Chine, le grand malentendu ?

Rouge vif

 

Un livre récent, Rouge vif, de la sinologue Alice Ekman[1], fruit de sept années d’observations consacrées à « L’idéal communiste chinois », permet de mieux comprendre la problématique sociétale et politique contemporaine de la Chine, autant en politique intérieure qu’en politique internationale. Cela à bonne distance des illusions d’une démocratisation qui aurait été générée par le libéralisme économique, mis en place par Deng Xiaoping en 1978. Bien davantage, l’auteure avance l’hypothèse que cette libéralisation économique – et non pas politique ou culturelle – ressemble quelque peu à la NEP (« nouvelle politique économique »), instaurée par Lénine en 1921, et qui ne fut qu’une parenthèse avant la collectivisation. À tel point que la rumeur d’une Chine qui ne serait plus communiste pourrait être, selon Ekman, « le plus grand malentendu de notre époque ». En dix constats documentés sur la Chine d’aujourd’hui, suivis de leurs conséquences possibles pour l’Empire du milieu et le reste du monde, Alice Ekman montre combien la classe des dirigeants chinois est imprégnée d’une « foi », que l’avènement de Xi Jinping a rendue de plus en plus visible et contraignante. Voyons de quels éléments cette foi est composée et comment elle s’exprime, dans les mots et dans les faits. Un article de la revue Le Débat viendra placer ces questions dans une perspective historique plus large, déjà abordée sur ce site.

Complément du 24 mars 2020. « Coronavirus : gagner aussi la bataille géopolitique« . Editorial du Monde. « Moscou et Pékin livrent de l’assistance humanitaire à l’Italie et surjouent l’effet de propagande. Bruxelles, dont le plan d’aide économique est crucial, doit impérativement apprendre à se battre sur ce terrain-là. » « Le coronavirus, révélateur du déclin de l’Occident », par Pierre Haski dans Géopolitique sur France Inter le 23 mars. Ne nous laissons pas trop impressionner par les déclinistes, mais bien instruire par eux. Voir aussi dans le quotidien suisse Le Temps du 17 mars 2020 : « Comment la Chine a laissé échapper le coronavirus ».

L’ouvrage est structuré en trois parties. D’abord une longue introduction, titrée « La Chine n’est plus communiste » (entre guillemets dans le texte), qui interroge de manière critique cette hypothèse devenue affirmation. Il s’agit d’une sorte de synthèse du livre, selon les mots de l’auteure. Suivent « 10 constats sur la Chine d’aujourd’hui » de la gouvernance à la « foi » marxiste, qui soutiennent de manière nuancée mais très documentée l’hypothèse inverse. Enfin, le livre se termine par les « Conséquences de ces constats pour la Chine et le monde de demain ». Un petit livre de deux cents pages, très habilement structuré, sans manichéisme ni jugement hâtif. Le livre peut par ailleurs se lire par différentes entrées, soit en se contentant de la synthèse contenue dans l’introduction, soit en se centrant sur les « Conséquences », soit en piochant dans les « 10 constats ». Les chapitres se nourrissent évidemment l’un l’autre. Notre présentation, élargie à quelques autres sources, se fonde sur la totalité de l’ouvrage.

« La Chine n’est plus communiste »

Nous avons tous entendu, y compris dans la bouche ou sous la plume des personnes supposées bien informées, que la Chine était devenue « capitaliste » et que la démocratisation politique allait suivre comme par magie. Si le philosophe français Alain Badiou n’est pas une référence intellectuelle pour nous (et certainement pas dans ce domaine), souvenons-nous de cette phrase récente : « Je n’ai aucune raison de lutter pour que la Chine soit démocratique, ça m’est complètement égal. Elle le deviendra toute seule quand elle sera assez riche. (…) En réalité, ce qu’on appelle la démocratie, c’est le régime politique approprié aux formes les plus développées du capitalisme contemporain. » (Dans Alain Badiou, Quel communisme ?, 2015). Répétons ce propos, par ailleurs classique : « Elle le deviendra toute seule quand elle sera assez riche. » (Nous soulignons).

