Quedlinburg am Harz

Au Brocken montent les sorcières
Par le chaume jauni, par le pré verdoyant
L’Assemblée est là-haut, sur les cimes altières
Où trône Seigneur Urian
Nous allons ! rien ne nous arrête
Et le bouc pue, et la sorcière pète

Goethe, Faust

Les premières scènes en noir et blanc du film Frantz de François Ozon montrent une jeune femme fleurissant une tombe dans un cimetière allemand, peu après la Grande guerre. On y découvre un décor urbain ancien : des maisons à colombages, des magasins d’antan et une église à double clocher, flanquée de hautes demeures, érigée au sommet d’un piton rocheux. Aux environs, un pays de plaines et de rochers romantiques à la Caspar David Friedrich, que surplombe au loin un massif montagneux tapissé de forêts sombres. Ce pays m’est familier, bien que la ville ne soit guère nommée. Puis me revient le nom d’une cité médiévale, traversée lors d’un long voyage entre Bruxelles et la Pologne. C’est Quedlinburg, l’une des capitales du Saint Empire romain germanique où siégea la diète de la première dynastie ottonienne. Mais que diable vient y faire Faust ?

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À toute vapeur dans le Gobi

Locomotive dans le désert David Kitching

Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal
a composé ce journal de voyage. Mais, au moment de signer,
tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà.

Henri Michaux, Ecuador

Le défilé torrentueux se réduisait par endroits en goulets ocre, hérissés de roches instables et tapissés de cônes d’éboulis, puis s’élargissait aux approches des confluents. Les vallées adjacentes ouvraient de brèves et étroites perspectives vers les horizons proches de l’Azad Cachemire, ou, plus lointains, du Swat, du Chitral et du pays Kalash. Le voyageur avait rejoint le cours de l’Indus à Abbottābād[1] et remontait la Karakoram Highway, un nom ronflant pour une petite route sinueuse disparaissant parfois sous des glissements de terrain et des coulées de gravier. Après un premier trajet dans un Jingle truck scintillant au soleil, il avait été pris en stop par un pick-up Toyota bleu ciel qui avait soudainement dévié de la route et s’était enfoncé dans une vallée latérale. Assis sur des sacs de ciment, il s’accrochait aux rebords de la benne tournoyante. 

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Hauts et bas de Flandre

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Vue de Cassel au XVIIe siècle (anonyme, Musée de Flandre, source Wikipedia)

Cette route campagnarde, sous un ciel qui est resté le grand ciel des régions du Nord (…)  peuplé de nuages ronds, sera dans onze ans flanquée sur toute sa longueur, de Bailleul à Cassel, d’une double rangée de chevaux morts ou agonisants, éventrés par les obus de 1914, qu’on a traînés dans le fossé pour laisser passage aux renforts anglais attendus. On gravit déjà la colline sur laquelle s’étend l’ombre noire des sapins qui donnent leur nom à la propriété. Dans douze ans, livrés en holocauste aux dieux de la guerre, ils seront fumée, et fumée en haut le moulin et le château lui-même.

Marguerite Yourcenar, Archives du Nord

La petite ville perchée sur une colline, surmontée d’une bosse avec moulin à vent et statue équestre du maréchal Foch, se découvre de loin. Elle est précédée d’une butte conique couverte d’arbres, le Mont des Récollets. On contourne ce dernier par une route sinueuse, longeant des fermes de briques couleur « belle époque », puis une élégante gentilhommière blanche à la lisière du bois. D’un coup, la route se transforme en chaussée escarpée dont les pavés brillent au soleil. Elle s’étrangle ensuite dans une ruelle rectiligne et pentue, s’engouffre entre deux rangées de petites maisons basses, longées de trottoirs lilliputiens. On approche des cent septante-six mètres d’altitude au-dessus de la plaine de Flandre, mais on ne voit que les façades grises d’un village-rue incliné. Survient enfin la Grand Place de forme ovoïde, également pavée, avec quelques vieilles maisons ayant survécu aux cataclysmes des deux dernières guerres et diverses empoignades antérieures. À gauche, un palais Renaissance rénové, dont le porche vitré laisse entrevoir la plaine en lointain contrebas. On y aperçoit de larges champs verdoyants, un reste de bocage épars et une voie romaine rectiligne filant vers l’horizon. Mais il faut grimper jusqu’au moulin et la statue de Foch pour atteindre le haut et voir le bas.

