Régler son compte à Sandormokh

Vue du cimetière mémoriel de Sandormokh en Carélie (source Wikipédia russe)

« Bien avant la parution de l’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, le nom des Solovki est connu bien au-delà des frontières de l’URSS. Durant le « Dégel » khrouchtchévien, l’image des Solovki s’affirme comme celle de « l’archipel de la Mort » dont on ne revient pas. »

Irina Flige, Sandormokh

« Les condamnés à la mesure suprême de défense sociale étaient amenés en camion sur le lieu d’exécution, dans une forêt, où de grandes fosses avaient été préalablement creusées. On ordonnait aux condamnés de s’allonger dans la fosse, face contre terre, après quoi, on tirait au revolver à bout portant. »

Déposition du capitaine Mikhaïl Matveiev, 13 mars 1939

Sandormokh est un hameau abandonné en Carélie russe, au nord-est de la Finlande. Il est proche de la ville de Medvejegorsk, le long du canal Baltique-mer Blanche, creusé entre 1931 et 1933 sur ordre de Staline. C’est un lieu à proximité des origines du Goulag, les camps des îles Solovki dans la mer Blanche, et ceux du canal vers la Baltique (Beltbaltlag) où travaillèrent des milliers de zek (prisonniers du Goulag) dans des conditions proches de l’esclavage. Mais c’est également le titre d’un livre admirable, écrit par la géographe Irina Flige, militante russe de Memorial, traduit par Nicolas Werth et publié en 2021 aux éditions Les Belles lettres. Car Sandormokh est le nom donné à un charnier de centaines de fosses communes, découvert par Iouri Dimitriev, Irina Flige et Veniamine Ioffé, en 1997 dans la forêt du hameau. Un livre précis retraçant un dévoilement documenté, effarant, mais également un livre noir, non seulement par ce qu’il révèle, mais également par le sort réservé aujourd’hui à ce lieu de mémoire et à l’un de ses co-découvreurs, Iouri Dimitriev. Ce dernier a été condamné en septembre 2020 à treize ans de réclusion dans une colonie pénitentiaire à régime sévère par la justice de Poutine, ce qui, écrit Werth, vaut « arrêt de mort » pour cet homme de soixante-cinq ans à la santé dégradée. L’archipel de la mort des Solovki continue de tuer. Et l’association Memorial elle-même, fondée par Sakharov en 1989, est menacée de liquidation à la demande du Parquet général de la Fédération de Russie.

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La seconde mort du Goulag

Varlam Chalamov Wikimedia Commons

Varlam Chalamov (source Wikimedia Commons)

Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

Pour Iouri Dmitriev

La réalité de ce que nous nommons le Goulag – depuis que cet acronyme russe du terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

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Assassinat de Natalia Estemirova, asphyxie de Memorial ?

Natalia_Estemirova

Portrait de Natalia Estemirova réalisé par le peintre tchétchène Asia Oumarova (source Wikipedia)

Le mercredi 15 juillet 2009, le corps de Natalia Estemirova a été retrouvé dans une forêt en Ingouchie, après son enlèvement le matin même, au sortir de son domicile à Grozny. Menacée et « avertie » à de nombreuses reprises, insultée par le président tchétchène, Ramzan Kadyrov, elle avait été exécutée dans la journée de plusieurs balles dans la tête et la poitrine. Après avoir été professeure, puis journaliste, Natalia Estemirova était devenue militante de l’ONG russe Memorial lors du début de la seconde guerre de Tchétchénie, en 1999. Née d’un père tchétchène et d’une mère russe, elle avait choisi de vivre à Grozny, malgré la guerre. Elle y dirigeait l’antenne de Memorial. Cette dernière, par la voix de son dirigeant à Moscou, Oleg Orlov, a immédiatement mis en cause la responsabilité de Ramzan Kadyrov, qui a, de son côté, porté plainte contre Memorial. Le procès s’est ouvert à Moscou, le 25 septembre.

Bernard De Backer, La Revue nouvelle, éditorial d’octobre 2009

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Mise à jour de mai 2019. Elena Milashina, journaliste à Novaïa Gazeta et amie de Natalia Estemirova, a reçu un Doctorat Honoris Causa de l’ULB et de la VUB le 3 mai 2019 à Bruxelles.

Mise à jour de mars 2019. En Tchétchénie, le responsable de l’ONG Mémorial, Oïoub Titiev, primé par le prix européen Vaclav Havel en 2018, a été condamné à quatre ans de colonie pénitentiaire. Dans Le Monde du 18 mars 2019 :

« Cet été-là, tandis qu’officiellement la deuxième guerre russo-tchétchène s’achevait pour être remplacée par un régime antiterroriste, « un nettoyage » avait eu lieu à Kourtchaloï. « Plus de cent personnes ont été torturées, cinq tuées… Alors, j’ai écrit un article sur ces atrocités », a rappelé Oïoub Titïev. Il ne quittera plus l’ONG Mémorial, venue sur place enquêter. Parmi la délégation figurait sa prédécesseure, Natalia Estemirova, assassinée en juillet 2009. Depuis lors, sous la direction de Ramzan Kadyrov, installé par Vladimir Poutine à la tête de cette région du Caucase, les autorités locales, qui ont mené récemment une véritable politique de terreur et de persécutions contre les homosexuels, n’ont cessé de pourchasser, arrêter et diffamer les défenseurs des droits humains, allant même jusqu’à incendier leurs bureaux. »

Isabelle Mandraud

Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation

Holodomor Kiev

Mémorial de Holodomor à Kiev (photographie de l’auteur)

Dans la nuit du 12 janvier 1937, on frappa à ma porte… Dès ma première minute
d’emprisonnement, il m’apparut clairement que ces arrestations ne relevaient d’aucune
erreur et que se réalisait la destruction planifiée de tout un groupe social — tous ceux qui ont gardé dans leur mémoire ce dont il ne fallait pas se souvenir de l’histoire russe des dernières années…

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma

Fin janvier, un entrefilet dans la presse nous apprenait que l’organisation russe de défense des droits de l’homme Memorial, qui a notamment pour but l’étude de l’histoire de la répression en URSS, avait subi un contrôle fiscal au printemps 2005. Ce contrôle n’avait rien laissé au hasard : le fisc russe avait réclamé le paiement de « l’impôt social sur les bols » offerts par Memorial à des vétérans du Goulag, lors du cinquantième anniversaire du soulèvement du camp de Kenguir. Il avait également exigé « une fiche de renseignement détaillée sur chaque bénéficiaire ». Au même moment, une pétition, visiblement orchestrée par le Parti du travail de Belgique (PTB) et son réseau, circulait sur le web. Elle appelait au rejet d’une résolution adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, condamnant « les crimes des régimes communistes totalitaires ». Cette conjonction d’évènements a le mérite d’ouvrir le débat sur la reconnaissance publique des crimes du bolchevisme et de s’interroger sur la nature du postcommunisme dans certains pays. Car, comme le disait Adam Michnik dans une boutade, « Ce qu’il y a de plus terrible dans le communisme est ce qui vient après lui ».

Article publié en avril 2006 dans La Revue nouvelle.

Bernard De Backer, 2006

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