On peut remarquer le lien automatique entre la « richesse » qui induirait « toute seule » la démocratie. Badiou le maoïste ne fait que reprendre un poncif largement répandu, également chez les libéraux et beaucoup d’autres, liant la démocratisation au seul développement économique. Maintenant que la Chine est riche (elle est en effet devenue la seconde puissance économique mondiale), est-elle devenue démocratique ? On peut en douter[2]. Et Alice Ekman nous explique sur quelle base ce doute est fondé, tout en ne prétendant pas que la Chine soit à 100 % communiste, « mais plutôt d’évaluer la part de la composante communiste, notamment les caractéristiques héritées des systèmes soviétique et maoïste dans le système politique actuel, sous la présidence de Xi Jinping. » (Ekman, 2020)

Le déroulé de cette introduction associe la chronologie et les thématiques pour infirmer, ou en tout cas pour nuancer à l’extrême, l’affirmation qui en forme le titre. Le point chronologique et politique central est évidemment l’accession au pouvoir de Xi Jinping en novembre 2012, date à laquelle il est élu à la tête du Parti communiste, suivie de son accession à la présidence de la République en mars 2013. Cela fait donc sept années que Xi est à la tête de la Chine, en cumulant tous les pouvoirs. Et ce n’est pas sans conséquence. Comme on le sait, il n’est pas seulement devenu chef du Parti communiste, puis président de la Chine, mais il a également fait amender la constitution en mars 2018 pour « mettre fin à la limite de temps du mandat présidentiel ». Exprimé autrement, il est président sans limite de temps, « président à vie ».  Par ailleurs, « la pensée Xi Jinping » qui est une sorte de « marxisme 2.0 » (ou plus exactement : « marxisme-léninisme 2.0 »), est devenue la référence centrale du régime et doit être étudiée par tous les cadres, voire apprise par cœur.

De la lutte anticorruption au recadrage disciplinaire et idéologique

Les débuts de l’ère Xi Jinping étaient encore tâtonnants, et des réformes libérales étaient encore dans l’air, comme la fin des camps de rééducation par le travail (laogai), la réforme des entreprises d’Etat, la création de zones pilotes de libre-échange, etc. Des luttes entre factions étaient toujours vives, et on hésitait entre le caractère « modéré » de Xi, ou le fait qu’il était « plus rouge ». Puis le vent tourna, d’abord avec le mouvement anticorruption lancé dès son arrivée au pouvoir, puis avec une montée en puissance et un durcissement progressif du pouvoir de Xi. Le mouvement anticorruption apparaît beaucoup plus long et strict que celui de ses prédécesseurs et s’avère être un outil de « recadrage politique et idéologique massif ». Il est toujours en cours, sept années après son lancement. D’autre part, la fin des camps de rééducation par le travail s’est transformée en « réforme », et on sait ce qu’il en est, notamment au Xinjiang. La présence du Parti s’est renforcée dans l’économie, son rôle s’est accru dans presque chaque sphère de la société

Avec le XIXe congrès du parti en octobre 2017, les pouvoirs du Parti et de Xi se sont encore renforcés et, comme nous l’avons vu, celui de Xi ne sera plus limité dans le temps en 2018. Le vocabulaire est devenu violent et quasiment léniniste (à la mode chinoise) : « racler l’os pour en éliminer le poison », « retourner la lame du couteau contre soi-même », ce qui renvoie aux critiques et autocritiques maoïstes. Comme le souligne Ekman, « la présidence de Xi apparaît clairement maoïste », avec son « cadrage idéologique des universités », son « renforcement  de la censure dans les médias », etc. La référence au maoïsme est forcément marxiste-léniniste, avec un usage abondant du jargon afférent. Le 200anniversaire de la naissance de Karl Marx, en mai 2018, fut une occasion pour affirmer cette affiliation majeure, même si c’est un « marxisme sinisé ». Xi Jinping apparaît dès lors comme un « rénovateur du marxisme », son portrait pouvant se joindre en file indienne à ceux de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao.

