Un Grand Timonier de la Pensée

 

Révolution culturelle

La Révolution culturelle est le « stade le plus avancé et le plus chargé de promesses » (Photo Public Domain)

« Je n’ai aucune raison de lutter pour que la Chine soit démocratique, ça m’est complètement égal. Elle le deviendra toute seule quand elle sera assez riche. (…) En réalité, ce qu’on appelle la démocratie, c’est le régime politique approprié aux formes les plus développées du capitalisme contemporain. »

Alain Badiou, Quel communisme ?

À l’heure où les habitants de Hong-Kong jouent leur peau et leur avenir pour ne pas être avalés par un régime néo-communiste orwellien, où des centaines de milliers d’Ouïgours sont « rectifiés par le travail » dans une forme chinoise contemporaine de Goulag, où les Tibétains sont annexés et détruits culturellement, il est peut-être utile de s’interroger sur les idées politiques d’une des figures emblématiques de la philosophie française, le maoïste Alain Badiou. Avec le support de quelques-uns de ses écrits politiques, et, en contrepoint, de celui du livre de Pierre-André Taguieff, L’émancipation promise. C’est en effet bien de cela qu’il s’agit, dans « l’idée communiste » prônée par le philosophe : du projet d’émancipation totale de l’humanité et de ses mises en œuvre souvent radicales. Et pour atteindre cette promesse d’un sujet collectif, participant à l’absolu universel, il est nécessaire d’éliminer ce qui y fait obstacle, singulièrement les particularismes. Quitte à vivre et publier, comme Lénine, à l’abri des institutions démocratiques. Car celui que l’on surnomme parfois « Le Grand Timonier de la Pensée » n’a jamais demandé, à notre connaissance, l’asile politique à la Chine. Il est vrai qu’il s’agit – du moins aujourd’hui – d’un « capitalisme d’État » qu’il rejette. Mais de quelle nature est dès lors son projet communiste et quels en sont les fondements ?

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Europe, le taureau par les cornes

L'enlèvement d'Europe Vallotton

Félix Vallotton, L’enlèvement d’Europe, 1908 (Musée des Beaux-Arts de Berne, source Wikipedia)

Devant toutes les accélérations spectaculaires auxquelles on assiste, il est important de garder un œil sur les choses lentes : l’héritage du passé, le jeu séculaire auquel se livrent peuples et États, la longue durée des identités.

Luuk van Middelaar, Quand l’Europe improvise

Les Européens n’auraient-ils construit qu’un État-Nation unitaire et singulier que leur affaire n’intéresserait qu’eux. C’est leur fédération d’États-Nations qui retient l’attention et excite les esprits, parce que chacun de par le monde devine qu’il y a là une formule d’application générale et riche d’avenir.

Marcel Gauchet, L’Avènement de la démocratie IV, Le nouveau monde

Mal-aimée « qui ne fait plus rêver », bouc émissaire méconnu par nombre de ses citoyens, et encore bien davantage par ceux issus des milieux populaires et des populations « périphériques » – monde rural, petites villes et périurbain –, l’Union Européenne rassemble les pays les plus prospères, les moins inégalitaires et les plus démocratiques au monde. Le partage d’un marché unique, de normes légales et institutionnelles, d’une liberté de circulation des personnes, des messages et des biens entre ses membres, compte parmi les nombreuses conquêtes de la construction européenne. Comment expliquer cette désaffection relative de l’UE dans un monde menacé et menaçant, qui demanderait de renforcer sa cohésion ?

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Zadig ou l’arme de comparaison massive

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Michel Rocard (Source Wikipedia)

Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde. La France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique […] mais pas plus. […]

Michel Rocard, émission Sept sur sept sur TF1, 3 décembre 1989

Vingt-neuf ans, presque jour pour jour, après le célèbre propos rocardien cité en épigraphe, le samedi 1er décembre 2018 à Bruxelles, un groupe dénommé Zadig en Belgique tenait un Forum européen intitulé « Les discours qui tuent ». Cet événement, qui se déroulait dans un auditoire de l’Université Saint Louis, était organisé en collaboration avec le Réseau Interdisciplinarité-Société (Ris) de l’Université, avec le soutien de l’École de la Cause freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS), sous les auspices de l’EuroFédération de psychanalyse (EFP). Une coproduction, donc, entre l’Université catholique bruxelloise et quatre groupements psychanalytiques. Malgré leur diversité apparente, ces dernières organisations – Zadig inclus – sont toutes l’émanation de la seule École de la Cause freudienne[1], fondée après la mort de Jacques Lacan par son gendre, Jacques-Alain Miller (frère de Gérard Miller, ce dernier proche de Jean-Luc Mélenchon et co-fondateur du site d’actualité en ligne Le Media).

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Allumettes suédoises

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Carl Wilhelmson, Juniafton (1902)

À Greta Thunberg,
petite allumette suédoise qui a mis le feu aux marches des jeunes pour le climat

L’opinion de Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du Giec, sur Greta Thunberg.

