Hauts et bas de Flandre

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Vue de Cassel au XVIIe siècle (anonyme, Musée de Flandre, source Wikipedia)

Cette route campagnarde, sous un ciel qui est resté le grand ciel des régions du Nord (…)  peuplé de nuages ronds, sera dans onze ans flanquée sur toute sa longueur, de Bailleul à Cassel, d’une double rangée de chevaux morts ou agonisants, éventrés par les obus de 1914, qu’on a traînés dans le fossé pour laisser passage aux renforts anglais attendus. On gravit déjà la colline sur laquelle s’étend l’ombre noire des sapins qui donnent leur nom à la propriété. Dans douze ans, livrés en holocauste aux dieux de la guerre, ils seront fumée, et fumée en haut le moulin et le château lui-même.

Marguerite Yourcenar, Archives du Nord

La petite ville perchée sur une colline, surmontée d’une bosse avec moulin à vent et statue équestre du maréchal Foch, se découvre de loin. Elle est précédée d’une butte conique couverte d’arbres, le Mont des Récollets. On contourne ce dernier par une route sinueuse, longeant des fermes de briques couleur « belle époque », puis une élégante gentilhommière blanche à la lisière du bois. D’un coup, la route se transforme en chaussée escarpée dont les pavés brillent au soleil. Elle s’étrangle ensuite dans une ruelle rectiligne et pentue, s’engouffre entre deux rangées de petites maisons basses, longées de trottoirs lilliputiens. On approche des cent septante-six mètres d’altitude au-dessus de la plaine de Flandre, mais on ne voit que les façades grises d’un village-rue incliné. Survient enfin la Grand Place de forme ovoïde, également pavée, avec quelques vieilles maisons ayant survécu aux cataclysmes des deux dernières guerres et diverses empoignades antérieures. À gauche, un palais Renaissance rénové, dont le porche vitré laisse entrevoir la plaine en lointain contrebas. On y aperçoit de larges champs verdoyants, un reste de bocage épars et une voie romaine rectiligne filant vers l’horizon. Mais il faut grimper jusqu’au moulin et la statue de Foch pour atteindre le haut et voir le bas.

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Fenêtre du Musée de Flandre (photographie de l’auteur)

Cassel est un endroit curieux, une bourgade de quelques deux mille trois cents habitants à ce jour, reliée autrefois à la gare située en plaine par un tramway qui escaladait la colline. Je l’avais découverte dans les années quatre-vingt du siècle passé, après avoir grimpé la pente à bord de la deux chevaux camionnette bleu-pâle de la conductrice. La ville semblait abandonnée, vidée de ses habitants et de son activité. La région n’était pourtant pas celle des corons du Nord, ravagée par la fermeture des charbonnages et la désindustrialisation. Nous sommes dans la Flandre française rurale, une belle plaine fertile que l’on découvre des Monts des Flandres, à cheval sur la frontière franco-belge. C’est le pays des « Archives du Nord » et du père de Marguerite Yourcenar, Michel Cleenewerck de Crayencour, qui possédait un château sur une colline voisine, le Mont-Noir. Marguerite, née en 1903, y passa les étés de son enfance avant que la propriété familiale ne soit vendue en 1913, puis détruite par la Grande Guerre.

Passages et porte d’Aire

Une quinzaine de collines et quelques bosses forment un archipel souvent boisé, du Mont-Cassel jusqu’au Mont de l’Enclus, en passant par le Mont-des-Cats et le Mont Kemmel. Ce sont d’anciennes dunes, dont le sable a été transformé en grès par oxydation. Comme l’environnement est proche du niveau de la mer, la vue est immense par temps clair. Le Mont-Cassel lui-même est parcouru de sentiers pédestres et de venelles, dont on devine certains passages étroits entre les maisons de la Grand Place. L’un d’entre eux est proche du Musée de Flandre, situé dans l’ancien « Hôtel de la Noble Cour » de style Renaissance, construit au XVIe siècle. Il était le siège de la châtellenie (territoire sur lequel s’exerce le pouvoir du châtelain) et de la Cour de Justice jusqu’en 1789. Le passage mène le long des anciens remparts en contrebas, d’abord par une venelle en pente très étroite entre deux murs de briques délavées, puis par une promenoir suivant la courbe de niveau où se situaient les enceintes. Entre les murets des jardins arrière de la ville et les vergers qui descendent vers la plaine, le lieu est paisible, planté de rosiers arborant leur nom, écrit en lettres blanches manuscrites sur une planchette verte.