18e congrès du pc chinois

Dix-huitième Congrès national du Parti communiste chinois (source Wikipedia)

Cela conduit à l’importance et au poids de l’idéologie, qui n’est pas, selon Ekman, « un jargon « rouge » à des fins strictement politiques, pour consolider son propre pouvoir, sans y croire lui-même. » Comme le disait un sociologue des religions, « un prophète doit croire à sa prophétie pour être efficace ». Ekman consacre beaucoup de pages, dans cette introduction, à l’idéologie, et elle a de bonnes raisons de ne pas négliger ce facteur. L’auteure souligne « la ferveur quasi religieuse » des propos des dirigeants chinois. Il est en effet question de « tâche sacrée », de « consolider sa foi », de « rite », de « culte » et de « pureté ». Et, en même temps, il est interdit formellement aux membres du Parti de croire à une religion, « incompatible avec la « foi » communiste. » La Chine contemporaine n’est donc pas un Etat laïc, sa doctrine officielle étant de facto mise sur le même pied qu’une religion (dont cinq sont par ailleurs reconnues, mais surveillées). Rien de surprenant à cela, pour celui qui est familier avec les « religions séculières » (Raymond Aron), caractéristiques des régimes totalitaires. Nous verrons comment tout cela s’exprime.

Dans cette religion séculière qu’est le communisme chinois contemporain, il y a bien sûr l’héritage marxiste-léniniste et le maoïsme après 1949, mais le tout est aujourd’hui incarné dans « les paroles de Xi Jinping », que les cadres sont obligés de lire et d’étudier, comme nous l’avons vu. L’ensemble étant associé à un culte de la personnalité du président. Comme on peut l’imaginer, cette dynamique autour de l’idéologie marxiste et de « la pensée de Xi Jinping » s’incarne dans de nombreux domaines, notamment universitaires et artistiques. Mais ce sont les cadres (surtout l’élite du Parti) et les couches supérieures qui sont affectés par cet endoctrinement, beaucoup moins « les masses » que sous Mao. Du côté des élites, « l’escalade de l’engagement » (aller jusqu’au bout plutôt que changer de cap) rend d’autant plus difficile et douloureuse une remise en question. Comme dans tout engagement de nature religieuse ou, plus largement, de type politique ou psychosociale « total ».

Retour de l’objectif internationaliste

Enfin, ce chapitre introductif très long insiste sur les conséquences internationales d’un tel régime, imprégné de l’idéologie que nous venons de décrire, et dont l’ambition mondiale était présente dès Lénine (et Marx). L’image de la Chine soft power et uniquement pragmatique, sans ambition géopolitique doit être sérieusement corrigée. Selon l’auteure, trois développements permettent « d’affirmer sans ambages que la Chine souhaite promouvoir un système politique et économique spécifique dans le monde ». Qu’elle a, d’une certaine manière, renoué avec les objectifs internationalistes du bolchevisme, qui étaient notamment incarnés par le Komintern.

D’abord, l’affirmation que les démocraties libérales sont en déclin, pour ne pas dire « en décadence » comme l’affirme Poutine, et qu’elles ne peuvent donc plus être considérées comme des modèles pour le reste du monde. Les pays en développement (pour reprendre l’expression consacrée), en particulier, sont dès lors invités à suivre l’exemple de Pékin, et pas seulement dans le domaine économique. Ensuite, la diplomatie de l’Empire du milieu développe une série d’actions (dont les « nouvelles routes de la soie ») pour encourager différents pays à suivre « le modèle chinois ». Enfin, la Chine a lancé des projets concrets, comme les « smart cities » et des infrastructures diverses qui s’inspirent du modèle de planification chinois. En d’autres mots, une nouvelle « bipolarisation du monde » semble en cours, avec la Chine et les « amis de la Chine », d’un côté, et les démocraties, de l’autre. Sans oublier la Russie avec laquelle les relations se renforcent, notamment dans un ressentiment antioccidental et une « remise en cause de la légitimité du système politique libéral »[3].

Sur ces bases, Ekman conclut que l’affirmation « la Chine n’est plus du tout communiste » est aujourd’hui une affirmation erronée, et « qu’il serait faux de considérer qu’il y aurait eu une rupture significative en 1978 » (réformes de Deng Xiaoping). Certes, il y a eu des flottements et des ouvertures avec le président précédent, Hu Jintao, mais l’arrivée de Xi Jinping a réaffirmé l’identité communiste du pays. Ceci notamment par sa volonté de se maintenir au pouvoir et par la consolidation de son statut de puissance économique (et militaire, spatiale, technologique, etc.) qui a modifié les rapports de force internationaux. Ainsi que par le regain de fierté patriotique, civilisationnelle et surtout communiste, comme nous l’avions synthétisé dans notre « Rêve chinois ».