Les élections suédoises du 9 septembre 2018 se sont déroulées dans une nation touchée par plusieurs crises. Les effets du changement climatique se sont fait ressentir de manière violente, avec une sécheresse et des températures jamais mesurées. Des incendies de forêt ont détruit des milliers d’hectares, des récoltes ont été perdues, du bétail abattu ; les îles baltiques de Gotland et d’Öland ont été touchées par de graves pénuries d’eau. Même le point culminant du pays, en Laponie, a fondu de quatre mètres.

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Populisme, le parti pour le tout ?

Populisme 2

Image pixabay Creative Commons

Un spectre hante l’Europe, le populisme… Le propos est commode et racoleur, comme le « retour des années trente » ou le « réveil des vieux démons ». L’Europe abriterait un monstre increvable en son sein, toujours prêt à reprendre du service dans différentes circonstances, notamment celles d’une confrontation à « l’Autre ». Et si le peuple s’avère mauvais – car c’est quand même lui qui vote populiste –, il faudrait adopter la solution attribuée par Brecht à l’Union des écrivains et décider « d’en élire un autre ». Mais le phénomène semble dépasser le continent européen, à en croire politologues et journalistes qui utilisent le terme pour désigner des mouvements ou régimes qui vont des Philippines aux États-Unis, du Venezuela à la Pologne, de la Turquie au Danemark. On choisira ici d’examiner cette notion à la lumière de l’histoire de la démocratie et d’un parent proche auquel elle est parfois identifiée, le totalitarisme, le plus souvent dans sa version dite « fasciste ». Cela en tentant de se déprendre d’une vision universelle et intemporelle. Peut-on, en effet, mettre sur le même plan l’idéologie et l’action de Le Pen, Orban, Trump, Mélenchon, Wilders, Erdoğan, Chavez ou Kaczyński ? En dehors de la représentation exclusive du corps national revendiquée par un parti – la tentation « d’un-seul » incarnant « l’un-seul-vrai-peuple » –, les différences sont notables. Cependant, si la variabilité des trajectoires et des cultures politiques est évidente, des interactions souterraines relient peut-être ces phénomènes dans le cadre de la globalisation actuelle.

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Paniques démographiques à l’Est

Debrecen

Gare de Debrecen en Hongrie (photographie de l’auteur)

Trois Bulgares habillés en costume traditionnel japonais marchent dans les rues de Sofia, sabre à la ceinture. « Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » leur demande une petite foule très perplexe. « Nous sommes les sept samouraïs et nous voulons faire de ce pays un endroit où vivre mieux » répondent-ils. « Mais alors pourquoi n’êtes-vous que trois ? » leur demande-t-on encore. « Parce que nous sommes les seuls à être restés ; les autres sont tous à l’étranger ».

Dans Ivan Krastev,  Le destin de l’Europe

Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres réalités.

Complément du 31 janvier 2020. France Inter relaye, dans Géopolitique, le même constat que Routes et déroutes, deux années après « Paniques démographiques à l’Est » : Démocratie et démographie, un couple explosif en Europe de l’Est, par Pierre Haski.

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Le rêve chinois

Xi Jinping Flikr

Portrait mural de Xi Jinping (source Flickr)

Nous devons fermement nous tenir à distance des pensées occidentales erronées comme « la séparation des pouvoirs » et « l’indépendance de la justice ». Nous devons nous opposer aux discours qui attaquent les dirigeants du Parti communiste chinois et le système socialiste chinois. Il nous faut être prêts à répondre et à sortir l’épée pour nous préparer à la bataille.

Zhou Qiang, président de la Cour suprême populaire, janvier 2017

Avec la Russie, l’Inde, la Turquie, une partie du monde islamique et quelques autres, la Chine, première puissance mondiale en devenir, s’éloigne de l’État de droit et de la démocratie libérale. Cela après une courte phase de rapprochement qui a pu faire illusion, tout comme en Russie. Le mouvement de décolonisation, après avoir été politique, puis économique, déploie aujourd’hui sa dimension culturelle. Cet aspect imprévu de la globalisation, du moins pour ceux qui pensent que la démocratie est un universel tombé du Ciel, débouche sur le rejet de ce qui est au cœur de la civilisation occidentale moderne. Le rêve chinois de Xi Jinping n’est-il qu’une « ruse de l’histoire », ou deviendra-t-il un modèle pour le monde et une menace pour l’Europe ? Car cette dernière, ainsi que l’Amérique de Trump, semble vivre un déclin de l’universalisme comme par un choc en retour.

Complément du 19 février 2020Chine, l’empire du contrôle, éditorial du Monde. « Sous le couvert de la gravité de la crise du coronavirus, les autorités chinoises renforcent la surveillance de masse et étendent les mesures restrictives des libertés, donnant l’image d’un empire qui évoque plus Big Brother que celle d’une puissance ascendante respectueuse des règles universelles ». Toute la question est évidemment dans la nature de cet « universel ». Le Monde aurait peut-être dû se pencher davantage sur l’histoire chinoise, sur la notion d’empire et sa compatibilité avec « les règles universelles » qui sont d’origine européenne

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