Extension du décolonial

Vue d’artiste du débarquement de Colomb en 1492 (XIXe siècle, domaine public)

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie » 

Karl Marx, New York Daily Tribune, 8 août 1853

La pensée décoloniale a le vent en poupe, et concerne bien davantage que les relations de domination entre l’ancien colonisateur européen et les peuples assujettis dans leur chair, leur culture et leur esprit. On voit le mot fleurir dans des domaines inattendus, comme la psychanalyse, les relations inter-espèces ou tout simplement « la pensée ». Ainsi, un certain Paul B. Preciado affirmait récemment, devant un parterre de psychanalystes lacaniens, qu’il fallait « décoloniser l’inconscient », que le freudisme était une discipline « patriarco-coloniale ». Quant à l’anthropologue Philippe Descola, il se demandait il y a peu dans la revue belge Imagine comment « décoloniser la pensée et sortir du naturalisme ? » On pourrait bien entendu évoquer les antispécistes et la décolonisation des existants non-humains. Sans oublier, en corollaire, la « nouvelle alliance » avec la nature, déjà abordée sur ce site, voire « une écologie décoloniale ». Avant d’examiner cette extension, il est utile de remonter à la source de la pensée décoloniale, d’en repérer les fondements, les articulations, variantes et dérivations. Puis d’analyser son amplification, son contexte et ses apories. Car si le processus de « décolonisation » aboutit, que restera-t-il des Lumières ? Et en étant provocateur, le décolonialisme ne serait-il pas surtout une pensée occidentale ?

Lire la suite

Le Japon en eaux profondes

Poissons dans un étang à Kyoto (photographie de l’auteur)

Même les petits bouddhas de carrefour, d’ordinaire si complices et bienveillants, ont ce soir la gueule en biais et l’air de courber sous un fardeau d’impostures et d’obligations. Mais je m’emballe : je parle comme un contestataire de Kyodaï (l’université impériale de Kyoto). Me voilà bien Japonais !

Nicolas Bouvier, Chroniques japonaises

Le journaliste et voyageur polonais Ryszard Kapuscinski avait le souci de repérer « le fleuve profond » des pays qu’il arpentait. Et il disait : « Pour comprendre sa propre culture, il faut d’abord comprendre d’autres cultures. C’est la plus grande des vérités. » Sur ce plan, le Japon est un casse-tête, tant il apparaît à la fois proche et lointain de notre monde européen, « moderne sans être occidental » comme l’écrit Pierre-François Souyri. Mais il est nécessaire, au-delà des différences, de placer ces univers culturels et religieux dans leur dynamique historique si l’on veut éviter de les essentialiser. Trois livres peuvent nous y aider. Le premier est celui d’un auteur japonais, Akira Mizubayashi, qui écrit en français mais vit au Japon avec sa femme française. Il est titré, précisément, Dans les eaux profondes. Le bain japonais. Le second est l’œuvre d’un Français travaillant et vivant au Japon avec son épouse japonaise, Jean-Marie Bouissou. Son livre est intitulé Les leçons du Japon. Un pays très incorrect. Enfin, pour placer la confrontation de leurs propos parfois très divergents dans un temps plus long, l’ouvrage de Pierre-François Souyri, Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui est précieux. Le tout sera soutenu par nos voyages et de nombreuses lectures citées en source, dont le livre de Maurice Pinguet, La mort volontaire au Japon.

Lire la suite

Le point de vue du virus

Coronavirus wiki

Quel avantage évolutif un microbe tire-t-il du fait de nous rendre malades de manière bizarre, par exemple de provoquer des plaies génitales ou des diarrhées ? Et pourquoi faut-il que les microbes évoluent au point de devenir meurtriers ? Cela paraît particulièrement déroutant et suicidaire puisqu’un microbe qui tue son hôte se condamne lui-même.

Jared Diamond, Guns, Germs and Steel. The Fate of Human Societies

De nombreuses inconnues entourent encore la pandémie provoquée par le SRAS-CoV-2 (Covid-19 est la maladie), de la famille des Coronavirus, ceux qui portent une couronne. Nous ne projetons pas ici de parler principalement du virus en tant que tel, de ses origines, de sa diffusion, de ses effets morbides, des manières de s’en prémunir ou d’y faire face, mais d’abord de comprendre ses « intérêts ». Notamment du dernier en date, en partant des autres en général. Non pas avec un regard animiste, avec lequel on évoquerait son intériorité et ses actes de vengeance, mais bien de la bio-logique qui sous-tend son existence et sa diffusion auprès des êtres vivants, dont les humains. Y compris ceux qui, tout en étant porteurs du virus, sont asymptomatiques. Comme le furent les Conquistadors, décimant des millions d’Amérindiens sans savoir comment.