Bien évidemment, il ne faut pas sous-estimer les contradictions et les tensions au sein du système chinois, que la crise du Coronavirus, notamment, a mises en lumière, mais il serait tout aussi erroné de « relativiser les actuelles revendications socialistes et communistes » à l’interne, ainsi que d’un point de vue géopolitique. L’auteure termine ce chapitre en expliquant sa méthodologie durant sept années d’observation. Ceci sur base de plus de quatre cents échanges avec une grande diversité d’acteurs chinois et étrangers, mais également des visites régulières en Chine, comportant des rencontres et séminaires sur place. Elle fait aussi état des évolutions qu’elle a constatées dans le pays, avec « une impression de forte hiérarchie, et de peur croissante au sein de la fonction publique chinoise, plus forte qu’au cours des années Hu Jintao. » Et elle précise : « une peur observable, même si elle n’est pas formulée verbalement. »

Les dix constats

Le cœur du livre développe et illustre, avec un titre « à la chinoise »[4], ce que l’auteure a synthétisé dans le chapitre introductif, ceci en accordant autant d’importance aux mots, à la structure du discours du pouvoir, qu’aux faits, qui, agrégés, sont « révélateurs de tendances lourdes ». Ces « 10 constats sur la Chine d’aujourd’hui », documentés et illustrés, vont de l’absence de reniement de l’identité communiste depuis 1978 (année des réformes économiques libérales de Deng) jusqu’à la foi marxiste et à l’omniprésence des symboles maoïstes. Cela en passant par les fondements de la gouvernance maoïste, le renforcement du rôle du Parti dans l’économie ; les méthodes de propagande ; les séances de critique et d’autocritique des cadres ; l’ambition de gérer le quotidien des individus (notamment par le biais de l’intelligence artificielle) ; l’influence grandissante du Parti dans les écoles et les universités, dans le monde de la culture et des arts.

Que le lecteur se rassure, nous n’allons pas étendre cette matière abondante dans ce modeste article. Il sera très instruit en faisant lui-même ce travail de lecture, si le cœur lui en dit. Chaque constat peut d’ailleurs se lire séparément. Nous ne ferons que pointer certains éléments, notamment dans leur dimension idéologique et « quasi religieuse » (ou « parascientifique »), sans oublier la comparaison instructive des réformes économiques libérales de 1978 avec la NEP de Lénine en 1921. Notons d’abord que le rôle de l’Etat (donc du Parti communiste) dans la vie économique est croissant, et ceci dans les entreprises publiques mais également dans le privé, surtout par le biais des cellules du Parti qui sont omniprésentes. Des cellules qui organisent « des sessions d’études politiques et idéologiques, ainsi que réunions de critiques et d’autocritiques ». Ce qui signifie que l’expression « économie sociale de marché » (appellation officielle de l’économie chinoise par le Parti) est pour le moins ambiguë, et que l’hypothèse d’une parenthèse libérale, à l’instar de la NEP (libéralisation provisoire par Lénine en 1921), n’est pas dénuée de fondements. Sauf que la collectivisation a déjà eu lieu.

Venons-en à l’idéologie et à son caractère « sacré ». Celle–ci est à comprendre dans le contexte du « recadrage idéologique » comme processus central de l’action du parti avec Xi. Action au sein du parti, des entreprises, des écoles et des universités, dans les domaines culturel et de l’information, à l’intention des cadres et des masses. Au sein du parti, les séances de critiques et d’autocritiques encouragent les dénonciations entre collègues et camarades et visent à « renforcer la capacité du Parti à se ‘purifier’ et à éviter sa ‘dégénérescence’ », s’assurer que « l’ensemble des membres du Parti ‘suivent la correcte ligne’ et soient ‘conformes ». La violence est présente  dans les mots (« pointer vers soi-même la lame du couteau »), comme dans les procédures, telles les confessions télévisées, les disparitions (comme celle de Meng Hongwei, président d’Interpol) ou la mise sous les verrous (Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix, est mort d’un cancer en prison après huit ans d’emprisonnement). Le quotidien des individus est aussi « géré » à travers plus de 4,5 millions d’organisations de base « de premier rang », rattachées au Parti. On connaît l’utilisation croissante des nouvelles technologies dans ce contexte (vidéosurveillance, reconnaissance faciale, collecte et analyse des big data) et l’expérimentation en cours d’un « crédit social » par individu.

