Pérégrins au Zanskar

Enfants marchant à la rencontre du Dalaï-Lama (photographie de l’auteur)

Au siècle passé, j’ai bourlingué six mois dans le nord de l’Inde, avec un petit budget et de gros souliers. Ma dernière utopie fut de rejoindre le Ladakh à pied, en traversant l’ancien royaume du Zanskar et sa « capitale », le village de Padum situé près de la rivière qui porte le nom du pays. Une marche éblouissante de plus de trois cents kilomètres, entre deux mille et cinq mille mètres, dans une région désertique. Il n’y avait pas de route à l’époque, rien qu’une piste tortueuse entre Padum et la vallée de l’Indus. J’y laissais à mi-chemin mes deux compagnons de voyage, dont l’une était atteinte d’une hépatite virale qui m’avait contraint à la porter, elle, puis son sac à dos, au-dessus du plus haut col de la traversée. De Padum, j’ai continué à marcher seul vers le Ladakh, en dormant à la belle étoile, à côté de pèlerins, ou dans quelques monastères aériens. Après le grand gompa de Lamayuru, j’ai continué vers Leh avec une jeune fratrie (frère et sœur) anglaise, tous trois nichés dans un coffre en bois au-dessus de la cabine d’un camion. Arrivés sous les étoiles scintillantes, nous avons passé la nuit dans la maison d’une famille musulmane. Ce fut le sommeil la plus profond et le plus paisible de ma vie.

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Au-dessus de la pandémie

Randonneuse face à un lac alpin (photographie de l’auteur)

Pour Anne, qui a partagé ce voyage mémorable et inespéré
Et à la Chartreuse verte

La brèche avait été franchie avec ardeur et peine, les sacs chargés du poids des ans, des vivres et des nécessités du bivouac. On pouvait apercevoir les deux silhouettes tanguer le long d’un sentier en lacets, sur fond d’un ciel sombre balayé par le vent et percé des rais du soleil couchant. Enfin, les eaux du lac apparurent aux yeux des marcheurs, langue oblongue en contrebas du col. Elle était ridée par vagues, face à une étroite pyramide qui avait été érigée sur l’herbe par empilement de dalles brunes et grises. Mais avant de dresser la tente au bord de ce miroir changeant, il leur fallait descendre le sentier étroit et raide, les jambes percluses par plus de huit heures de marche et mille quatre cents mètres de dénivelée. Le ciel s’assombrit et, soudain, l’écho de roulements de tonnerre se répercuta sur les crêtes brunes surplombant le lac. Le vent devint violent, des jets de grêle drue s’abattirent sur le couple, le sentier se couvrant de billes blanches et glissantes. La température descendit d’un coup d’une dizaine de degrés, la tempête s’était levée à quelques centaines de mètres des rives où ils comptaient bivouaquer.

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Népal, aux portes du réel

Vue proche de Kala Patthar, éminence au-dessus du camp de base de l’Everest
(photographie de l’auteur)

On s’éloigne à pas du loup du réel ; on croit l’avoir occis pour de bon,
et il descend sur vous comme une tonne de briques.

Nicolas Bouvier, L’usage du monde

Juin 1988 à Katmandou ; la mousson assombrit le ciel. Mon travail pour une ONG, dans ce qui était encore un royaume himalayen, touche à sa fin. Après avoir rencontré des réfugiés tibétains dans des centres d’artisanat que ma mission impliquait de visiter, j’avais marché en solo vers le pays Sherpa et le Toit du monde. Le moment était venu de partir vers l’Inde et, plutôt que de prendre l’avion, je décide d’y aller en bus. Une manière de vivre une autre réalité du pays, de prendre le temps de la route et des rencontres. Mais les bus vers New Delhi roulent la nuit, traversent les savanes et les jungles du Teraï, une plaine népalaise jouxtant l’Inde. Je ne verrai les paysages qu’à la nuit tombante et, à la frontière indienne, au lever du jour. L’obscurité est tombée autour du bus surchargé, longeant un précipice sur la route boueuse qui mène à Pokhara. Après un départ paisible, le chauffeur est importuné par un passager aux yeux rougis, visiblement sous l’emprise du chanvre ou de l’alcool ; il s’en prend aussi aux nombreuses femmes, dans l’indifférence générale. L’atmosphère devient de plus en plus tendue, un accident se prépare, dont je serai acteur et victime. 