Lire la suite

Chine, le grand malentendu ?

Rouge vif

La « pureté » de l’idéal révolutionnaire est mise en avant et, dans certaines régions, les autorités locales remplacent jusque dans les domiciles les effigies religieuses par des portraits de Xi Jinping. Sur les lieux de culte qui restent tolérés, les inscriptions religieuses sont parfois effacées pour être remplacées par les slogans du Parti.

Emmanuel Dubois de Prisque, « L’indistinction du politique et du religieux en Chine. Un problème contemporain »

Un livre récent, Rouge vif, de la sinologue Alice Ekman[1], fruit de sept années d’observations consacrées à « L’idéal communiste chinois », permet de mieux comprendre la problématique sociétale et politique contemporaine de la Chine, autant en politique intérieure qu’en politique internationale. Cela à bonne distance des illusions d’une démocratisation qui aurait été générée par le libéralisme économique, mis en place par Deng Xiaoping en 1978. Bien davantage, l’auteure avance l’hypothèse que cette libéralisation économique – et non pas politique ou culturelle – ressemble quelque peu à la NEP, la Nouvelle politique économique libérale, instaurée par Lénine en 1921, et qui ne fut qu’une parenthèse avant la collectivisation en URSS. À tel point que la rumeur d’une Chine qui ne serait plus communiste pourrait bien être, selon Ekman, « le plus grand malentendu de notre époque ». En dix constats documentés sur la Chine d’aujourd’hui, suivis de leurs conséquences possibles pour l’Empire du milieu et le reste du monde, Alice Ekman montre combien la classe des dirigeants chinois est imprégnée d’une « foi », que l’avènement de Xi Jinping a rendue de plus en plus visible et contraignante. Voyons de quels éléments cette foi est composée et comment elle s’exprime, dans les mots et dans les faits. Un article de la revue Le Débat viendra placer ces questions dans une perspective historique plus large, déjà abordée sur ce site.

Complément du 22 septembre 2020. « Face à la Chine, un Occident impuissant. Ni la manière forte de Donald Trump, ni le partenariat souhaité par l’UE ne semblent pouvoir empêcher Pékin de devenir la première puissance mondiale. » Frédéric Lemaître, Le Monde du 22 septembre 2020. « La Chine sur le pied de guerre. Xi Jinping aime apparaître comme un homme de paix. Pourtant, rarement la situation a été aussi tendue aux frontières du pays, qui multiplie les discours belliqueux ». Frédéric Lemaître, Le Monde du 21 septembre 2020. Le Monde du 1er mai 2020. « Entre Taiwan et la Chine, les risques d’une escalade mal maîtrisée« , Pierre Haski sur France Inter le 23 septembre 2020.

Lire la suite

Une anthropologue fauve

Kandinsky rue de Murnau 1908

Kandinsky période fauve, Rue de Murnau, 1908 (domaine public)

Il y a un siècle et demi, des hommes de bonne foi poussèrent les indigènes à abandonner le monde polyphonique des esprits au profit d’un dieu unique et salvateur. Aujourd’hui, de nouveaux sauveurs semblent s’employer corps et âme à prolonger cette mission, en la reformulant dans la terminologie actuelle et en prolongeant son champ d’action : il faut rendre les animaux à la sublime nature indépendante, cesser de les pourchasser, de les séduire, de les tuer, pour parachever la solide cloison entre les mondes qui devra permettre l’étanchéité des uns par rapport aux autres, et dès lors l’accès des hommes à quelque chose de véritablement extra-humain, c’est-à-dire transcendant.

Nastassja Martin, Les âmes sauvages

La division entre la conscience et la matière, déclinée en division entre corps et esprit, entre homme et femme et entre humains et naturel, se forme sur une différence coloniale anthropologique entre le conquérant et l’Indien soumis. L’Indien n’est pas un autre, mais une figure du même à éduquer.