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Venelle à Cassel (photographie de l’auteur)

Une vieille maison flamande inclinée aux volets verts précède la « porte d’Aire », une des quatre entrées de l’ancienne enceinte médiévale que l’on découvre en bout de chemin. Comme sur nombre de vieilles demeures, un lion des Flandres jaune et noir est apposé sur la façade. Cassel affiche ses origines flamandes dans toutes les rues, portant leur nom dans les deux langues sur de petites plaques jaunes et bleues. La ville est également le siège d’une radio flamande, créée en 1978, Radio Uylenspiegel, qui émet en néerlandais et en français. Pas de danger d’annexion par la Flandre voisine, cependant, les locuteurs néerlandophones étant peu nombreux et la mention des ascendances flamandes plus folklorique ou touristique qu’identitaire.

Après être remonté vers le centre-ville à la fin de la promenade, on se dirige vers le sommet surplombant le Mont, un parc dans lequel trônent le Maréchal et le moulin. La ville a créé un curieux sentier néoromantique en escalier tournant, entouré de fausses roches et de plantes un peu folles. Le visiteur se sent comme en pèlerinage vers un mystérieux sanctuaire, d’autant que l’on monte droit vers le ciel. Le sommet est garni de quelques arbres, d’un moulin de bois datant du XVIe siècle (transplanté d’ailleurs, celui d’origine ayant été détruit) et d’une impressionnante statue du Maréchal Foch sur son cheval. Le héros de la Grande Guerre avait établi son quartier général dans le palais Renaissance, dans lequel son bureau lui est toujours dédié. Le vent et la guerre trônent au-dessus de Cassel. Il est temps de redescendre pour découvrir l’objet de notre visite.

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Le maréchal Foch et le moulin au sommet de Cassel (photographie de l’auteur)

Les Géants

La ville est connue, comme d’autres cités flamandes, pour ses processions de Géants. Ici, ils se nomment Reuze Papa et Reuze Maman (en bilingue dans le texte) et sortent ensemble le lundi de Pâques. Classés au patrimoine mondial de l’UNESCO avec leurs divers comparses « géants et dragons processionnels de Belgique et de France », ils font la fierté de Cassel. Mais un autre géant est abrité par le Musée de Flandre, dans une salle subtilement éclairée.

Le Musée, fondé en 1837 dans l’Hôtel de ville, est situé aujourd’hui dans le palais Renaissance qui a mis treize ans à être rénové. Après toutes les destructions et les abandons, l’ancien « Hôtel de la Noble Cour » est devenu un vaste espace mêlant architecture ancienne et consolidations contemporaines. Les œuvres exposées sont diverses, rassemblées dans un esprit ethnographique : tableaux, gravures, sculptures, meubles, instruments, photographies, cartes, jouets, armes… Le tout n’est pas classé chronologiquement mais thématiquement selon des diptyques : Soumission et Colère, Entre Terre et Ciel, Mesure et Démesure, Ostentation et Dérision.

C’est Entre Terre et Ciel (ou Mesure et Démesure ?) que l’on découvre l’objet convoité. Une toile du XVIe siècle, d’abord attribuée à Joachim Patenier[1], mais qui s’avère être l’œuvre conjointe de deux peintres anversois qui se connaissaient bien[2] : Quentin Metsys (pour les personnages en avant-plan) et Joachim Patenier (pour le paysage en arrière-plan)[3]. Le tableau représente Saint Christophe portant l’enfant Jésus traversant une large rivière. La taille des deux personnages est disproportionnée par rapport au paysage. Ce sont des géants, eux aussi. Le Christ aux cheveux blonds bouclés, juché sur les épaules de Saint Christophe, arbore un visage poupin à la calvitie naissante. Il semble saluer de la main sur fond d’une tunique enveloppant son corps. Son porteur, un barbu immense au visage penché portant un bandeau dans les cheveux, s’appuie sur un bâton ébranché (il reste une grande feuille en bas) pour traverser les eaux.

