Staline radicalisé par Lénine

Staline Lénine Wiki

Lénine et Staline à Gorki en 1922, sans doute un photomontage (Wikimedia Commons)

Mais moi, je disais : Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des koulaks. Et plus j’y pense, plus je me demande qui a inventé ce mot : les koulaks. Est-il possible que ce soit Lénine ? (Anna Sergeevna, activiste repentie, évoque la dékoulakisation en Ukraine)

Vassili Grossman, Tout passe (dernier livre de Grossman, écrit entre 1955 et 1963)

L’érudition moderne (…) n’a aucune peine à démontrer que ce qui est entendu sous le nom de stalinisme (…) découle des principes du léninisme.

Alain Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme (1977)

Les crimes du stalinisme sont inscrits bien plus qu’en filigrane dans le léninisme;
ils lui sont consubstantiels.

Nicolas Werth, Le cimetière de l’espérance (2019)

Quelques jours après l’invasion allemande du 22 juin 1941, un convoi secret quitta Moscou pour la Sibérie. Il participait du grand mouvement de panique et d’évacuation de la capitale soviétique, notamment celle des « valeurs » et des archives de l’URSS. Ainsi, le 27 juin, le Politburo décida de déplacer le Sovietdiamondfond (réserve de pierres et métaux précieux) et les objets de valeur du Kremlin. Le lendemain, 28 juin, c’est l’évacuation de l’argent contenu dans les coffres de la Banque d’Etat (Gosbank) et de la Monnaie (Gosznak). Les principales institutions furent déplacées le 29 juin. Enfin, le 2 juillet, ce fut au tour du mystérieux convoi ferroviaire de prendre la direction de Tioumen, la plus ancienne ville russe de Sibérie.

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La seconde mort du Goulag

Varlam Chalamov Wikimedia Commons

Varlam Chalamov (source Wikimedia Commons)

Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

Pour Iouri Dmitriev

La réalité de ce que nous nommons le Goulag – depuis que cet acronyme russe du terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

Complément du 30 septembre 2020. « En Russie, l’historien du goulag Iouri Dmitriev condamné à treize ans de camp à régime sévère. Connu pour ses travaux sur la répression stalinienne, il devait être libéré en novembre, mais la Cour suprême de Carélie a alourdi sa peine », Le Monde du 30 septembre 2020. Déclaration de Dmitriev à la cour de Petrozavodsk le 8 juillet 2020, publiée en anglais par le site russe Meduza.

Voir également la tribune d’Olivier Rolin, auteur de l’extraordinaire Le Météorologue, dans Le Monde du 12 octobre. « Non contents de persécuter Iouri Dmitriev, les autorités russes essaient à présent de refaire le “coup” de Katyn »

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Iouri Dmitriev en 2007 (source Wikimedia commons)

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Que faire de Lénine ?

Lénoine 1895

Lénine en 1895 (source Wikipedia)

Peu importaient les victimes puisqu’elles seraient compensées, voire annulées, par le bonheur final et suprême apporté à l’humanité tout entière par le communisme.

Dominique Colas, Lénine politique

Quittant Zurich pour Petrograd fin mars 1917, le fondateur du bolchévisme voulait déclencher l’insurrection sur les cinq continents en commençant par la Russie. Bousculant la géographie, l’histoire et la théorie de Marx, il avait puisé sa certitude inébranlable et forgé son mode d’action dans les œuvres intellectuelles et programmatiques d’une intelligentsia radicale coupée du peuple. La complicité d’une Allemagne sur la défensive lui permit d’atteindre la capitale d’un Empire moribond, dévasté par la Grande Guerre et décapité par Février. Après la prise de pouvoir d’Octobre, le régime bolchevique étendit son emprise par une épuration continue, et emprisonna nombre d’esprits dans le cercle magique de son idéologie. À violenter les évolutions conflictuelles d’en bas par une révolution monolithique imposée d’en haut, il n’est pas certain que le progrès y gagne. Un regard documenté sur cette histoire pourrait peut-être éclairer la question.