Les domaines de la culture et de l’art ont, eux, pour vocation de « produire des chefs d’œuvre qui glorifient le Parti, la mère patrie, le peuple, et ses héros […] l’art et la culture émettront la plus grande énergie positive lorsque la vision marxiste de l’art et de la culture sera fermement établie et le Peuple sera leur thème principal » (Xi Jinping, août 2018, cité par Ekman). Ainsi, en septembre 2019, une grande exposition marquant le 70eanniversaire de la création de la République populaire de Chine, intitulée « Grand chemin, vue magnifique » exposait 500 peintures et sculptures reflétant « le chemin du peuple chinois marchant vers la libération et la renaissance de la nation sous la direction du Parti. » (Communication officielle, citée par Ekman). Dans le domaine de l’enseignement, par exemple, le cours d’histoire « ne s’étend pas sur le Grand Bond en avant (1958-1961) et la famine qui en résulta (1959-1962) ou la révolution culturelle (1966-1976). » La recherche en sciences sociales est strictement encadrée par le Parti, voire réduite ou même supprimée dans certains cas.

Foi inaliénable dans le socialisme et Fils du Ciel

Le mot « foi » (xinyang) est utilisé de manière régulière par Xi Jinping et le Parti communiste chinois, avec d’autres termes religieux tels « ferveur ou dévotion » (qiancheng) et « confiance » (xinxin). Il est même question de « foi inaliénable dans les forces et les caractéristiques avancées du socialisme chinois » (Xi Jinping, 2016 cité par Ekman). Cette dimension religieuse, qui interdit de manière révélatrice toute « autre » affiliation croyante aux membres du Parti, a été soulignée par d’autres chercheurs, mais surtout en ce qui concerne la révolution culturelle et le culte de Mao. Ce fut notamment le cas de Vincent Goossaert et David A. Palmer, dans La question religieuse en Chine (CNRS, éditions 2012) dont le lecteur trouvera une recension sur ce site.

Alice Ekman souligne par ailleurs que la répression ou la sinisation des cinq cultes autorisés (le Confucianisme, lui, fait allégeance au « Ciel »), à savoir le bouddhisme (surtout au Tibet), le taoïsme, l’islam (surtout au Xinjiang), le catholicisme et le protestantisme, ont augmenté sous Xi Jinping. Sans parler de l’infime minorité juive de Kaifeng, dont la pratique religieuse n’est plus autorisée, « les signes et vestiges du passé juif de la ville […] retirés de l’espace public ». Le lien entre la répression des religions, parce que concurrentes et secrètement parentes, et la dimension religieuse voilée du maoïsme est révélateur. Tout comme il l’était pour le bolchevisme, avec les portraits de Lénine ou de Staline dans les « coins rouges » des isbas.

Cette dimension religieuse voilée du marxisme-léninisme – son « ambition du définitif » analysée par Gauchet (2010) pour le bolchevisme russe[5] – est examinée, pour la République populaire de Chine, par Emmanuel Dubois de Prisque dans son article « L’indistinction du politique et du religieux en Chine. Un problème contemporain » (2020). L’intérêt de ce texte est de traiter la question dans le cadre de l’histoire chinoise longue, en pointant les similarités avec la Chine impériale. L’auteur cite d’entrée de jeu le sinologue Edouard Chavannes[6] qui écrivait en 1904 : « L’Empereur nous apparaît ainsi comme le juge universel du bien et du mal […], en lui se réalise l’étroite union de la politique, de la morale et de la religion, principe fondamental du gouvernement chinois ; il est véritablement le Fils du Ciel, et son omnipotence absolue et sacrée provient de ce qu’il est le mandataire du Ciel sur la terre. » Et il constate aujourd’hui : « La « pureté » de l’idéal révolutionnaire est mise en avant et, dans certaines régions, les autorités locales remplacent jusque dans les domiciles les effigies religieuses par des portraits de Xi Jinping. Sur les lieux de culte qui restent tolérés, les inscriptions religieuses sont parfois effacées pour être remplacées par les slogans du Parti. » (Dubois de Prisque, ibidem)