Les deux personnages sont des Titans, écrasant de leur masse un paysage bleuté de fleuve, d’estuaire, de navires, de falaises raides, de rochers ronds, de palais blancs. L’arrière-plan est bien dans le style de Patenier, associant embouchure maritime (Anvers) et falaises blanches (Dinant, sa ville natale), mais la taille des personnages en avant-plan n’est pas à sa manière. Il est avant tout un pionnier de la peinture de paysages, dans lesquels les scènes sacrées sont en général très petites, voire évanescentes. Comme l’écrit Yourcenar dans Archives du Nord, à propos de son plus ancien ancêtre paternel connu : « Vers le début du XVIe siècle, un petit personnage nommé Cleenewerck devient visible, minuscule à cette distance comme les figures que Bosch, Breughel ou Patinir[4] plaçaient sur les routes à l’arrière-plan de leurs toiles pour servir d’échelle à leurs paysages ».

St Christophe Cassel recadré

Joachim Patinier et Quentin Metsys, Paysage avec saint Christophe (photographie de l’auteur)

Saint Christophe – « porteur du Christ », d’abord nommé Réprouvé qui racheta son salut en faisant passer un fleuve aux voyageurs – a l’air soucieux. Sa tête semble ployer sous le poids de l’enfant qui appuie sa main sur son bandeau. Ses yeux sont tristes. Il regarde l’autre rive vers laquelle ils se dirigent, alors que Jésus semble fixer un point en amont du cours d’eau. Le passeur est tellement grand que l’eau atteint à peine ses mollets, caressés par des vagues minuscules. Pas de doute, les peintres ont voulu représenter un géant qui se déplace dans un paysage miniature. Nombre d’éléments sont inspirés de l’histoire de Réprouvé, popularisée par La Légende dorée de Jacques de Voragine (XIIIe siècle, Gênes), notamment le poids grandissant du Christ et la feuille qui pousse sur le bâton[5].

La tradition des Géants processionnels de Flandre, affirmation de l’identité et des libertés urbaines, serait d’origine espagnole, et, selon certains (Malbranke et Meurant, 1955), en lien avec la légende de Saint Christophe. À moins que les deux aient une origine commune qui se perd dans la nuit des temps. Saint Christophe ne serait dans ce cas que la version chrétienne d’une mythologie très ancienne. On sait par ailleurs la place qu’occupe le même personnage dans le roman extraordinaire de Michel Tournier, Le roi des Aulnes.

Monts et Doms

On laisse Cassel dans notre dos, pour prendre la direction du Mont-des-Cats et du Mont-Noir par une route à nouveau sinueuse. Le sommet de la première colline est surplombé d’une abbaye entourée d’arbres, l’abbaye Sainte-Marie du Mont des Cats. Elle a été érigée au XIXe siècle par des moines trappistes cisterciens, en lieu et place d’un vieil ermitage d’Antonins, supprimé après la révolution. Des dizaines de voitures de randonneurs ou de pèlerins attendent sous les arbres. Un des Abbés, et qui le fut pendant trente-cinq ans, Dom André Louf, s’était retiré dans un ermitage provençal après avoir remis sa charge. Il est revenu mourir au Mont-des-Cats en 2010. Une personnalité singulière, née à Leuven, Docteur honoris causa de l’UCL en 1994, auteur, traducteur et polyglotte (il maîtrisait une dizaine de langues), également intéressé par la « psychologie des profondeurs ». Dom André Louf jouera un rôle important dans l’Ordre cistercien avant et après le concile Vatican II. Il était, lui aussi à sa manière, une sorte de géant perché sur sa colline.

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Plaine de Flandre au pied de Cassel (photographie de l’auteur)

Tout comme l’était la première femme membre de l’Académie française qui jouait enfant sur l’éminence voisine, appelée « Mont-Noir » parce qu’il était autrefois couvert de pins très foncés. Elle raconte : « Le « château » où j’ai passé la belle saison de 1903, année de ma naissance, à 1912, était une gentilhommière en briques, construite à grand renfort de tourelles, dans ce style Louis XIII qu’affectionnait l’époque romantique. La date de 1824 était gravée sur sa façade (…) Si les bâtiments étaient quelconques, la vue de la terrasse était très belle et très beaux aussi les grands pâturages en pente et les bois. » (cité par Savigneau, 1990). Le Mont-Noir est aujourd’hui un peu désert, la gentilhommière n’existe plus et les quelques maisons du sommet sont banales. L’académicienne s’établira dans le Maine, à Mount Desert… La Belgique n’est plus qu’à quelques centaines de mètres. La route traverse bientôt un shopping-center frontalier hideux, qui aurait fait frémir Marguerite.