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Somme des nations et des hommes

main somme

La main du poète à Frise (photographie de l’auteur)

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros

Blaise Cendrars, La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Au sortir de la gare d’Amiens, reconstruite une seconde fois – la première, c’était après 1918 – par l’architecte Auguste Perret en 1958, suite à sa destruction par la Seconde Guerre, on aperçoit de grandes photographies murales. Ce sont des images de soldats de vingt-quatre nations, venus se battre aux côtés de la France lors de la bataille de la Somme, incrustées dans les murets de la place Alphonse-Fiquet. Elles affichent une simple exhorte, écrite sous chacune d’elle en langues anglaise et française : « Among us – parmi nous».

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Allumettes suédoises

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Carl Wilhelmson, Juniafton (1902)

À Greta Thunberg,
petite allumette suédoise qui a mis le feu aux marches des jeunes pour le climat

L’opinion de Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du Giec, sur Greta Thunberg.

Les élections suédoises du 9 septembre 2018 se sont déroulées dans une nation touchée par plusieurs crises. Les effets du changement climatique se sont fait ressentir de manière violente, avec une sécheresse et des températures jamais mesurées. Des incendies de forêt ont détruit des milliers d’hectares, des récoltes ont été perdues, du bétail abattu ; les îles baltiques de Gotland et d’Öland ont été touchées par de graves pénuries d’eau. Même le point culminant du pays, en Laponie, a fondu de quatre mètres. Ce choc survenait alors que la Suède, non membre de l’OTAN, avait vu sa population mise en « défense totale » par le gouvernement, suite à des incursions russes réitérées dans ses eaux territoriales et son espace aérien. Sa réputation était par ailleurs entachée depuis an par le scandale du prix Nobel de littérature décrédibilisant les élites culturelles, la crise de l’Académie suédoise portant au grand jour des aspects peu reluisants des coteries d’initiés de Stockholm. Enfin, la problématique migratoire, dans une « superpuissance humanitaire » qui a accueilli un nombre très élevé de réfugiés en proportion de sa population en Europe, connaît des développements inquiétants. D’un côté, par des difficultés de cohabitation dans les trois grandes villes (Stockholm, Göteborg et Malmö) qui connaissent une hausse de la criminalité, du vandalisme et des actes antisémites, et, de l’autre, par l’euphémisation ou le déni de certaines réalités par une bonne partie des élites intellectuelles, politiques et médiatiques. Comme ailleurs en Europe, ce cocktail détonnant a creusé le fossé entre « le peuple et les élites », alimenté l’extrême droite ou « le populisme ». L’échiquier politique s’en est trouvé bouleversé. Éclairages au fil d’un voyage dans un Nord qui vire au Sud.

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Paniques démographiques à l’Est

Debrecen

Gare de Debrecen en Hongrie (photographie de l’auteur)

Trois Bulgares habillés en costume traditionnel japonais marchent dans les rues de Sofia, sabre à la ceinture. « Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » leur demande une petite foule très perplexe. « Nous sommes les sept samouraïs et nous voulons faire de ce pays un endroit où vivre mieux » répondent-ils. « Mais alors pourquoi n’êtes-vous que trois ? » leur demande-t-on encore. « Parce que nous sommes les seuls à être restés ; les autres sont tous à l’étranger ».

Dans Ivan Krastev,  Le destin de l’Europe

Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres réalités.

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Pologne, cimetières et solidarités

Memorial Gdansk

Mémorial des ouvriers tués à Gdansk en 1970 (photographie de l’auteur)

Quand il m’a parlé des visites au cimetière le 1er novembre, je me suis souvenu des récits d’Andrzej Stasiuk : « Le jour des Défunts » et « Les feux follets des morts » – publiés dans le mélancolique recueil Fado. J’ai découvert l’écrivain polonais il y a une dizaine années ; il vit dans les Carpates, près de la frontière ukrainienne, au pays des Lemkos – peuple ruthénien déporté lors de l’opération Vistule, en 1947. Ces récits aussi tranchants que tendres d’un Polonais sillonnant l’Europe post-communiste sont captivants. Les chemins de Stasiuk croisent souvent les miens, venus de l’autre côté : Transylvanie, Montagnes d’Albanie, plaine hongroise, Ukraine subcarpatique, Slovénie, Valachie, Pologne… Son regard est différent du nôtre, mais je retrouve un peu de moi chez lui.

