La seconde mort du Goulag

Varlam Chalamov Wikimedia Commons

Varlam Chalamov (source Wikimedia Commons)

Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

La réalité de ce que nous nommons le Goulag – depuis que cet acronyme russe du terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

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Soljenitsyne et les Lumières d’Estonie

Solzhenitsyn 1974

Alexandre Soljenitysne en 1974 (source Wikimedia Commons)

Les premières images d’Alexandre Nevski sont familières aux cinéphiles : mamelons herbeux où reposent crânes et ossements picorés par des corbeaux, flèches fichées dans le sable, casques reposant à terre, carcasses de drakkars dont les proues défient l’horizon. Bientôt, des pêcheurs drapés de lin, alignés en demi-cercle, halent un filet hors de l’eau baignés dans un flot musical signé Prokofiev. Derrière eux, est-ce la mer ?

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Voyage au pays des deux rives

Portrait de groupe lointain ferme Toulova

L’auteur et ses hôtes à Toulova, le survivant de Kenguir en arrière-plan (photographie Igor Zhuk)

Cinquième anniversaire de Maïdan en février 2019
(accords du 21 février 2014, fuite de Yanoukovitch le soir même)

Les Ukrainiens ont rendu hommage aux morts de Maïdan avec le requiem « Un caneton nage sur la Tysyna » (« Пливе кача по Тисині », « Plyve katcha po Tyssyni »). Il s’agit d’une chanson populaire de lemky (lemkos), groupe ethnique habitant l’est des Carpates, dans l’actuelle région de Transcarpatie.

Ce récit a été publié dans le dossier de La Revue nouvelle, « Où va l’Ukraine ? » (2006)

L’Ukraine, « carrefour des empires disparus », est une plaine immense divisée en deux par le fleuve Dniepr, s’étirant d’est en ouest sur près de quinze cents kilomètres. Des millions de ruraux, souvent âgés, y pratiquent une agriculture de subsistance sur des lopins cultivés à la seule force humaine ou animale. Quinze ans après la chute du communisme, les champs kolkhoziens paraissent en déshérence, la jeunesse partie vers les villes. À l’Ouest, ce sont souvent des citées anciennes qui ravalent leurs façades polonaises ou austro-hongroises. À l’Est, les centres urbains offrent de grands ensembles constructivistes et staliniens, les industries parsèment le paysage du Donbass où flotte une odeur de houille et d’acier. Au Centre-Nord, Kiev étend sa puissance retrouvée sur les deux rives du Dniepr. Si le développement de la « ville aux têtes dorées » est impressionnant, un mouvement similaire semble gagner le pays à petits pas. Atteindra-t-il les campagnes avant que la dernière babouchka ne repose dans un cimetière fleuri de lupins, à l’ombre des églises en bois et des pylônes où se posent les cigognes ?

Bernard De Backer, 2006

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Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation

Holodomor Kiev

Mémorial de Holodomor à Kiev (photographie de l’auteur)

Dans la nuit du 12 janvier 1937, on frappa à ma porte… Dès ma première minute
d’emprisonnement, il m’apparut clairement que ces arrestations ne relevaient d’aucune
erreur et que se réalisait la destruction planifiée de tout un groupe social — tous ceux qui ont gardé dans leur mémoire ce dont il ne fallait pas se souvenir de l’histoire russe des dernières années…

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma

Fin janvier, un entrefilet dans la presse nous apprenait que l’organisation russe de défense des droits de l’homme Mémorial, qui a notamment pour but l’étude de l’histoire de la répression en URSS, avait subi un contrôle fiscal au printemps 2005. Ce contrôle n’avait rien laissé au hasard : le fisc russe avait réclamé le paiement de « l’impôt social sur les bols » offerts par Mémorial à des vétérans du Goulag, lors du cinquantième anniversaire du soulèvement du camp de Kenguir. Il avait également exigé « une fiche de renseignement détaillée sur chaque bénéficiaire ». Au même moment, une pétition, visiblement orchestrée par le Parti du travail de Belgique (PTB) et son réseau, circulait sur le web. Elle appelait au rejet d’une résolution adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, condamnant « les crimes des régimes communistes totalitaires ». Cette conjonction d’évènements a le mérite d’ouvrir le débat sur la reconnaissance publique des crimes du bolchevisme et de s’interroger sur la nature du postcommunisme dans certains pays. Car, comme le disait Adam Michnik dans une boutade, « Ce qu’il y a de plus terrible dans le communisme est ce qui vient après lui ».

Bernard De Backer, 2006

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