Tchornohora – saison d’hiver

La Montagne noire au couchant (photographie de l’auteur)

Au nord-est de la Hongrie, entre Roumanie et Pologne, l’arc des Carpates fait une incursion d’une cinquantaine de kilomètres en Ukraine. La ligne de crête du massif sépare la Galicie et la Bucovine du nord de la Transcarpatie. C’est près de la frontière roumaine que se trouve la Montagne noire (Tchornohora), culminant à 2060 mètres au Mont Goverla, le sommet du pays. Ayant successivement fait partie de l’Empire austro-hongrois, de la Tchécoslovaquie (après une brève indépendance en 1919), de l’Union soviétique puis de l’Ukraine, la région est connue pour son peuple des montagnes, les Houtsoules. Un roman célèbre en Ukraine, À l’ombre des ancêtres oubliés de Mykhailo Kotsiubynsky, se déroule dans ces montagnes. Il a inspiré Sergueï Paradjanov pour son film endiablé et mystérieux, Les chevaux de feu (le titre en ukrainien et en russe est celui du roman). J’ai découvert cette région en 1993 et y suis retourné trois fois avec un photographe bruxellois, Nicolas Springael. Ces voyages ont donné naissance à un livre, Les Carpates oubliées. Trois saisons au pays de la Tisza noire, publié en 2002. Les photographies en noir et blanc étaient de Nicolas et j’avais écrit le texte. Ayant retrouvé mes diapositives au fond d’un coffre, je les ai numérisées. Celles qui sont présentées ici datent de janvier 2001. Elles sont relatives à l’une des trois saisons composant le livre. D’autres suivront. Il n’y a ici que quelques images choisies, pas de récit sur ce que j’ai vécu et perçu lors de ces quatre voyages (le premier en 1993) au pays de la Montagne noire. Avec leurs habitants, dans les villages, les églises, les fermes, les trains, les vallées et parfois au sommet des montagnes. Sans oublier la palinka. Tout cela se trouve dans la centaine de pages du livre, qui m’a donné beaucoup de joies et quelques peines.

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Au sud de la mer Putride

Bivouac Crimée

Bivouac dans le Bolchoï Kanyon en Crimée (photographie de l’auteur, 2004)

Nous y voilà enfin. Parti d’Odessa à l’aube, le convoi franchit l’isthme de Perekop au début de l’après-midi. Le train a musardé au milieu des plaines entre Mykolaev et Kherson, steppes verdoyantes sous le ciel avide, balayées par un vent tiède secouant des bouquets d’arbres. L’étroite langue de terre, posée entre mer Noire et mer Putride, relie l’ancienne Tauride à l’Ukraine continentale. Les bas-côtés sont spongieux, lagunaires et fétides. Devant nous, passés de maigres villages dont seuls les noms sont martiaux ou écarlates (Armiansk, Krasnoarmiske, Krasnoperekopsk…)[1], apparait une steppe miteuse. Les kolkhozes atones se suivent dans une plaine empoussiérée. C’est donc cela, cette péninsule au nom si cruel à nos oreilles latines, qui évoque le vin et le sang, le baptême de Vladimir le Grand et la rouerie de Staline, la fontaine des larmes de Pouchkine et la déportation des Tatars ?

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Hétéronomes homonégatifs ?

Maïdan 2014

Place Maïdan à Kiev en 2014 (photographie Igor Zhuk)

L’Ukraine, pays machiste et terre des Femen, se démène comme elle peut dans sa position frontalière d’éternel « étranger proche ». Les évènements de Maïdan ont cependant fait surgir un nouveau spectre menaçant d’engloutir la patrie de Chevtchenko : la Gayrope ou « Euro-Sodom ». Agissant comme une pierre de touche et un révélateur, la question des droits des minorités sexuelles ouvre des réflexions beaucoup plus globales sur les liens entre homonégativité et hétéronomie religieuse assumée ou voilée.