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La boucle du Karaïme

Lac de Trakaï

Lac de Trakaï près de Vilnius en Lituanie (photographie de l’auteur)

« Ma femme me glisse dans la poche des tartines, apporte de l’argent. Ils me disent de m’asseoir sur une banquette, les soldats montent aussi avec leurs mitraillettes – ils sont onze ou douze. L’officier s’assoie à côté du conducteur et nous partons vers l’inconnu. »

C’est une double page de cahier d’écolier qui porte l’empreinte d’agrafes rouillées en son centre, deux petites feuilles sagement lignées aux bords râpés. Une écriture ferme y a tracé les toponymes d’une quarantaine de lieux, de fleuves, de pays – ainsi qu’un grand lac de forme oblongue et verticale, dans lequel se déverse une rivière. Les noms, indexés parfois d’une date, sont reliés entre eux par des lignes continues ou pointillées. Comme les feuilles sont petites et étroites, les étapes de ce qui ressemble à un itinéraire sont séparées par la nervure centrale et deux subdivisions internes. L’on démarre en haut de la page de gauche pour franchir ensuite la nervure médiane vers la droite, poursuivre de l’autre côté puis descendre en bas, dans le sens des aiguilles d’une montre et, enfin, retraverser la feuille vers le bas de la page de gauche. Le trajet semble se terminer là, à proximité du point de départ, mais séparé de lui par une épaisse ligne horizontale.

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Au sud de la mer Putride

Bivouac Crimée

Bivouac dans le Bolchoï Kanyon en Crimée (photographie de l’auteur, 2004)

Nous y voilà enfin. Parti d’Odessa à l’aube, le convoi franchit l’isthme de Perekop au début de l’après-midi. Le train a musardé au milieu des plaines entre Mykolaev et Kherson, steppes verdoyantes sous le ciel avide, balayées par un vent tiède secouant des bouquets d’arbres. L’étroite langue de terre, posée entre mer Noire et mer Putride, relie l’ancienne Tauride à l’Ukraine continentale. Les bas-côtés sont spongieux, lagunaires et fétides. Devant nous, passés de maigres villages dont seuls les noms sont martiaux ou écarlates (Armiansk, Krasnoarmiske, Krasnoperekopsk…)[1], apparait une steppe miteuse. Les kolkhozes atones se suivent dans une plaine empoussiérée. C’est donc cela, cette péninsule au nom si cruel à nos oreilles latines, qui évoque le vin et le sang, le baptême de Vladimir le Grand et la rouerie de Staline, la fontaine des larmes de Pouchkine et la déportation des Tatars ?

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La flèche curonienne

Campeur isthme Courlande (1)

Campeurs sur le versant lagunaire de la flèche dans les années 1930 (source Wikipedia)

Plus haut encore, c’était la ligne des dunes, inlassablement modelées et remodelées par le vent, qu’on s’efforçait de fixer en y semant de l’oyat, et au sommet desquelles on voyait parfois défiler la silhouette massive et archaïque d’une harde d’élans.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

De vieilles cartes postales donnent l’image d’une insularité grandiose, une enfilade rectiligne de dunes énormes, de lames ourlées d’écume, de pins majestueux au bord desquels se blottissent quelques villages de pêcheurs et d’artisans. Ce lieu singulier, surgi de la nuit des temps et des soulèvements marins, se trouvait sur la route reliant Königsberg – capitale de la Prusse orientale et ville de Kant – à Saint-Pétersbourg, en passant par Riga et Dorpat. Sur cette langue de sable piquetée de bois, large de quelques centaines de mètres et longue de cent kilomètres, les courriers et les diligences affrontaient les embruns, le vent contraire et le hareng saur aux étapes.

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