Paniques démographiques à l’Est

Debrecen

Gare de Debrecen en Hongrie (photographie de l’auteur)

Trois Bulgares habillés en costume traditionnel japonais marchent dans les rues de Sofia, sabre à la ceinture. « Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » leur demande une petite foule très perplexe. « Nous sommes les sept samouraïs et nous voulons faire de ce pays un endroit où vivre mieux » répondent-ils. « Mais alors pourquoi n’êtes-vous que trois ? » leur demande-t-on encore. « Parce que nous sommes les seuls à être restés ; les autres sont tous à l’étranger ».

Dans Ivan Krastev,  Le destin de l’Europe

Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres réalités.

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Pologne, cimetières et solidarités

Memorial Gdansk

Mémorial des ouvriers tués à Gdansk en 1970 (photographie de l’auteur)

Quand il m’a parlé des visites au cimetière le 1er novembre, je me suis souvenu des récits d’Andrzej Stasiuk : « Le jour des Défunts » et « Les feux follets des morts » – publiés dans le mélancolique recueil Fado. J’ai découvert l’écrivain polonais il y a une dizaine années ; il vit dans les Carpates, près de la frontière ukrainienne, au pays des Lemkos – peuple ruthénien déporté lors de l’opération Vistule, en 1947. Ces récits aussi tranchants que tendres d’un Polonais sillonnant l’Europe post-communiste sont captivants. Les chemins de Stasiuk croisent souvent les miens, venus de l’autre côté : Transylvanie, Montagnes d’Albanie, plaine hongroise, Ukraine subcarpatique, Slovénie, Valachie, Pologne… Son regard est différent du nôtre, mais je retrouve un peu de moi chez lui.

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La boucle du Karaïme

Lac de Trakaï

Lac de Trakaï près de Vilnius (photographie de l’auteur)

« Ma femme me glisse dans la poche des tartines, apporte de l’argent. Ils me disent de m’asseoir sur une banquette, les soldats montent aussi avec leurs mitraillettes – ils sont onze ou douze. L’officier s’assoie à côté du conducteur et nous partons vers l’inconnu. »

C’est une double page de cahier d’écolier qui porte l’empreinte d’agrafes rouillées en son centre, deux petites feuilles sagement lignées aux bords râpés. Une écriture ferme y a tracé les toponymes d’une quarantaine de lieux, de fleuves, de pays – ainsi qu’un grand lac de forme oblongue et verticale, dans lequel se déverse une rivière. Les noms, indexés parfois d’une date, sont reliés entre eux par des lignes continues ou pointillées. Comme les feuilles sont petites et étroites, les étapes de ce qui ressemble à un itinéraire sont séparées par la nervure centrale et deux subdivisions internes. L’on démarre en haut de la page de gauche pour franchir ensuite la nervure médiane vers la droite, poursuivre de l’autre côté puis descendre en bas, dans le sens des aiguilles d’une montre et, enfin, retraverser la feuille vers le bas de la page de gauche. Le trajet semble se terminer là, à proximité du point de départ, mais séparé de lui par une épaisse ligne horizontale.

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La flèche curonienne

Campeur isthme Courlande (1)

Campeurs sur le versant lagunaire de la flèche dans les années 1930 (source Wikipedia)

Plus haut encore, c’était la ligne des dunes, inlassablement modelées et remodelées par le vent, qu’on s’efforçait de fixer en y semant de l’oyat, et au sommet desquelles on voyait parfois défiler la silhouette massive et archaïque d’une harde d’élans.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

De vieilles cartes postales donnent l’image d’une insularité grandiose, une enfilade rectiligne de dunes énormes, de lames ourlées d’écume, de pins majestueux au bord desquels se blottissent quelques villages de pêcheurs et d’artisans. Ce lieu singulier, surgi de la nuit des temps et des soulèvements marins, se trouvait sur la route reliant Königsberg – capitale de la Prusse orientale et ville de Kant – à Saint-Pétersbourg, en passant par Riga et Dorpat. Sur cette langue de sable piquetée de bois, large de quelques centaines de mètres et longue de cent kilomètres, les courriers et les diligences affrontaient les embruns, le vent contraire et le hareng saur aux étapes.