Sylvie Taussig, « Descartes dans la pensée décoloniale »
(point de vue de la pensée décoloniale, résumé par l’auteur)

L’anthropologue Nastassja Martin a connu un écho médiatique non négligeable pour ses deux premiers livres. Il s’agit de Les âmes sauvages, issu de sa thèse de doctorat dirigée par Philippe Descola, consacrée à une population animiste d’Alaska, les Gw’ichin, et de Croire aux fauves, récit très personnel écrit après sa confrontation avec un ours au Kamtchatka, une péninsule en Extrême Orient russe. Dans l’émission radiophonique de la RTBF, « Et Dieu dans tout ça ? » du 19 janvier 2020, la jeune anthropologue française revient sur son itinéraire personnel et académique. Les informations qu’elle y livre permettent de mieux appréhender la logique de son parcours, y compris ce qui semble échapper à la maîtrise, ce qui se niche « entre les mondes », voire ce qui conduit à « l’inquiétante étrangeté ». Elle fournit notamment des éléments permettant de saisir les liens profonds entre les deux livres, débouchant sur la rencontre  avec le regard et le corps de l’ours.

Lire la suite

L’arbre qui cache la forêt

Contre plongée Japon BDB

Dans la forêt primaire de Nara, Japon (photographie de l’auteur)

Ces rencontres avec d’autres sortes d’êtres nous forcent à admettre que voir, se représenter, et peut-être savoir, ou même penser, ne sont pas des affaires exclusivement  humaines

Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts

Notre regard sur les arbres est en pleine métamorphose. Comment nous en étonner ? Nous vivons une époque charnière, parcourue de changements profonds dans notre perception du monde.

Jacques Tassin, Penser comme un arbre

Nous devrions plutôt essayer de penser comme des arbres et d’écrire comme des feuilles

Christian Dotremont
(cité par Pieter De Reuse, Christian Dotremont Traces de logogus)

Rien de plus instructif pour mesurer l’esprit du temps que d’arpenter les librairies, d’écouter ou de regarder les médias qui rendent compte des livres et font parler leurs auteurs. Certes, il y a bien d’autres lieux de surgissement de nos mutations culturelles – notamment les pratiques et les discours sociaux – mais les livres et les recherches en demeurent ordinairement le soubassement ou le réceptacle. Ces dernières années, parmi d’autres sujets marquants, on ne peut qu’être frappé par l’importance croissante de « la nature », plus particulièrement des relations entre cette dernière et les humains. Cela, bien évidemment, dans le contexte des périls écologiques qui nous menacent. Pour prendre cet immense sujet par un bout, nous avons choisi les arbres – en nous basant sur des ouvrages très différents en termes d’accessibilité, de public et de scientificité supposée. Nous reviendrons ensuite brièvement sur les raisons de cette nouvelle dignité naturelle dans notre espace culturel. Assisterions-nous au déclin du « grand partage » entre humains et non-humains, instaurée par ce que l’anthropologue Philippe Descola nomme l’ontologie naturaliste des modernes, voire déjà par la Bible ? Et qu’est-ce que cette passion contemporaine pour l’arbre nous apprend sur la forêt humaine ?

Lire la suite

Europe, le taureau par les cornes

L'enlèvement d'Europe Vallotton

Félix Vallotton, L’enlèvement d’Europe, 1908 (Musée des Beaux-Arts de Berne, source Wikipedia)

Devant toutes les accélérations spectaculaires auxquelles on assiste, il est important de garder un œil sur les choses lentes : l’héritage du passé, le jeu séculaire auquel se livrent peuples et États, la longue durée des identités.

Luuk van Middelaar, Quand l’Europe improvise

Les Européens n’auraient-ils construit qu’un État-Nation unitaire et singulier que leur affaire n’intéresserait qu’eux. C’est leur fédération d’États-Nations qui retient l’attention et excite les esprits, parce que chacun de par le monde devine qu’il y a là une formule d’application générale et riche d’avenir.

Marcel Gauchet, L’Avènement de la démocratie IV, Le nouveau monde

Mal-aimée « qui ne fait plus rêver », bouc émissaire méconnu par nombre de ses citoyens, et encore bien davantage par ceux issus des milieux populaires et des populations « périphériques » – monde rural, petites villes et périurbain –, l’Union Européenne rassemble les pays les plus prospères, les moins inégalitaires et les plus démocratiques au monde. Le partage d’un marché unique, de normes légales et institutionnelles, d’une liberté de circulation des personnes, des messages et des biens entre ses membres, compte parmi les nombreuses conquêtes de la construction européenne. Comment expliquer cette désaffection relative de l’UE dans un monde menacé et menaçant, qui demanderait de renforcer sa cohésion ?

Lire la suite

L’invention du paysage occidental

Patenier St Christophe

Paysage avec Saint Christophe portant l’enfant Jésus, de Joachim Patenier, 1520 (Wikimedia Commons)

La célèbre et grandiose ville d’Anvers, arrivée par son négoce à la prospérité, vit de toute part affluer dans ses murs les artistes les plus éminents pour la raison que l’art est volontiers le commensal de l’opulence. Nous y trouvons Joachim Patenier, natif de Dinant, lequel entra dans la guilde et noble compagnie des peintres d’Anvers en l’an de grâce 1515.