Bernard De Backer, novembre 2019

Mes remerciements à Dominique Wautier qui m’a signalé l’existence du tableau et accompagné pour le voir

[1]Ce que donne également à penser le titre et le texte du livre de Sylvie Germain consacré à ce tableau, Joachim Patinir, Paysage avec saint Christophe, Éditions Invenit, 2010. L’erreur est corrigée par une note de l’éditeur, mais qui en commet une autre à son tour en évoquant la « Flandre natale » du peintre qui est né près de Dinant, ce qu’il signale par ailleurs dans la notice biographique…

[2]Quentin Metsys s’occupera des enfants de Patenier après sa mort.

[3]Ce serait aussi le cas pour Paysage avec Saint Christophe portant l’enfant Jésus (selon Dupouey, 2008) conservé à l’Escurial, ainsi que pour la Tentation de Saint Antoine, conservée au Prado.

[4]Les graphies du patronyme Patenier varient.

[5]« Christophe leva donc l’enfant sur ses épaules, prit son bâton et entra dans le fleuve pour le traverser. Et voici que l’eau du fleuve se gonflait peu à peu, l’enfant lui pesait comme une masse de plomb ; il avançait, et l’eau gonflait toujours, l’enfant écrasait de plus en plus les épaules de Christophe d’un poids intolérable, de sorte que celui-ci se trouvait dans de grandes angoisses et craignait de périr. Il échappa à grand peine. Quand il eut franchi la rivière, il déposa l’enfant sur la rive et lui dit : « Enfant, tu m’as exposé à un grand danger, et tu m’as tant pesé que si j’avais eu le monde entier sur moi, je ne sais si j’aurais eu plus lourd a porter. » L’enfant lui répondit : « Ne t’en étonne pas, Christophe, tu n’as pas eu seulement tout le monde sur toi, mais tu as porté sur les épaules celui qui a créé le monde : car je suis le Christ ton roi, auquel tu as en cela rendu service; et pour te prouver que je dis la vérité, quand tu seras repassé, enfonce ton bâton en terre vis-à-vis ta petite maison, et le matin tu verras qu’il a fleuri et porté des fruits. » A l’instant il disparut. En arrivant, Christophe ficha donc son bâton en terre, et quand il se leva le matin, il trouva que sa perche avait poussé des feuilles, et des dattes comme un palmier. » (Jacques de Voragine, La légende dorée). On retrouve ce poids grandissant de l’enfant, porté par Abel Tiffauges, et cet enfoncement dans l’eau à la dernière page du Roi des Aulnes de Michel Tournier : « Et à mesure que ses pieds s’enfonçaient davantage dans la landèche gorgée d’eau, il sentait l’enfant – si mince, si diaphane pourtant – peser sur lui comme une masse de plomb. Il avançait, et la vase montait toujours le long de ses jambes, et la charge qui l’écrasait s’aggravait à chaque pas. » Abel Tiffauges périra, non sans avoir vu une « étoile d’or à six branches qui tournait lentement dans le ciel noir. »

Sources

  • De Backer Bernard, « L’invention du paysage occidental », Routes et déroutes
  • Dupouey Paul, Le temps chez Patinir, le paradoxe du paysage classique. Université de Nancy II, 2008.
  • Germain Sylvie, Joachim Patinir, Paysage avec saint Christophe, Éditions Invenit, 2010
  • Lesage Sylvain, « L’effigie et la mémoire », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 5 | 2004, mis en ligne le 23 janvier 2009, consulté le 25 novembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/traces/3183
  • Malbranke Claude, « Notes sur l’origine des Géants processionnels », Gayant et les Géants du Nord de la France et de Belgique, Douai,1955
  • Meurant René, « La figuration des saints et en particulier de Saint Christophe, dans les processions des Anciens Pays-Bas », Gayant et les Géants du Nord de la France et de Belgique, Douai,1955
  • Savigneau Josyane, Marguerite Yourcenar. L’invention d’une vie, Gallimard, 1990
  • Tournier Michel, Le Roi des Aulnes, Gallimard, 1970
  • Yourcenar Marguerite, Archives du Nord, Gallimard, 1977

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