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Tchornohora – saison d’automne

Notre ami Ivan à l’aube, après le fauchage (photographie de l’auteur)

Voici la troisième saison au pays de la Montagne noire, celle d’automne qui fut en fait la première. Une brève présentation de ce petit pays a été faite pour la saison d’hiver. Pour rappel, j’ai découvert cette région en 1993 et y suis retourné trois fois avec un photographe bruxellois, Nicolas Springael. Ces voyages ont donné naissance à un livre, Les Carpates oubliées. Trois saisons au pays de la Tisza noire, publié en 2002. Les photographies en noir et blanc étaient de Nicolas et j’avais écrit le texte. Ayant retrouvé mes diapositives dans un coffre, je les ai numérisées. Celles qui sont présentées ici datent de septembre 1999. Elles sont relatives à l’une des trois saisons composant le livre. Il n’y a que quelques images choisies, pas de récit sur ce que j’ai vécu et perçu lors de ces quatre voyages (le premier en 1993). Avec leurs habitants, dans les villages, les églises, les fermes, les trains, les vallées et parfois au sommet des montagnes. Sans oublier la palinka samogon (vodka maison, le mot palinka est hongrois). Tout cela se trouve dans la centaine de pages du livre. La première image montre mon ami Igor Zhuk, auteur-compositeur vivant à Kiev, quittant la région après notre installation. C’est grâce à lui que ce voyage a été possible, et que j’ai appris à connaître l’Ukraine.

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Geniul Carpaților

Paysanne au marché de Cluj en Transylvanie, juillet 1990 (photographie de l’auteur)

Six mois après l’exécution du « Génie des Carpates », Nicolae Ceaușescu, ainsi que de son épouse Elena le 25 décembre 1989, j’ai pris le train pour Budapest et, de là, pour Sighișoara en Transylvanie. Cette région alors oubliée d’Europe centrale, sinon le mythe de Dracula, m’attirait depuis la lecture de deux romans de Jules VerneLe château des Carpates, et Mathias Sandorf (originaire de Făgăraș). Son attrait avait été ravivé par le survol de ces montagnes bossues et sombres, au retour de Turquie. À la gare Nyugati de Budapest, je m’introduisis avec circonspection dans un train roumain déglingué qui devait me conduire à Sighișoara – ville natale de Vlad Dracul où mourut, quelques siècles plus tard, le poète national hongrois, Sandor Pëtofi. Ce train presque vide, et d’une lenteur épouvantable malgré son nom de « Pannonia Express », finit par me déposer au pied de la ville médiévale nichée sur une colline.

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Tchornohora – saison de printemps

Enfants emportant des planches d’une ferme abandonnée (photographie de l’auteur)

Voici des images d’une seconde saison au pays de la Montagne noire, celle de printemps. Une brève présentation géographique et historique de ce petit pays a été faite pour la saison d’hiver. Pour rappel, J’ai découvert cette région en 1993 et y suis retourné trois fois avec un photographe bruxellois, Nicolas Springael. Ces voyages ont donné naissance à un livre, Les Carpates oubliées. Trois saisons au pays de la Tisza noire, publié en 2002. Les photographies en noir et blanc étaient de Nicolas et j’avais écrit le texte. Ayant retrouvé mes diapositives au fond d’un coffre, je les ai numérisées. Celles qui sont présentées ici datent d’avril et mai 2000, avec les célébrations de la fête de Pâques orthodoxe. Il n’y a que quelques images choisies, pas de récit sur ce que j’ai vécu et perçu lors des quatre voyages (le premier en 1993) au pays de la Montagne noire. Avec leurs habitants, dans les villages, les églises, les fermes, les trains, les vallées et parfois au sommet des montagnes. Sans oublier la palinka. Tout cela se trouve dans la centaine de pages du livre.

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La piste du Parang La

Homme et cheval le long du lac Tso Moriri à 4500 m d’altitude (photographie de l’auteur)

Durant l’été 1998, je me suis lancé dans un vaste projet de voyage à pied au Ladakh, plus précisément au Rupshu, une région désertique bordant la frontière tibétaine. J’avais l’intention de joindre le trekking classique de la vallée de la Markha à la remontée de la rivière Para Chu jusqu’au col du Parang La, niché à cinq mille six cents mètres d’altitude et en principe interdit à l’époque. Les difficultés de l’entreprise, en solo et en bivouac, notamment pour des raisons de ravitaillement en eau et en nourriture dans une région quasi déserte, m’ont conduit à séparer ces deux marches. J’ai donc entrepris la route du Parang La après avoir marché autour de la vallée de la Markha, ce qui m’a permis de m’acclimater à l’altitude par un premier passage de col à plus de cinq mille mètres. Ce sont les diapositives numérisées de la seconde équipée qui sont publiées ici, le récit en ayant été fait dans « Himalayan Queen » publié une première fois dans La Revue nouvelle, puis sur ce site. Le col une fois franchi vers la vallée de Spiti, je suis arrivé au monastère de Key, puis à celui de Tabo. Ce dernier est le plus ancien monastère en activité continue de l’Himalaya, cela depuis plus de mille ans. Vous en verrez quelques photographies extérieures. Les fresques au sein du temple sont époustouflantes, mais très faiblement éclairées. Je n’en ai pas d’images ; vous pouvez deviner mon émerveillement à l’aide de celle trouvée sur le net.