Complément du 3 mars 2020. En Russie, « Dieu » devrait faire son apparition dans la Constitution, par Benoit Vitkine dans Le Monde du 3 mars. « La réforme de la Loi fondamentale voulue par Vladimir Poutine s’enrichit d’un fort volet identitaire et prévoit l’interdiction du mariage entre personnes de même sexe. » (nous soulignons)

Complément du 23 février 2020. « Europe de l’Est : la guerre du genre est déclarée », par Par Jean-Baptiste Chastand, Jakub Iwaniuk et Anne-Françoise Hivert dans Le Monde du 21 février. En Pologne, Hongrie, Bulgarie, Roumanie… la question des LGBT est devenue un cheval de bataille des gouvernements, créant une nouvelle fracture entre l’Est et l’Ouest. Dans plusieurs de ces Etats de l’UE, des alliances anti-LGBT se sont créées entre « illibéraux », mouvements catholiques ou organisations d’extrême droite. Voir également la partie relative aux normes sexuelles « traditionnelles » dans ce documentaire très instructif de Karl Zéro et Daisy D’Errata  diffusé par Arte : Kadyrov, Ubu dictateur de Tchétchénie. Car en dehors du personnage « ubuesque » de Kadyrov et de sa relation au « père » Poutine, c’est bien la culture traditionnelle et hétéronome qui paraît mobilisée. Comme en Russie.

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Les vieux habits du président Poutine

Poutine enfant

Vladimir Poutine enfant (source Wikipedia)

L’Ukraine, c’est la “Nouvelle Russie”, c’est-à-dire Kharkov, Lougansk, Donetsk, Kherson,
Nikolaev, Odessa. Ces régions ne faisaient pas partie de l’Ukraine à l’époque des tsars,
elles furent données à Kiev par le gouvernement soviétique dans les années 1920.
Pourquoi l’ont-ils fait ? Dieu seul le sait.

Vladimir Poutine, déclaration à la télévision russe, 17 avril 2014

Dans l’actualité haletante, tortueuse et mortifère qui nous parvient d’Ukraine depuis l’automne 2013, il est une expression qui monte en puissance dans la bouche du président russe et de son pouvoir : la « Nouvelle Russie » (Novorossiya). Une commande d’État a même été faite auprès d’historiens russes pour en écrire l’histoire officielle. Ce nom désigne un espace géographique aux contours variables, mais situé dans la partie méridionale et orientale de l’Ukraine, pays pourtant souverain avec des frontières reconnues, dont la Fédération de Russie, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, s’était portée garante en 1994. C’est un peu comme si Paris, après avoir garanti l’inviolabilité du territoire belge, qualifiait la moitié du pays de « Nouvelle France », massait ses troupes à la frontière et disait à qui voulait l’entendre que la Belgique est un pays artificiel, intégré naguère à l’Empire sous Napoléon, dominé aujourd’hui par le mouvement fasciste flamand de Bart De Wever. De nombreux francophones de Mons et de Charleroi, ne captant que les médias parisiens, auraient pris les devants avec l’aide de soldats français dégriffés, en proclamant une « République du Hainaut oriental ». La comparaison s’arrête là. Bruxelles n’est pas supposée être « la Mère des villes franques » et le « Grand Prince des Francs » n’y reçut pas le baptême dans la Senne en 988.

Bernard De Backer, 2014

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Ukraine : le passé dure longtemps

Kiev 2004

Kiev, descente Saint-André (photographie de l’auteur, 2004)

Un poète russe contemporain, Lev Rubinstein, a diffusé, le 1er mars 2014, un bref message, à la suite de l’invasion militaire du territoire ukrainien de Crimée par des troupes masquées et armées jusqu’aux dents. Il y écrivait notamment ceci : « Chers amis ukrainiens, Toutes nos pensées sont avec vous. Toute notre anxiété et tous nos espoirs sont avec vous. Tout notre désespoir et toute notre colère sont avec vous. Ceci est un moment où il est impossible d’être silencieux, mais où l’on ne sait que dire. Je vais probablement devoir prononcer des paroles un peu pathétiques : essayez de nous pardonner. Nous signifiant, hélas, les quelques Russes sains d’esprit qui ne sont pas encore empoisonnés par des gaz impériaux. Ce ne sont pas des gaz diffusés par Gazprom, ce sont des gaz qui, malheureusement, sont déposés beaucoup plus profondément. »

Bernard De Backer, 2014

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Crimée : un pont d’Avignon pour la Russie ?