Karel Van Mander, Le Livre des peintres, Haarlem 1604

Tout donne donc à penser que le mot français est, sinon forgé sur le modèle néerlandais landschap, du moins adopté comme son calque ou son équivalent. La notion de paysage elle-même pourrait nous avoir été proposée par la vision des peintres, et l’intérêt se serait finalement porté de la représentation au modèle.

Jeanne Martinet, Le paysage : signifiant et signifié

Nous sommes, à notre insu, une intense forgerie artistique et nous serions stupéfaits si l’on nous révélait tout ce qui, en nous, provient de l’art.

Alain Roger, Court traité du paysage

J’ai longtemps rêvé d’un paysage singulier, d’un site où se déroulaient des scènes dont j’ai perdu le souvenir. Curieusement, seul ce décor est resté gravé dans ma mémoire, telle la robe d’une noyée flottant à la surface des eaux. Une rivière paisible, des arbres, des berges et des prairies qui évoquent la Flandre. C’est le plat pays de mon enfance anversoise. Pourtant, la rivière est bordée d’une vertigineuse falaise de rochers blanchâtres, ponctuée d’arbustes et de broussailles. Dans le rêve lui-même, je m’étonne de ce paysage incongru et enchanteur. Ce panorama onirique est tel un microcosme, un décor de théâtre qui fait retour.

Lire la suite

Hiver démographique au Japon

Matsue

Soleil couchant au lac Shinji près de Matsue (photographie de l’auteur)

Il y aura bientôt un demi-siècle, en écrivant Tristes Tropiques, j’exprimais mon anxiété devant les deux périls qui menacent l’humanité : l’oubli de ses racines et son écrasement sous son propre nombre.

Claude Lévi-Strauss, préface à la dernière édition japonaise de Tristes Tropiques (2001)

Une des manières d’aborder l’épineuse question démographique – notamment celle de sa décroissance, si l’on souhaite préserver les capacités et les diversités qu’offre la planète aux humains et autres vivants – consiste à examiner un cas concret pouvant préfigurer notre avenir mondial. Depuis quelques années, des analyses souvent alarmistes concernant le Pays du Soleil Levant se multiplient. Elles concernent tantôt la décroissance démographique et le vieillissement de la population qui lui est associé, tantôt l’ensauvagement de grandes parties du monde rural qui en est une des conséquences frappantes.

Lire la suite

Allumettes suédoises

Carl_Wilhelmson_Juniafton_1902

Carl Wilhelmson, Juniafton (1902)

À Greta Thunberg,
petite allumette suédoise qui a mis le feu aux marches des jeunes pour le climat

L’opinion de Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du Giec, sur Greta Thunberg.

Les élections suédoises du 9 septembre 2018 se sont déroulées dans une nation touchée par plusieurs crises. Les effets du changement climatique se sont fait ressentir de manière violente, avec une sécheresse et des températures jamais mesurées. Des incendies de forêt ont détruit des milliers d’hectares, des récoltes ont été perdues, du bétail abattu ; les îles baltiques de Gotland et d’Öland ont été touchées par de graves pénuries d’eau. Même le point culminant du pays, en Laponie, a fondu de quatre mètres. Ce choc survenait alors que la Suède, non membre de l’OTAN, avait vu sa population mise en « défense totale » par le gouvernement, suite à des incursions russes réitérées dans ses eaux territoriales et son espace aérien. Sa réputation était par ailleurs entachée depuis an par le scandale du prix Nobel de littérature décrédibilisant les élites culturelles, la crise de l’Académie suédoise portant au grand jour des aspects peu reluisants des coteries d’initiés de Stockholm. Enfin, la problématique migratoire, dans une « superpuissance humanitaire » qui a accueilli un nombre très élevé de réfugiés en proportion de sa population en Europe, connaît des développements inquiétants. D’un côté, par des difficultés de cohabitation dans les trois grandes villes (Stockholm, Göteborg et Malmö) qui connaissent une hausse de la criminalité, du vandalisme et des actes antisémites, et, de l’autre, par l’euphémisation ou le déni de certaines réalités par une bonne partie des élites intellectuelles, politiques et médiatiques. Comme ailleurs en Europe, ce cocktail détonnant a creusé le fossé entre « le peuple et les élites », alimenté l’extrême droite ou « le populisme ». L’échiquier politique s’en est trouvé bouleversé. Éclairages au fil d’un voyage dans un Nord qui vire au Sud.

Lire la suite