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Soljenitsyne et les Lumières d’Estonie

Solzhenitsyn 1974

Alexandre Soljenitysne en 1974 (source Wikimedia Commons)

Les premières images d’Alexandre Nevski sont familières aux cinéphiles : mamelons herbeux où reposent crânes et ossements picorés par des corbeaux, flèches fichées dans le sable, casques reposant à terre, carcasses de drakkars dont les proues défient l’horizon. Bientôt, des pêcheurs drapés de lin, alignés en demi-cercle, halent un filet hors de l’eau baignés dans un flot musical signé Prokofiev. Derrière eux, est-ce la mer ?

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Voyage au pays des deux rives

Portrait de groupe lointain ferme Toulova

L’auteur et ses hôtes à Toulova, le survivant de Kenguir en arrière-plan (photographie Igor Zhuk)

Cinquième anniversaire de Maïdan en février 2019
(accords du 21 février 2014, fuite de Yanoukovitch le soir même)

Les Ukrainiens ont rendu hommage aux morts de Maïdan avec le requiem « Un caneton nage sur la Tysyna » (« Пливе кача по Тисині », « Plyve katcha po Tyssyni »). Il s’agit d’une chanson populaire de lemky (lemkos), groupe ethnique habitant l’est des Carpates, dans l’actuelle région de Transcarpatie.

Ce récit a été publié dans le dossier de La Revue nouvelle, « Où va l’Ukraine ? » (2006)

L’Ukraine, « carrefour des empires disparus », est une plaine immense divisée en deux par le fleuve Dniepr, s’étirant d’est en ouest sur près de quinze cents kilomètres. Des millions de ruraux, souvent âgés, y pratiquent une agriculture de subsistance sur des lopins cultivés à la seule force humaine ou animale. Quinze ans après la chute du communisme, les champs kolkhoziens paraissent en déshérence, la jeunesse partie vers les villes. À l’Ouest, ce sont souvent des citées anciennes qui ravalent leurs façades polonaises ou austro-hongroises. À l’Est, les centres urbains offrent de grands ensembles constructivistes et staliniens, les industries parsèment le paysage du Donbass où flotte une odeur de houille et d’acier. Au Centre-Nord, Kiev étend sa puissance retrouvée sur les deux rives du Dniepr. Si le développement de la « ville aux têtes dorées » est impressionnant, un mouvement similaire semble gagner le pays à petits pas. Atteindra-t-il les campagnes avant que la dernière babouchka ne repose dans un cimetière fleuri de lupins, à l’ombre des églises en bois et des pylônes où se posent les cigognes ?

Bernard De Backer, 2006

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Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation

Holodomor Kiev

Mémorial de Holodomor à Kiev (photographie de l’auteur)

Dans la nuit du 12 janvier 1937, on frappa à ma porte… Dès ma première minute
d’emprisonnement, il m’apparut clairement que ces arrestations ne relevaient d’aucune
erreur et que se réalisait la destruction planifiée de tout un groupe social — tous ceux qui ont gardé dans leur mémoire ce dont il ne fallait pas se souvenir de l’histoire russe des dernières années…

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma

Fin janvier, un entrefilet dans la presse nous apprenait que l’organisation russe de défense des droits de l’homme Mémorial, qui a notamment pour but l’étude de l’histoire de la répression en URSS, avait subi un contrôle fiscal au printemps 2005. Ce contrôle n’avait rien laissé au hasard : le fisc russe avait réclamé le paiement de « l’impôt social sur les bols » offerts par Mémorial à des vétérans du Goulag, lors du cinquantième anniversaire du soulèvement du camp de Kenguir. Il avait également exigé « une fiche de renseignement détaillée sur chaque bénéficiaire ». Au même moment, une pétition, visiblement orchestrée par le Parti du travail de Belgique (PTB) et son réseau, circulait sur le web. Elle appelait au rejet d’une résolution adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, condamnant « les crimes des régimes communistes totalitaires ». Cette conjonction d’évènements a le mérite d’ouvrir le débat sur la reconnaissance publique des crimes du bolchevisme et de s’interroger sur la nature du postcommunisme dans certains pays. Car, comme le disait Adam Michnik dans une boutade, « Ce qu’il y a de plus terrible dans le communisme est ce qui vient après lui ».

Article publié en avril 2006 dans La Revue nouvelle.

Bernard De Backer, 2006

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