L’ombre du Blanc

Projection du mont Blanc à l’aube (photographie de l’auteur)

« If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same »

Rudyard Kipling, If

C’est une étrange histoire qui lui était arrivée, il y a longtemps d’ici. Elle avait commencé par un prélude insolite, aboutissant malgré lui à l’ascension solitaire du toit de l’Europe. Membre d’un Club alpin, il s’y était lié à un randonneur aguerri, mais sans expérience de la haute montagne. Un jour, son camarade lui proposa de faire la course du mont Blanc. « Le rêve de ma vie », lui confia-t-il. De son côté, l’alpiniste amateur avait déjà gravi le Süphan Dağı en Anatolie, son premier quatre mille, puis le dôme des Écrins et le mont Rose, ainsi que diverses montagnes. Il se sentit donc prêt pour cette aventure. Son comparse – appelons le Freddy – n’avait jamais grimpé de sommet, mais en brûlait d’envie. Ils avaient donc convenu de partir cet été-là et de scruter la météo. Mais l’amateur constata qu’à chaque fenêtre d’opportunité, son camarade lui disait qu’il avait consulté un office météorologique montagnard, plus spécialisé. Celui-ci indiquait des conditions locales défavorables. Deux ou trois « fenêtres » passèrent, et il lui fit toujours la même objection. Arriva début septembre, un ciel radieux couvrit le massif. L’alpiniste consulta à son tour une source locale ; la météo était au beau fixe pour plusieurs jours. Puis il téléphona à son équipier pour convenir de leur aventure. À sa surprise, ce dernier lui demanda de le voir pour lui parler d’une chose importante.

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Le Grand Tour

Le village de Manang, face aux Annapurnas (photographie de l’auteur, octobre 1987)

À Richard, mon frère

Il était d’usage dans les classes dominantes anglaises, dès la fin du XVIe siècle, d’encourager les jeunes générations à réaliser un voyage en Europe pour leur édification culturelle et morale. Ce voyage un peu initiatique était appelé « The Grand Tour », d’où provient notre mot « tourisme », sa pratique itinérante originelle avant de devenir plus sédentaire. Elle fut d’abord élitiste, puis irrigua progressivement les couches sociales et les nations du monde. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nouveaux pays se sont ouverts au tourisme, dont une partie du Népal en 1951, puis ensuite la région des Annapurnas dans les années 1970. Deux montagnards belges, Jean et Danielle Bourgeois, sont partis marcher autour de ce massif. Danielle en écrira le récit dans Deux lotus en Himalaya paru en 1977, un livre que j’avais lu avec passion à l’époque. Mis en appétit par une traversée pédestre des Alpes, des ascensions en France et en Turquie, une pratique de l’escalade, je me mis à penser à l’Himalaya. Il n’était pas dans mes goûts de participer à un voyage organisé ; mon budget était maigre, j’aimais la liberté et avais l’expérience de la montagne. Le livre de Danielle Bourgeois me décida de partir en solo dans les années quatre-vingt, mais l’aventure, comme il se doit, comporta des imprévus. Tels un compagnon de voyage surgi en dernière minute et un grave accident de santé au pied du col de Thorong, le verrou du Tour des Annapurnas. 

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Pérégrins au Zanskar

Enfants marchant à la rencontre du Dalaï-Lama (photographie de l’auteur)

Au siècle passé, j’ai bourlingué six mois dans le nord de l’Inde, avec un petit budget et de gros souliers. Ma dernière utopie fut de rejoindre le Ladakh à pied, en traversant l’ancien royaume du Zanskar et sa « capitale », le village de Padum situé près de la rivière qui porte le nom du pays. Une marche éblouissante de plus de trois cents kilomètres, entre deux mille et cinq mille mètres, dans une région désertique. Il n’y avait pas de route à l’époque, rien qu’une piste tortueuse entre Padum et Kargil. J’y laissais à mi-chemin mes deux compagnons de voyage, dont l’une était atteinte d’une hépatite virale qui m’avait contraint à la porter, elle, puis son sac à dos, au-dessus du plus haut col de la traversée. De Padum, j’ai continué à marcher seul vers le Ladakh, en dormant à la belle étoile, à côté de pèlerins, ou dans quelques monastères aériens. Après le grand gompa de Lamayuru, j’ai continué vers Leh avec une jeune fratrie (frère et sœur) anglaise, tous trois nichés dans un coffre en bois au-dessus de la cabine d’un camion. Arrivés sous les étoiles scintillantes, nous avons passé la nuit dans la maison d’une famille musulmane. Ce fut le sommeil le plus profond et le plus paisible de ma vie.