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Ruines de Courlande

Courlande

Poupées de Dania Rucere à Sabile (photographie de l’auteur)

 Ich bin die Aufherstehung und das Leben », lit-on sur une croix moussue.

Ce sont des routes de terre et de gravillons, zébrées d’entailles, qu’il faut parcourir à vive allure si l’on ne veut pas trembloter pendant des heures. On raconte que du fond de ces bois de pins aux frondaisons raides, bordant les coupe-feu à perte de vue, des Frères de la forêt[1] harcelèrent les forces d’occupation soviétiques jusqu’en 1957. Des fermes éparses, cerclées de clairières, les ravitaillaient à l’ombre du jour avant de répondre aux divers « organes », regard vide et bouche muette. Staliniens à l’avenir radieux, nationaux-socialistes libérateurs des précédents, soviétiques anti-fascistes : les frères ennemis se succédèrent entre 1940 et 1945. On en vint à regretter les Barons baltes et leurs ancêtres, les chevaliers teutoniques.

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Montagnes maudites du Kanun

Billet de 100 Lekë

Billet de cent Lekë de 1964

La fameuse formule que les vivants ne sont que des morts en permission
dans cette vie trouve dans nos montagnes sa pleine signification.

Ismaïl Kadaré, Avril brisé

Le geste, sans doute, prêtait à confusion. Plusieurs billets de cent lekë, couleur sang de boeuf, avaient été jetés négligemment sur la table. Sur une face de ces larges coupures, un ouvrier à casquette, main droite posée par-dessus l’épaule d’un jeune pionnier hypnotisé, montrait de sa paume ouverte un barrage aux eaux mugissantes. À l’avers, deux sidérurgistes, debout côte à côte, fixaient un lieu hors champ recelant quelque merveille de l’industrie moderne. Le premier travailleur était moustachu, portait des lunettes relevées sur le front et tendait sa main gantée vers le prodige ; le second, glabre et plus jeune, brandissait une canule de métal arrondi. Son corps était couvert d’un vêtement ignifuge doté d’une large capuche souple, semblable à celle des anciens pêcheurs ostendais. Il suivait du regard la main tendue de son ainé. À l’arrière-plan, des derricks effilés et des hauts-fourneaux pansus se fondaient dans la brume. Les figurants de papier scrutaient tous le même horizon, un lointain laiteux où s’érigeaient les prodiges de la science et de la volonté, irradiant comme l’étoile qui surmontait une aigle à deux têtes, enserré dans un boisseau de blé courbé.

Bernard De Backer, 2012

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Dans le vent violent de l’histoire

Budapest 1956

Budapest 1956 (source Wikipedia)

Le bon coin pour le Snark ! » cria l’Homme à la Cloche,
Tandis qu’avec soin il débarquait l’équipage,
En maintenant, sur le vif de l’onde, ses hommes,
Chacun par les cheveux suspendu à un doigt.

Lewis Caroll, La Chasse au Snark

Un regard de biais dominant le pont des Chaines qui relie la citadelle de Buda à la ville de Pest, une chevelure éparse et ébouriffée par un coup de vent, de grandes oreilles d’analyste et un profil d’aigle surmonté de lunettes. En haut à droite de la couverture de l’ouvrage où figure ce visage amaigri se découpant sur un fleuve gris et laiteux, le titre de la collection : « Paroles singulières ». Et, en effet, c’est bien de paroles qu’il s’agit, le récit de vie qu’il relate ayant été en grande partie enregistré et consigné au fil des conversations familiales et amicales, avant d’être transformé en livre. En épigraphe de cette histoire haletante qui court de la Transylvanie aux cénacles freudo-lacaniens, une citation de l’écrivain triestin Claudio Magris, que l’on imagine extraite de son célèbre Danube : « La Mitteleuropa a été le magnifique et mélancolique laboratoire du malaise de la civilisation. Elle a développé une culture de résistance, en particulier contre les grandes philosophies systématiques du XIXe siècle. »

Bernard De Backer, septembre 2011

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