Sebastopol

Flotte russe à Sébastopol (photographie de l’auteur, 2004)

Lors d’un entretien avec Yves Cavalier, publié dans La Libre Belgique datée des 22-23 mars 2014, Etienne Davignon, présenté comme un « observateur avisé des affaires économiques et internationales », nous a livré son analyse de la situation en Ukraine[1]. Si les compétences de M. Davignon en matières financières ne sont plus à démontrer aux épargnants belges, force est de constater que sa connaissance du dossier ukrainien nous semble plus problématique. Certes, il est loin d’être le seul dans ce cas.

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Un Château en Ukraine

Icônes

Icônes populaires au musée du zamok de Radomyshl (photographie de l’auteur)

On ne sait où poser son regard dans cette profusion d’art naïf et sublime, éclatant de couleurs et de candeurs, brisant les perspectives et bousculant les codes religieux. De sombres barbus y côtoient des saintes au nez camus, des brassées de fleurs entourent un Saint Georges triomphant d’un dragon brun, des enfants emmaillotés portent un visage d’adulte, une Vierge est assise sur une chaise de cuisine.

La Ville fait aujourd’hui quarante kilomètres de rayon, une bonne moitié étalée à perte de vue dans une plaine sablonneuse à l’Est du fleuve, l’autre moitié agrippée aux collines et aux ravins qui dominent sa rive ouest, parfois tapie dans les creux de rivières englouties sous le béton. Officiellement, près de trois millions de Kiéviens y vivent, mais Sacha prétend qu’ils sont cinq à sept, de nombreux migrants venus des campagnes ne prenant plus la peine de s’y domicilier. Le pays se vide (mortalité, misère des campagnes, émigration), mais Kiev se remplit, par cercles concentriques autour de son noyau, broche de lumière irradiant jour et nuit à partir de la nymphe Bereginia, perchée au sommet d’une stèle dressée à Maïdan. Des hauteurs de la vieille ville, face aux plaines orientales, l’on contemple de longues cheminées crachant des fumées qui se mettent en équerre à la sortie des boyaux, poursuivant leur route horizontale entre cimes et nuages, à l’orée des forêts de pins et de bouleaux qui filent vers Tchernihiv et la Russie.

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Une Ville entre chien et loup

Vue Kiev

Vue de la rive gauche du Dniepr à partir des hauteurs de Kiev (photographie de l’auteur)

Dans un sous-bois de feuillus épars, des bouleaux ployant sous des bourrasques ombragent un tapis d’herbes grises. Le regard du spectateur, guidé par une caméra qui se faufile entre futaies et touffes d’herbe, accompagne un couple qui arpente le bois. Ils se parlent, évoquent des évènements lointains, marchent d’un lieu à l’autre, franchissent des fondrières gonflées d’eau. Le vent forcit et écarte les branches alors que la caméra se rapproche du couple. Lui — un visage doux à la peau légèrement grumeleuse — raconte qu’un charnier se cache ici, sous terre. « C’est là que des gens de notre rue ont été enterrés ; la maison de mon père était à huit-cents mètres », dit-il d’une voix ferme, teintée de colère. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts, avant la Grande Guerre Patriotique. Un nom apparait dans l’image et indique que nous sommes dans le village de Khorshivka, dans l’oblast de Sumy. L’homme qui marche m’en rappelle soudainement un autre, originaire de cette même région proche de la Russie. Cette peau grêlée, ce visage doux, cette silhouette : ce doit être lui, l’ancien directeur de la banque nationale d’Ukraine qui était hanté par l’inflation et le spectre de la famine. Le plan suivant nous montre des champs en été. Alors qu’un choeur traditionnel a cappella s’élève dans un bruissement de blés murs et des stridulations d’insectes, une paysanne couverte d’un fichu noir émet un voeu. « Que personne n’ait plus jamais à souffrir d’une chose pareille ».