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Au-dessus de la pandémie

Randonneuse face à un lac alpin (photographie de l’auteur)

Pour Anne, qui a partagé ce voyage mémorable et inespéré
Et à la Chartreuse verte

La brèche avait été franchie avec ardeur et peine, les sacs chargés du poids des ans, des vivres et des nécessités du bivouac. On pouvait apercevoir les deux silhouettes tanguer le long d’un sentier en lacets, sur fond d’un ciel sombre balayé par le vent et percé des rais du soleil couchant. Enfin, les eaux du lac apparurent aux yeux des marcheurs, langue oblongue en contrebas du col. Elle était ridée par vagues, face à une étroite pyramide qui avait été érigée sur l’herbe par empilement de dalles brunes et grises. Mais avant de dresser la tente au bord de ce miroir changeant, il leur fallait descendre le sentier étroit et raide, les jambes percluses par plus de huit heures de marche et mille quatre cents mètres de dénivelée. Le ciel s’assombrit et, soudain, l’écho de roulements de tonnerre se répercuta sur les crêtes brunes surplombant le lac. Le vent devint violent, des jets de grêle drue s’abattirent sur le couple, le sentier se couvrant de billes blanches et glissantes. La température descendit d’un coup d’une dizaine de degrés, la tempête s’était levée à quelques centaines de mètres des rives où ils comptaient bivouaquer.

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Népal, aux portes du réel

Vue proche de Kala Patthar, éminence au-dessus du camp de base de l’Everest
(photographie de l’auteur)

On s’éloigne à pas du loup du réel ; on croit l’avoir occis pour de bon,
et il descend sur vous comme une tonne de briques.

Nicolas Bouvier, L’usage du monde

Juin 1988 à Katmandou ; la mousson assombrit le ciel. Mon travail pour une ONG, dans ce qui était encore un royaume himalayen, touche à sa fin. Après avoir rencontré des réfugiés tibétains dans des centres d’artisanat que ma mission impliquait de visiter, j’avais marché en solo vers le pays Sherpa et le Toit du monde. Le moment était venu de partir vers l’Inde et, plutôt que de prendre l’avion, je décide d’y aller en bus. Une manière de vivre une autre réalité du pays, de prendre le temps de la route et des rencontres. Mais les bus vers New Delhi roulent la nuit, traversent les savanes et les jungles du Teraï, une plaine népalaise jouxtant l’Inde. Je ne verrai les paysages qu’à la nuit tombante et, à la frontière indienne, au lever du jour. L’obscurité est tombée autour du bus surchargé, longeant un précipice sur la route boueuse qui mène à Pokhara. Après un départ paisible, le chauffeur est importuné par un passager aux yeux rougis, visiblement sous l’emprise du chanvre ou de l’alcool ; il s’en prend aussi aux nombreuses femmes, dans l’indifférence générale. L’atmosphère devient de plus en plus tendue, un accident se prépare, dont je serai acteur et victime. 

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Quedlinburg am Harz

Au Brocken montent les sorcières
Par le chaume jauni, par le pré verdoyant
L’Assemblée est là-haut, sur les cimes altières
Où trône Seigneur Urian
Nous allons ! rien ne nous arrête
Et le bouc pue, et la sorcière pète

Goethe, Faust

Les premières scènes en noir et blanc du film Frantz de François Ozon montrent une jeune femme fleurissant une tombe dans un cimetière allemand, peu après la Grande guerre. On y découvre un décor urbain ancien : des maisons à colombages, des magasins d’antan et une église à double clocher, flanquée de hautes demeures, érigée au sommet d’un piton rocheux. Aux environs, un pays de plaines et de rochers romantiques à la Caspar David Friedrich, que surplombe au loin un massif montagneux tapissé de forêts sombres. Ce pays m’est familier, bien que la ville ne soit guère nommée. Puis me revient le nom d’une cité médiévale, traversée lors d’un long voyage cycliste entre Bruxelles et la Pologne. C’est Quedlinburg, l’une des capitales du Saint Empire romain germanique où siégea la diète de la première dynastie ottonienne. Mais que diable vient y faire Faust ?

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À toute vapeur dans le Gobi

Locomotive dans le désert David Kitching

Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal
a composé ce journal de voyage. Mais, au moment de signer,
tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà.