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Tchornohora – saison d’hiver

La Montagne noire au couchant (photographie de l’auteur)

Au nord-est de la Hongrie, entre Roumanie et Pologne, l’arc des Carpates fait une incursion d’une cinquantaine de kilomètres en Ukraine. La ligne de crête du massif sépare la Galicie et la Bucovine du nord de la Transcarpatie. C’est près de la frontière roumaine que se trouve la Montagne noire (Tchornohora), culminant à 2060 mètres au Mont Goverla, le sommet du pays. Ayant successivement fait partie de l’Empire austro-hongrois, de la Tchécoslovaquie (après une brève indépendance en 1919), de l’Union soviétique puis de l’Ukraine, la région est connue pour son peuple des montagnes, les Houtsoules. Un roman célèbre en Ukraine, À l’ombre des ancêtres oubliés de Mykhailo Kotsiubynsky, se déroule dans ces montagnes. Il a inspiré Sergueï Paradjanov pour son film endiablé et mystérieux, Les chevaux de feu (le titre en ukrainien et en russe est celui du roman). J’ai découvert cette région en 1993 et y suis retourné trois fois avec un photographe bruxellois, Nicolas Springael. Ces voyages ont donné naissance à un livre, Les Carpates oubliées. Trois saisons au pays de la Tisza noire, publié en 2002. Les photographies en noir et blanc étaient de Nicolas et j’avais écrit le texte. Ayant retrouvé mes diapositives au fond d’un coffre, je les ai numérisées. Celles qui sont présentées ici datent de janvier 2001. Elles sont relatives à l’une des trois saisons composant le livre. D’autres suivront. Il n’y a ici que quelques images choisies, pas de récit sur ce que j’ai vécu et perçu lors de ces quatre voyages (le premier en 1993) au pays de la Montagne noire. Avec leurs habitants, dans les villages, les églises, les fermes, les trains, les vallées et parfois au sommet des montagnes. Sans oublier la palinka. Tout cela se trouve dans la centaine de pages du livre, qui m’a donné beaucoup de joies et quelques peines.

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Autour du Mont Viso

Aux approches du Viso (photographie de l’auteur)

En septembre 2000, j’ai voyagé en train de Bruxelles à Briançon, d’où je suis parti pendant une dizaine de jours pour marcher dans les montagnes du Queyras. Le ciel était limpide, la lumière oblique, l’herbe roussie, l’eau rare et il n’y avait personne sur les sentiers. Le soir, je montais ma petite tente trois saisons avec laquelle j’avais bivouaqué deux années auparavant, à plus de cinq mille mètres d’altitude, dans l’Himalaya indien près du lac de Tso Moriri au Rupshu. Je ne me souviens plus très bien de ce tour du Mont Viso (3841 m), ni de ses motifs, sinon qu’il était éprouvant, silencieux et solitaire, stupéfiant de beauté. Ainsi, à ma grande surprise, lors d’un passage de col, j’ai aperçu des « chevaux de vents » tibétains (lungta) faseyer d’un rocher à l’autre. Comme ceux que j’avais croisés au col du Parang La, deux années plus tôt. Une caravane de Tibétains (« La transalpine tibétaine ») avait emprunté le GR 5 depuis la Méditerranée, marqué les cols de leurs drapeaux de prière. Comme le paysage désertique et ocre du Queyras ressemblait à celui du Ladakh, l’effet était confondant. Plus loin à la nuit tombante, au piémont du Viso en Italie, d’étranges tas de pierres avait été édifiés par des marcheurs, tels des fétiches indiquant la frontière d’un territoire sacré. Il m’a fallu vingt ans pour enfin extraire ces images de mon coffre à diapositives et me décider à les numériser. J’en publie quelques-unes ici, de manière chronologique. Libre à chacun de rêver ou de se souvenir.

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Quedlinburg am Harz

Au Brocken montent les sorcières
Par le chaume jauni, par le pré verdoyant
L’Assemblée est là-haut, sur les cimes altières
Où trône Seigneur Urian
Nous allons ! rien ne nous arrête
Et le bouc pue, et la sorcière pète

Goethe, Faust

Les premières scènes en noir et blanc du film Frantz de François Ozon montrent une jeune femme fleurissant une tombe dans un cimetière allemand, peu après la Grande guerre. On y découvre un décor urbain ancien : des maisons à colombages, des magasins d’antan et une église à double clocher, flanquée de hautes demeures, érigée au sommet d’un piton rocheux. Aux environs, un pays de plaines et de rochers romantiques à la Caspar David Friedrich, que surplombe au loin un massif montagneux tapissé de forêts sombres. Ce pays m’est familier, bien que la ville ne soit guère nommée. Puis me revient le nom d’une cité médiévale, traversée lors d’un long voyage cycliste entre Bruxelles et la Pologne. C’est Quedlinburg, l’une des capitales du Saint Empire romain germanique où siégea la diète de la première dynastie ottonienne. Mais que diable vient y faire Faust ?

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