D’une certaine manière, Mao et Xi sont des « fils du Ciel » à coloration marxiste ; il y a un nouage entre l’hétéronomie traditionnelle de la Chine et l’adoption du marxisme-léninisme « scientifique », comme ce fut le cas en Russie[7]. Si Marx était parmi nous, il pourrait se poser la question de savoir pour quelles raisons le communisme n’est pas advenu, comme il l’avait prédit, dans les pays capitalistes « bourgeois » d’Europe occidentale, mais bien dans des pays faiblement industrialisés. La nostalgie de la forme impériale meurtrie et le sentiment d’humiliation (défaite militaire ou domination coloniale) jouent également un rôle, en Chine comme en Russie.

Ce texte, avec d’autres, fournit un éclairage complémentaire, indispensable à nos yeux, au livre d’Alice Ekman. De même qu’en Russie l’on ne peut, de notre point de vue, faire l’économie de l’histoire religieuse et politique longue de ce pays pour comprendre le surgissement et la structure du bolchevisme, de même l’on ne peut comprendre le maoïsme sans prendre en compte l’histoire impériale et religieuse de la Chine[8]. Il est à remarquer que Xi Jinping fait lui-même souvent référence à cette histoire, notamment par la réhabilitation de Confucius (les Instituts chinois à l’étranger portent son nom) et du légiste impérial Han Fei, ainsi que nous l’écrivions dans « Le rêve chinois » en novembre 2017.

Le livre d’Alice Ekman – documenté, nuancé et robuste – a le grand mérite de nous ouvrir les yeux sur les réalités du régime communiste chinois sous Xi Jinping et de nous aider à nous déprendre d’une illusion naïve. Celle d’un lien « automatique » entre libéralisme économique et libéralisme politique et sociétal (la séparation des pouvoirs, les libertés civiles, la liberté de la presse, la liberté religieuse, la liberté de pensée, etc.), un panneau dans lequel nombre d’observateurs et de politiques occidentaux sont tombés. Ceci n’implique nullement une diabolisation du régime chinois actuel, dont les réussites sont incontestables[9], mais bien une prise de mesure de la distance considérable qui le sépare des démocraties occidentales et du respect des Droits humains. Avec, notamment, l’omerta sur les pages les plus sombres du maoïsme (notamment la Grande famine de 1959-1962), la persistance des camps de travail à une échelle considérable (entre un et trois millions d’Ouïghours selon les sources), sans oublier le couvercle idéologique de plomb dans le domaine de l’éducation et de la recherche universitaire, de la vie culturelle et artistique. Notons également la très faible présence des femmes parmi les autorités politiques chinoises[10], signe parmi d’autres de la domination masculine dite « traditionnelle ». Mao n’avait-il pas dit qu’elles « portaient la moitié du Ciel » ? Porter, sans aucun doute, mais pas diriger.

Bernard De Backer, mars 2020

Pour télécharger le fichier pdf : RD Chine, le grand malentendu ?

P.-S. La partie du livre consacrée aux conséquences internationales des évolutions du pouvoir chinois mériterait un plus long développement. D’autant que ces évolutions nous concernent directement, et qu’elles se nouent à un rejet de l’Occident – notamment de la démocratie et de la « structuration sociale autonome » qui lui sont associées – par d’autres puissances non occidentales, comme la Russie, l’Inde, la Turquie, l’Iran… À cet égard, les prolongations indéfinies des mandats de Vladimir Poutine (avec l’inscription de Dieu dans le projet de Constitution russe) et de Xi Jinping ont de quoi inquiéter, face à l’instabilité et la fragilité des démocraties.