Henri Michaux, Ecuador

Le défilé torrentueux se réduisait par endroits en goulets ocre, hérissés de roches instables et tapissés de cônes d’éboulis, puis s’élargissait aux approches des confluents. Les vallées adjacentes ouvraient de brèves et étroites perspectives vers les horizons proches de l’Azad Cachemire, ou, plus lointains, du Swat, du Chitral et du pays Kalash. Le voyageur avait rejoint le cours de l’Indus à Abbottābād[1] et remontait la Karakoram Highway, un nom ronflant pour une petite route sinueuse disparaissant parfois sous des glissements de terrain et des coulées de gravier. Après un premier trajet dans un Jingle truck scintillant au soleil, il avait été pris en stop par un pick-up Toyota bleu ciel qui avait soudainement dévié de la route et s’était enfoncé dans une vallée latérale. Assis sur des sacs de ciment, il s’accrochait aux rebords de la benne tournoyante. 

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Hauts et bas de Flandre

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Vue de Cassel au XVIIe siècle (anonyme, Musée de Flandre, source Wikipedia)

Cette route campagnarde, sous un ciel qui est resté le grand ciel des régions du Nord (…)  peuplé de nuages ronds, sera dans onze ans flanquée sur toute sa longueur, de Bailleul à Cassel, d’une double rangée de chevaux morts ou agonisants, éventrés par les obus de 1914, qu’on a traînés dans le fossé pour laisser passage aux renforts anglais attendus. On gravit déjà la colline sur laquelle s’étend l’ombre noire des sapins qui donnent leur nom à la propriété. Dans douze ans, livrés en holocauste aux dieux de la guerre, ils seront fumée, et fumée en haut le moulin et le château lui-même.

Marguerite Yourcenar, Archives du Nord

La petite ville perchée sur une colline, surmontée d’une bosse avec moulin à vent et statue équestre du maréchal Foch, se découvre de loin. Elle est précédée d’une butte conique couverte d’arbres, le Mont des Récollets. On contourne ce dernier par une route sinueuse, longeant des fermes de briques couleur « belle époque », puis une élégante gentilhommière blanche à la lisière du bois. D’un coup, la route se transforme en chaussée escarpée dont les pavés brillent au soleil. Elle s’étrangle ensuite dans une ruelle rectiligne et pentue, s’engouffre entre deux rangées de petites maisons basses, longées de trottoirs lilliputiens. On approche des cent septante-six mètres d’altitude au-dessus de la plaine de Flandre, mais on ne voit que les façades grises d’un village-rue incliné. Survient enfin la Grand Place de forme ovoïde, également pavée, avec quelques vieilles maisons ayant survécu aux cataclysmes des deux dernières guerres et diverses empoignades antérieures. À gauche, un palais Renaissance rénové, dont le porche vitré laisse entrevoir la plaine en lointain contrebas. On y aperçoit de larges champs verdoyants, un reste de bocage épars et une voie romaine rectiligne filant vers l’horizon. Mais il faut grimper jusqu’au moulin et la statue de Foch pour atteindre le haut et voir le bas.

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Le silence des organes

Pancreas Gray 1918

Pancréas et organes voisins, Henry Vandyke Carter, 1918 (source Wikipedia)


La santé c’est la vie dans le silence des organes

René Leriche, chirurgien spécialiste de la douleur
Discours au Collège de France, 1936

Ce mardi quatorze mai deux mille dix-neuf, en fin après-midi, la forêt verdoyait dans le chant discret des oiseaux et le martèlement des pics. Un soleil oblique projetait les ombres noires des hêtres sur un lacis de fougères et de ronces. Nous étions en début de semaine, de rares promeneurs déambulaient dans la végétation en effervescence. Un cycliste traversait cette quiétude heureuse. Il avait décidé de parcourir une trentaine de kilomètres en boucle, descendant d’abord à travers la forêt vers l’ancien monastère du Rouge-Cloître, situé dans une vallée entre deux larges étangs, avant de remonter ensuite vers son domicile urbain.

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Somme des nations et des hommes

main somme

La main du poète à Frise (photographie de l’auteur)

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros

Blaise Cendrars, La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Au sortir de la gare d’Amiens, reconstruite une seconde fois – la première, c’était après 1918 – par l’architecte Auguste Perret en 1958, suite à sa destruction par la Seconde Guerre, on aperçoit de grandes photographies murales. Ce sont des images de soldats de vingt-quatre nations, venus se battre aux côtés de la France lors de la bataille de la Somme, incrustées dans les murets de la place Alphonse-Fiquet. Elles affichent une simple exhorte, écrite sous chacune d’elle en langues anglaise et française : « Among us – parmi nous».

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