L’invention du paysage occidental

Patenier St Christophe

Paysage avec Saint Christophe portant l’enfant Jésus, de Joachim Patenier, 1520 (Wikimedia Commons)

La célèbre et grandiose ville d’Anvers, arrivée par son négoce à la prospérité, vit de toute part affluer dans ses murs les artistes les plus éminents pour la raison que l’art est volontiers le commensal de l’opulence. Nous y trouvons Joachim Patenier, natif de Dinant, lequel entra dans la guilde et noble compagnie des peintres d’Anvers en l’an de grâce 1515.

Karel Van Mander, Le Livre des peintres, Haarlem 1604

Tout donne donc à penser que le mot français est, sinon forgé sur le modèle néerlandais landschap, du moins adopté comme son calque ou son équivalent. La notion de paysage elle-même pourrait nous avoir été proposée par la vision des peintres, et l’intérêt se serait finalement porté de la représentation au modèle.

Jeanne Martinet, Le paysage : signifiant et signifié

Nous sommes, à notre insu, une intense forgerie artistique et nous serions stupéfaits si l’on nous révélait tout ce qui, en nous, provient de l’art.

Alain Roger, Court traité du paysage

J’ai longtemps rêvé d’un paysage singulier, d’un site où se déroulaient des scènes dont j’ai perdu le souvenir. Curieusement, seul ce décor est resté gravé dans ma mémoire, telle la robe d’une noyée flottant à la surface des eaux. Une rivière paisible, des arbres, des berges et des prairies qui évoquent la Flandre. C’est le plat pays de mon enfance anversoise. Pourtant, la rivière est bordée d’une vertigineuse falaise de rochers blanchâtres, ponctuée d’arbustes et de broussailles. Dans le rêve lui-même, je m’étonne de ce paysage incongru et enchanteur. Ce panorama onirique est tel un microcosme, un décor de théâtre qui fait retour.

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Hiver démographique au Japon

Matsue

Soleil couchant au lac Shinji près de Matsue (photographie de l’auteur)

Il y aura bientôt un demi-siècle, en écrivant Tristes Tropiques, j’exprimais mon anxiété devant les deux périls qui menacent l’humanité : l’oubli de ses racines et son écrasement sous son propre nombre.

Claude Lévi-Strauss, préface à la dernière édition japonaise de Tristes Tropiques (2001)

Une des manières d’aborder l’épineuse question démographique – notamment celle de sa décroissance, si l’on souhaite préserver les capacités et les diversités qu’offre la planète aux humains et autres vivants – consiste à examiner un cas concret pouvant préfigurer notre avenir mondial. Depuis quelques années, des analyses souvent alarmistes concernant le Pays du Soleil Levant se multiplient. Elles concernent tantôt la décroissance démographique et le vieillissement de la population qui lui est associé, tantôt l’ensauvagement de grandes parties du monde rural qui en est une des conséquences frappantes.

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Allumettes suédoises

Carl_Wilhelmson_Juniafton_1902

Carl Wilhelmson, Juniafton (1902)

À Greta Thunberg,
petite allumette suédoise qui a mis le feu aux marches des jeunes pour le climat

Les élections suédoises du 9 septembre 2018 se sont déroulées dans une nation touchée par plusieurs crises. Les effets du changement climatique se sont fait ressentir de manière violente, avec une sécheresse et des températures jamais mesurées. Des incendies de forêt ont détruit des milliers d’hectares, des récoltes ont été perdues, du bétail abattu ; les îles baltiques de Gotland et d’Öland ont été touchées par de graves pénuries d’eau. Même le point culminant du pays, en Laponie, a fondu de quatre mètres.

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Populisme, le parti pour le tout ?

Populisme 2

Image pixabay Creative Commons

Un spectre hante l’Europe, le populisme… Le propos est commode et racoleur, comme le « retour des années trente » ou le « réveil des vieux démons ». L’Europe abriterait un monstre increvable en son sein, toujours prêt à reprendre du service dans différentes circonstances, notamment celles d’une confrontation à « l’Autre ». Et si le peuple s’avère mauvais – car c’est quand même lui qui vote populiste –, il faudrait adopter la solution attribuée par Brecht à l’Union des écrivains et décider « d’en élire un autre ».

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Songes et cauchemars des peuples

Rousseau Le rêve

Le rêve, Henri Rousseau 1910 (source Wikipedia)

Un chat noir avec la lune entre les dents courait, poursuivi par une multitude de gens, laissant derrière lui les traces sanglantes de l’astre blessé…

Ismail Kadaré, Le Palais des rêves

Le rêve est un fait social trop important pour être laissé à la seule psychanalyse et aux neurosciences. Dans un roman publié il y a plus de trente ans, Le Palais des rêves, le romancier albanais Ismail Kadaré imaginait un sultan ottoman collectant les songes de ses sujets pour y déceler des indices de sédition.

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Géopolitique de l’intelligence

Neurones

Image pixabay Creative Commons

Les avancées spectaculaires de l’Intelligence Artificielle (IA), exponentiellement accrues par les progrès technologiques et alimentées par les données collectées sur les réseaux, suscitent de nombreuses interrogations et débats. Ces derniers portent notamment sur les limites politiques à l’intérieur desquelles l’IA devrait être contenue – ainsi que sur ses rapports avec l’Intelligence Humaine.

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Paniques démographiques à l’Est

Debrecen

Gare de Debrecen en Hongrie (photographie de l’auteur)

Trois Bulgares habillés en costume traditionnel japonais marchent dans les rues de Sofia, sabre à la ceinture. « Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » leur demande une petite foule très perplexe. « Nous sommes les sept samouraïs et nous voulons faire de ce pays un endroit où vivre mieux » répondent-ils. « Mais alors pourquoi n’êtes-vous que trois ? » leur demande-t-on encore. « Parce que nous sommes les seuls à être restés ; les autres sont tous à l’étranger ».

Dans Ivan Krastev,  Le destin de l’Europe

Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres réalités.

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