Complément du 19 mars 2020. Les régimes autoritaires et la désinformation, publié dans Eurozine : « Gone viral Covid-19 in the disinformation ecosystem » de Péter Krekó et Patrik Szicherle. Il y est question de la Russie, de la Chine, de l’Iran, de la Hongrie… (les auteurs sont Hongrois et ont publié leur article dans Political Capital en langue hongroise). Voir aussi « Quand la Chine aide l’Europe, symbole du basculement du monde » de Pierre Haski sur France Inter. Méfions-nous  de la géopolitique du masque. Voir à ce sujet dans le New York Times du 13 mars : The World Needs Masks. China Makes Them — But Has Been Hoarding Them. « Le monde a besoin de masques. La Chine les fabrique – mais elle les a thésaurisés ».

Complément du 16 mars 2020. Une tribune très éclairante dans Le Monde du 16 mars 2020 par le politologue Antoine Bondaz. Coronavirus : « Le modèle de gouvernance chinois n’est pas un modèle à suivre ». « Alors que les dirigeants chinois accentuent leur propagande pour tenter de faire oublier leur gestion de la crise, le politiste Antoine Bondaz met en garde, dans une tribune au « Monde », contre la tentation de certains pays de se prévaloir d’une gouvernance autoritaire pour endiguer l’épidémie. » Tout ce qu’Alice Ekman analyse dans son livre, en matière de politique intérieure et surtout étrangère de Xi Jinping, s’illustre dans la gestion chinoise de la crise du Coronavirus. Sur France culture du 13 mars 2018, « Le jeu de go diplomatique d’Alice Ekman« . Avec un Pierre Haski très éclairant. Instructif dans le contexte de la crise épidémiologique actuelle.

Notes

[1]Alice Ekman, Rouge vif. L’idéal communiste chinois, Éditions de l’Observatoire, février 2020. Les citations entre guillemets, sauf mention contraire, sont extraites du livre. Selon la notice publiée sur le site de l’IFRI (Institut français des relations internationales) où elle était responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Ifri : « Alice Ekman est chargée de cours sur la Chine contemporaine à Sciences Po, parlant le mandarin, elle conduit régulièrement des terrains de recherche en Chine et en Asie de l’Est. Ses travaux portent sur la politique intérieure et extérieure de la Chine, les relations Chine-Europe/France, la péninsule coréenne et Taïwan. Elle s’intéresse également à la restructuration de la gouvernance régionale ainsi qu’aux pratiques diplomatiques. Elle a été chercheur invité à l’Université Tsinghua (Pékin), à la National Taïwan Normal University (Taïpei), et plus récemment à l’Asian Institute for Policy Studies (Séoul). Alice Ekman est titulaire d’un doctorat en relations internationales de Sciences Po, Paris et d’un master de la London School of Economics spécialisé sur la Chine. Elle est actuellement membre du comité européen du Council for Security Cooperation in the Asia Pacific (CSCAP). »

[2]Voir aussi, d’une source idéologique maoïste proche du PTB : « Si l’on veut en croire ce qui s’écrit à droite comme à gauche, pour la Chine, la messe est dite ! Le pays aurait capitulé et serait devenu capitaliste, quoi que le régime chinois lui-même puisse prétendre. C’est précisément cette opinion quasi unanime, que les économistes Rémy Herrera et Zhiming Long combattent avec verve dans leur livre ‘La Chine est-elle capitaliste?’. », dans Vandepitte Marc, « La Chine et la destinée du monde », Investig’action, 13 janvier 2020

[3]Rappelons à ce sujet les propos de Zhou Qiang, président de la Cour suprême populaire, en janvier 2017 : « Nous devons fermement nous tenir à distance des pensées occidentales erronées comme « la séparation des pouvoirs » et « l’indépendance de la justice ». Nous devons nous opposer aux discours qui attaquent les dirigeants du Parti communiste chinois et le système socialiste chinois. Il nous faut être prêts à répondre et à sortir l’épée pour nous préparer à la bataille. »

[4]Les Chinois sont friands des listes numérotées : « Les quatre vieilleries », « Un pays, deux systèmes », « Les quatre modernisations », « Les Cent Fleurs », etc.

