boissons ». La petite roulotte est au pied d’une vaste bâtisse, le château Hannonet où résida le Kaiser Guillaume Ier, à moins qu’il ne s’agisse du château de la Cassine qui hébergea le Kronprinz en 1870. L’armistice fut signé dans un village voisin. Nos hôtes sont en tous cas incollables sur cette histoire.
C’est une petite bande charmante : la patronne d’un gîte un peu bohème mais bien tenu, sa fille qui sert les glaces et autres délices (dont un excellent jus de pomme local), un jeune homme très aimable et savant sur la région, un couple singulier formé d’une bretonne tatouée et d’un Anglais barbu vivant en Bretagne. Le duo voyage dans un camping-camion gigantesque garé en contrebas. La fille bretonne au cheveux ras vient des monts d’Arrée, l’Himalaya breton. Et bingo ! Le premier roman de Julien Gracq, Au château d’Argol, se passerait dans les Monts d’Arrée.
Après cette étape surprenante et délicieuse, il ne nous reste plus qu’à nous bagarrer avec le GPS qui nous dirige obstinément vers Sedan, affronter les travaux près de Charleville, traverser Charleroi, poireauter en plein trafic à Bruxelles et admirer les « Belgian solutions ». Nous n’aurions jamais dû quitter ce pays d’où nous venons ce jour…
Bernard De Backer, juillet 2026
L’article en version pdf
Sources
- « André Dhôtel le fabuleux », Le matricule des anges, mars 2026
- « André Dhôtel. L’écrivain où l’on revient toujours« , Esprits nomades
- Collectif, Le pays où l’on arrive un jour. Sur les pas d’André Dhôtel, Éditions invenit, 2025 (illustrations superbes de Julie Faure-Brac)
- De Backer Bernard, « Tu as voulu voir Vouziers », La Revue nouvelle, 2/2015 (récit de voyage cycliste de Givet à Vouziers, en route pour les Baronnies)
- Janssens A, Lecomte J-M, Grandpierre G, Mahy C, Du côté de chez Dhôtel, Éditions Noires Terres, 2020 (photographies et textes splendides)
- La Route Inconnue. Association des Amis d’André Dhôtel (très beau site)
- Arthur Rimbaud, Enfance
- Voie verte Sud-Ardennes

Le « pavillon colonial » à Attigny
(photographie de l’auteur)