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Holodomor, les enjeux d’une reconnaissance tardive

Holodomor_Kiev

Mémorial de Holodomor à Kiev (Photographie Euromaïdan Press)

En 1933, des millions de paysans de la République socialiste soviétique d’Ukraine et à majorité ukrainienne de la région du Kouban (Caucase du Nord) sont affamés par le pouvoir soviétique puis — pour les survivants réchappés de l’invasion nazie et de la « grande guerre patriotique » — contraints de faire l’omerta sur ce qui leur était arrivé. Aujourd’hui, trois-quarts de siècle plus tard, la reconnaissance des faits semble encore timide en Europe. La presse s’attarde davantage sur l’instrumentalisation des événements et sur les polémiques russo-ukrainiennes que sur la famine elle-même. En attendant, ce passé « ne passe pas », comme en atteste la lente, mais inexorable remontée des archives et des témoignages après un silence absolu de près de soixante ans.

Bernard De Backer, 2008

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Complément de juin 2020. L’ombre de Staline, un film sur Gareth Jones, le journaliste gallois qui traversa l’Ukraine en 1933 et témoigna de la famine. « L’Ombre de Staline » : vie et mort d’un lanceur d’alerte avant la lettre. Agnieszka Holland revient sur l’histoire – vraie – du journaliste gallois Gareth Jones, qui dénonça, sans être entendu, la famine en Ukraine organisée par Staline en 1933. Dans Le Monde du 22 juin 2020. Voir aussi sur ce site le récit « Une ville entre chien et loup » qui évoque Gareth Jones.

Complément de décembre 2019. Famine rouge, par Anne Applebaum (Doubleday, 2017), traduction française chez Grasset 2019. Compte rendu dans Le Monde des livres du 20 décembre par Florent Georgesco. « L’historienne explore non un moment tragique de l’histoire soviétique, mais cette histoire même, comme ramassée en lui. (…) Se joue ici, en définitive, l’ambition fondamentale du totalitarisme soviétique : la métamorphose de l’humanité « sous le soleil de la Grande Révolution socialiste ». C’est peu de dire que le modèle visé ne ressemblait pas au paysan ukrainien, lequel, entré de force dans cette grande machine d’ingénierie humaine, devait par conséquent y être régénéré, écrit Anne Applebaum. Mais ce n’est pas un « homme nouveau » qui est sorti de la machine. Et lorsque, refermant le livre, le lecteur songe à ce vieux slogan, il ne peut chasser de son esprit l’image de corps difformes, translucides, abandonnés, à la fois vivants et morts, sur le sol des villages ukrainien. »

Voyage au pays des deux rives

Portrait de groupe lointain ferme Toulova

L’auteur et ses hôtes à Toulova, le survivant de Kenguir en arrière-plan (photographie Igor Zhuk)

Cinquième anniversaire de Maïdan en février 2019
(accords du 21 février 2014, fuite de Yanoukovitch le soir même)

Les Ukrainiens ont rendu hommage aux morts de Maïdan avec le requiem « Un caneton nage sur la Tysyna » (« Пливе кача по Тисині », « Plyve katcha po Tyssyni »). Il s’agit d’une chanson populaire de lemky (lemkos), groupe ethnique habitant l’est des Carpates, dans l’actuelle région de Transcarpatie.

Ce récit a été publié dans le dossier de La Revue nouvelle, « Où va l’Ukraine ? » (2006)

L’Ukraine, « carrefour des empires disparus », est une plaine immense divisée en deux par le fleuve Dniepr, s’étirant d’est en ouest sur près de quinze cents kilomètres. Des millions de ruraux, souvent âgés, y pratiquent une agriculture de subsistance sur des lopins cultivés à la seule force humaine ou animale. Quinze ans après la chute du communisme, les champs kolkhoziens paraissent en déshérence, la jeunesse partie vers les villes. À l’Ouest, ce sont souvent des citées anciennes qui ravalent leurs façades polonaises ou austro-hongroises. À l’Est, les centres urbains offrent de grands ensembles constructivistes et staliniens, les industries parsèment le paysage du Donbass où flotte une odeur de houille et d’acier. Au Centre-Nord, Kiev étend sa puissance retrouvée sur les deux rives du Dniepr. Si le développement de la « ville aux têtes dorées » est impressionnant, un mouvement similaire semble gagner le pays à petits pas. Atteindra-t-il les campagnes avant que la dernière babouchka ne repose dans un cimetière fleuri de lupins, à l’ombre des églises en bois et des pylônes où se posent les cigognes ?

Bernard De Backer, 2006

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