[5]Gauchet ne dit rien des régimes totalitaires asiatiques de la même époque, au Japon puis en Chine. Cependant, la question religieuse dans ses dimensions orientale et chinoise est abordée dans des pages éclairantes de Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard 1985. Comme le signale Dubois de Prisque, en mentionnant le sous-chapitre « L’autre monde et l’appropriation du monde » (pp. 92-113).

[6] Archéologue et sinologue français (1865-1918). Expert de l’histoire de la Chine et des religions chinoises, professeur au Collège de France.

[7]Le normalien et slavisant, par ailleurs fervent chrétien, Pierre Pascal, témoin direct de la révolution d’octobre (il vécut en Russie de 1916 à 1933), est un- exemple d’un culte de Lénine succédant à celui du Tsar : « Aujourd’hui M. Pascal consacre à Lénine le culte qu’il vouait naguère au petit père le Tsar. Il était de bonne foi avant 1917 comme il est maintenant sincère. C’est devant le maitre absolu de la Russie, c’est devant le principe d’autorité qu’il a fait hier et qu’il fait aujourd’hui la révérence. Il brûle d’un amour mystique pour la Sainte Russie, il la vénère, et même quand elle massacre l’ancien autocrate, il voit en elle l’agent d’exécution des plans de l’Éternel.» Ludovic Naudeau, En prison sous la terreur russe, 1920. Cité par Sophie Cœuré dans Pierre Pascal. La Russie entre christianisme et communisme, Les Éditions noir sur blanc, 2014.

[8]Le constat vaut également pour les relations entre les Khmers rouges et le bouddhisme, comme l’a remarqué François Bizot. Voir « À l’épreuve des Khmers rouges » sur ce site.

[9]Mais cela grâce à un transfert et bien souvent à un vol de technologies occidentales.

[10]Sur les 200 membres du Comité central du PCC, moins de 5 % sont des femmes.

 Sources

Audiovisuel

La Chine dans Routes et déroutes
(avec bibliographies complémentaires)

Le marxisme-léninisme dans Routes et déroutes
(avec bibliographies complémentaires)

5 réflexions sur “Chine, le grand malentendu ?

  1. J ai beaucoup apprécié ton article sur le livre rouge vif. je me suis demandé si l’auteure s’était intéressée à l ‘aspect passionnel de ce noiuveau maoisme, sur les sentiments qu il entend mettre en branle dans la population ? A bientôt
    Ah oui , le serveur (?) m a répondu que j’étais déjà inscrit !!

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    1. Merci pour ce commentaire et cette question. Comme je l’ai écrit sur base du livre d’Ekman : « Mais ce sont les cadres (surtout l’élite du Parti) et les couches supérieures qui sont affectés par cet endoctrinement, beaucoup moins « les masses » que sous Mao ». C’est, je pense, une des différences avec le maoïsme (il y en a beaucoup d’autres, notamment le retour de Confucius sur le plan idéologique). Par ailleurs, j’ai le sentiment que l’élément passionnel est beaucoup moins présent, et bien davantage la contrainte et la peur. Alice Ekman n’aborde d’ailleurs pas la question de la « passion ».

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  2. Bizarre, la peur , la contrainte je les comprendrais pour les masses, beaucoup moins pour l’élite. Ainsi, dans le nazisme, cette élite vivait un véritable élan mobilisateur. Ils y croyaient !

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  3. L’enquête d’Alice Ekman concerne essentiellement les professions dites « supérieures » (cadres du Parti ou des entreprises publiques ou privées, enseignants, dimplomates, fonctionnaires, intellectuels, etc.). Sa base de données et ses témoignages ne concernent qu’eux. Elle y décèle de la peur et bien entendu aussi de la contrainte (même si le phénomène n’est pas généralisé et qu’il y a bien entendu des « croyants »). La comparaison avec le nazisme me semble un peu hasardeuse, même si les régimes totalitaires se ressemblent d’un point de vue structurel. Ceci étant, n’oublions pas que la Chine a déjà eu une expérience de ce type, et bien pire que sous Xi Jinping. Les Chinois des classes supérieures et moyennes voyagent à l’étranger, ont un niveau de vie largement supérieur, sont plus éduquées, etc. Je ne suis pas certain que l’on assiste à un simple retour en arrière et qu’il s’agisse d’un régime totalitaire au sens fort de ce terme. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’affirme Ekman.

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