Un Grand Timonier de la Pensée

 

Révolution culturelle

La Révolution culturelle est le « stade le plus avancé et le plus chargé de promesses » (Photo Public Domain)

« Je n’ai aucune raison de lutter pour que la Chine soit démocratique, ça m’est complètement égal. Elle le deviendra toute seule quand elle sera assez riche. (…) En réalité, ce qu’on appelle la démocratie, c’est le régime politique approprié aux formes les plus développées du capitalisme contemporain. »

Alain Badiou, Quel communisme ?

À l’heure où les habitants de Hong-Kong jouent leur peau et leur avenir pour ne pas être avalés par un régime néo-communiste orwellien, où des centaines de milliers d’Ouïgours sont « rectifiés par le travail » dans une forme chinoise contemporaine de Goulag, où les Tibétains sont annexés et détruits culturellement, il est peut-être utile de s’interroger sur les idées politiques d’une des figures emblématiques de la philosophie française, le maoïste Alain Badiou. Avec le support de quelques-uns de ses écrits politiques, et, en contrepoint, de celui du livre de Pierre-André Taguieff, L’émancipation promise. C’est en effet bien de cela qu’il s’agit, dans « l’idée communiste » prônée par le philosophe : du projet d’émancipation totale de l’humanité et de ses mises en œuvre souvent radicales. Et pour atteindre cette promesse d’un sujet collectif, participant à l’absolu universel, il est nécessaire d’éliminer ce qui y fait obstacle, singulièrement les particularismes. Quitte à vivre et publier, comme Lénine, à l’abri des institutions démocratiques. Car celui que l’on surnomme parfois « Le Grand Timonier de la Pensée » n’a jamais demandé, à notre connaissance, l’asile politique à la Chine. Il est vrai qu’il s’agit – du moins aujourd’hui – d’un « capitalisme d’État » qu’il rejette. Mais de quelle nature est dès lors son projet communiste et quels en sont les fondements ?

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Somme des nations et des hommes

main somme

La main du poète à Frise (photographie de l’auteur)

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros

Blaise Cendrars, La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Au sortir de la gare d’Amiens, reconstruite une seconde fois – la première, c’était après 1918 – par l’architecte Auguste Perret en 1958, suite à sa destruction par la Seconde Guerre, on aperçoit de grandes photographies murales. Ce sont des images de soldats de vingt-quatre nations, venus se battre aux côtés de la France lors de la bataille de la Somme, incrustées dans les murets de la place Alphonse-Fiquet. Elles affichent une simple exhorte, écrite sous chacune d’elle en langues anglaise et française : « Among us – parmi nous».

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Géopolitique de l’intelligence

Neurones

Image pixabay Creative Commons

Les avancées spectaculaires de l’Intelligence Artificielle (IA), exponentiellement accrues par les progrès technologiques et alimentées par les données collectées sur les réseaux, suscitent de nombreuses interrogations et débats. Ces derniers portent notamment sur les limites politiques à l’intérieur desquelles l’IA devrait être contenue – ainsi que sur ses rapports avec l’Intelligence Humaine. Le transhumanisme est l’une des figures de ces débats, dans la mesure où la survie de l’espèce humaine face aux « monstres de silicium » nécessiterait – selon les transhumanistes – d’augmenter les capacités humaines de manière vertigineuse. La « guerre des intelligences » ne semble déjà plus un risque, mais bien une réalité largement opérante. Dans ce contexte, la dimension géopolitique paraît assez largement négligée, les prévisionnistes et les prophètes en tous genre ayant souvent une vue technocratique ou économiciste de la question. La « matière grise » apparaissant comme l’une des ressources stratégiques du futur, sa maîtrise requalifie-t-elle les rapports entre entités géopolitiques ? Car si la mondialisation entraîne les parties du monde vers un destin partagé, c’est à partir d’histoires très différentes.

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Le rêve chinois

Xi Jinping Flikr

Portrait mural de Xi Jinping (source Flickr)

70e anniversaire du régime communiste chinois, proclamé le 1er octobre 1949

Nous devons fermement nous tenir à distance des pensées occidentales erronées comme « la séparation des pouvoirs » et « l’indépendance de la justice ». Nous devons nous opposer aux discours qui attaquent les dirigeants du Parti communiste chinois et le système socialiste chinois. Il nous faut être prêts à répondre et à sortir l’épée pour nous préparer à la bataille.

Zhou Qiang, président de la Cour suprême populaire, janvier 2017

Avec la Russie, l’Inde, la Turquie, une partie du monde islamique et quelques autres, la Chine, première puissance mondiale en devenir, s’éloigne de l’État de droit et de la démocratie libérale. Cela après une courte phase de rapprochement qui a pu faire illusion, tout comme en Russie. Le mouvement de décolonisation, après avoir été politique, puis économique, déploie aujourd’hui sa dimension culturelle. Cet aspect imprévu de la globalisation, du moins pour ceux qui pensent que la démocratie est un universel tombé du Ciel, débouche sur le rejet de ce qui est au cœur de la civilisation occidentale moderne. Le rêve chinois de Xi Jinping n’est-il qu’une « ruse de l’histoire », ou deviendra-t-il un modèle pour le monde et une menace pour l’Europe ? Car cette dernière, ainsi que l’Amérique de Trump, semble vivre un déclin de l’universalisme comme par un choc en retour.

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Simon Leys. Un sinologue ombrageux et aimant

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Origine du pseudonyme de Pierre Ryckmans (source Wikipedia)

Dieu sait pourtant combien l’existence serait agréablement simplifiée si nous pouvions nous persuader que seule la Chine morte doit faire l’objet de notre attention ! Comme il serait commode de garder le silence sur la Chine vivante et souffrante, et de se ménager à ce prix la possibilité de revoir une fois encore cette terre tant aimée… 

Simon Leys, avant-propos à Ombres chinoises.

Je n’ai vu Simon Leys qu’une fois, le 28 novembre 2006, lors d’une conférence sur la peinture chinoise de la dynastie des Song, au collège Saint-Michel à Bruxelles. L’homme était meurtri par la froidure belge, plutôt grognon, ses diapositives étaient mitées et le projecteur doté d’une focale indécise. Mais après un temps d’échauffement salutaire, ses commentaires étaient devenus passionnés, son intelligence sensible et rigoureuse de l’univers pictural chinois avait captivé l’auditoire qui l’écoutait dans un silence religieux.

J’y renouais avec une lecture ancienne — celle des Propos sur la peinture de Shi Tao, traduits et publiés par Pierre Ryckmans en 1966 — qu’un lacanien esthète m’avait confié, à la suite d’un échange sur la peinture de paysage. C’était un syllabus ronéotypé, bourré de notes et d’idéogrammes. Certains m’étaient devenus familiers, après un long voyage en Chine et quelques cours de mandarin qui avaient précédé la traversée en solitaire de l’empire (en juillet-aout 1989, les murs de Tiananmen portaient encore des traces de balles). Je réalisai rapidement que l’auteur était le même que celui des Habits neufs du président Mao, ouvrage détonnant à la couverture « situationniste », lu quasiment sous le manteau au milieu de la déferlante maoïste des années 1970. La fréquentation, durant cette même période, des écrits de Victor Segalen, notamment ses poèmes exaltés sur le Thibet, m’avait permis de dénouer certains implicites du pseudonyme choisi par ce Belge d’une famille illustre, en lieu et place de son nom flamand signifiant « homme riche ». Comme certains d’entre nous le savent, Ryckmans a choisi (par prudence pour ses proches et pour maintenir l’accès à la « terre tant aimée ») de se nommer Leys en hommage à un héros de Segalen, Pierre se muant bibliquement en Simon.

Bernard De Backer, 2014

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La question religieuse en Chine

Question religieuse en Chine

 

Cet ouvrage, volumineux et documenté, est d’une importance non négligeable pour comprendre les soubassements de nombreuses évolutions sociopolitiques de la Chine continentale, périphérique et diasporique, de la fin du XIXe siècle jusqu’au début du XXIe siècle. La « religion » semble, en effet, un « moteur méconnu de l’histoire chinoise contemporaine », selon ses auteurs, que ce soit à travers la volonté des réformateurs (impériaux, républicains, nationalistes ou communistes) de réguler ou de « faire table rase » du fait religieux, mais en lui empruntant nombre de ses traits ; dans la résistance et le « retour » du religieux après la fin de la révolution culturelle et la mort de Mao ; dans les luttes complexes entre l’État central et les « Cinq Enseignements » (taoïsme, confucianisme, bouddhisme, islam et christianisme), ou entre ces derniers et les cultes locaux ou les mouvements salvationistes. Sans oublier les tensions entre la Chine centrale, dite des Han, adepte des « Trois Enseignements » (taoïsme, confucianisme et bouddhisme), et celle des « minorités » ethno-religieuses périphériques, surtout les Tibétains et les Mongols bouddhistes Vajrayana, les Ouïghours et les Han musulmans (Hui), ainsi que le christianisme dans ses modalités catholiques et protestantes, voire syncrétiques locales (notamment, fin XIXe siècle, le mouvement millénariste Taiping, peu connu en Occident).

Bernard De Backer, 2013

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Stèles, La Grande Famine en Chine, 1958-1961

Stèles

Si l’on ignore de Lushan quel est le vrai visage
C’est simplement qu’on est soi-même au cœur de la montagne.
Su Shi, poète chinois (dynastie des Song, XIe siècle)

 

On pourrait l’oublier, être tenté de la passer par pertes et profits, tant le « tremblement du monde » suscité par l’éveil de la Chine accapare l’attention des médias, des experts et des politiques, voire des sinologues eux-mêmes. On pourrait aussi se dire : « Encore une Grande Famine communiste. Après celles de l’Ukraine, du Kazakhstan, du Cambodge, de la Corée du Nord… Oui, le bolchevisme a été meurtrier. Restons-en là. Occupons nous du présent, de l’avenir et des vivants. » L’auteur du livre dont nous rendons compte n’a pas oublié, même s’il est membre du Parti communiste depuis 1964, a été journaliste à l’agence Chine Nouvelle et s’occupe aussi des vivants. Il avait dix-huit ans au moment du début de la famine, vingt-et-un lorsque celle-ci prit fin. Il survécut, mais pas son père adoptif, dont il tenta d’enrayer l’agonie et auquel une des quatre stèles du livre est dédiée. Les trois autres stèles le sont aux trente-six millions de Chinois morts de faim, selon l’auteur, « au système qui a provoqué cette catastrophe » et, anticipativement, à lui-même, Yang Jisheng, au cas où il lui « arriverait malheur » à la sortie de son livre. La stèle est à ses yeux une « matérialisation de la mémoire » afin de combattre l’« amnésie historique » forcée par le pouvoir et dont « souffrent si souvent » les Chinois. Amnésie qui ne concerne pas qu’eux, nous le savons. Singulièrement en Belgique, le premier pays européen à voir naitre un parti maoïste sur son sol et le dernier à en conserver un.

Bernard De Backer, 2013

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