Freud et la crise du monde moderne

René Guénon en 1925 (source Wikipedia)

« Il n’en faut pas moins admirer la vitalité d’une tradition religieuse qui, même ainsi résorbée dans une sorte de virtualité, persiste en dépit de tous les efforts qui ont été tentés depuis plusieurs siècles pour l’étouffer et l’anéantir ; et, si l’on savait réfléchir, on verrait qu’il y a dans cette résistance quelque chose qui implique une puissance “non humaine”» 

René Guénon, La crise du monde moderne

« Le Midrash paraît (…) la voie royale de la pensée des maîtres du Talmud et du même coup de la culture juive dans son originalité. Dès lors, la démarche de Freud, son art d’interpréter les rêves et les actes manqués, apparaît dans cette perspective comme un retour du refoulé »

Gérard Haddad, L’Enfant illégitime

« On a déclaré, par exemple, et à juste titre, que l’œuvre psychanalytique de Freud montre beaucoup de caractéristiques que nous classons en général, dans la rubrique religion. C’est plutôt contre la religion dans sa tradition mosaïque, qui trouvait son expression la plus parfaite dans l’orthodoxie juive, que Freud s’insurge »

David Bakan, Freud et la tradition mystique juive

Certains mots ont circulé dans tant de bouches, ont été utilisés par tellement d’auteurs et autant de commentateurs, qu’ils sont usés comme de vieilles cuillères. Ils ne semblent plus rien vouloir dire. Il en va ainsi de « modernité » et de « tradition », un vieux couple qui n’arrête pas de se chamailler, de prendre appui l’un sur l’autre ou, parfois, de se combiner « harmonieusement » comme dans les brochures touristiques. On le rencontre dans des secteurs aussi variés que la cuisine, les arts, les mœurs, la famille, l’école, la politique, l’histoire ou la sociologie. Le mot « crise » a également une longue carrière derrière lui. C’est aussi le cas de « Freud », qui désigne, la plupart du temps, « le freudisme » comme théorie et comme pratique, identifiés à la vie de son inventeur. Identification qui n’est pas abusive, tant la psychanalyse se revendique de la singularité des individus pris « un à un », et, dès lors, de l’idiosyncrasie psychique, historique et culturelle de son fondateur.

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La leçon de Kaspar Hauser

Kaspar Hauser en 1830, par Johann Lorenz Kreul (source Wikipedia)

« Un sociologue qui ne se poserait à aucun moment la question de savoir ce qui se passe dans la tête des individus singuliers qu’il appréhende comme acteurs sociaux, c’est-à-dire de l’extérieur et en masse, serait un étrange sociologue »

Marcel Gauchet, La condition historique

« Au cours des cinquante dernière années, l’histoire a revendiqué des secteurs de l’activité humaine dont on considérait jadis qu’ils n’étaient pas soumis au changement. »

Peter Burke, L’histoire sociale des rêves

En mai 1828, un jeune homme au corps balourd et semblant totalement égaré fit son apparition, une lettre à la main, sur la place du Suif à Nuremberg. Il paraissait seize ou dix-sept ans, titubait, clignait des yeux comme blessé par la lumière du jour, ne prononçait que quelques mots qu’il semblait ne pas comprendre. Il ne savait ni où il allait ni d’où il venait, mais avait son nom écrit sur la lettre. Kaspar fut emmené au poste de police, puis passa quelques jours dans la prison de la ville avant d’être confié de 1828 à 1829 à un professeur, ancien élève de Hegel, Georg Daumer. Après une tentative d’assassinat en 1829, le jeune inconnu changea de lieux et de protecteurs et fut finalement tué en décembre 1833 dans la famille Meyer. Son meurtrier, l’« Homme en noir » que sa victime reconnut, fut sans doute celui qui le séquestra une grande partie de sa vie. Kaspar y vivait seul dans un lieu obscur où il était enchaîné, parfois drogué à l’opium, avec de petits chevaux de bois et des rubans colorés. Selon toute probabilité, l’enfant était l’héritier écarté d’une famille princière. Que peut nous enseigner cette histoire célèbre, ayant inspiré notamment Verlaine, Trakl, Handke ou Herzog, documentée et analysée par l’historien Hervé Mazurel dans Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit ? Et que nous apprend sur notre époque cet intérêt grandissant pour une « histoire de l’intimité, des sensibilités et des émotions », cette historicisation socioculturelle de ce qui ne semblait relever jusqu’ici que d’une psychologie ou d’une médecine individuelle et transhistorique  ?

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Le tabou de la pédophilie féminine

Timbre allemand

Timbre-poste de la RFA, 1960 (source Wikipedia)

Dans la multitude des abus constatés et dénoncés, des affaires judiciaires, des enquêtes médiatiques, des récits autobiographiques et des analyses plus ou moins savantes qui se succèdent depuis des années sur ce que l’on a coutume d’appeler « la pédophilie », les coupables sont pour la quasi totalité des hommes. De Gilles de Rais à Gabriel Matzneff, d’Horace à André Gide, des moines bouddhistes aux prêtres catholiques, si les victimes sont des deux sexes, les auteurs semblent tous de sexe masculin. En est-il vraiment ainsi dans la réalité ? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi une telle omerta sur les abus commis par des femmes ? On ne fera ici qu’aborder cette question, en donnant quelques éléments de réponse de nature principalement sociologique. Par ailleurs, si en parler est une manière de participer au bris du tabou, c’est surtout pour tenter de le comprendre.

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Zadig ou l’arme de comparaison massive

1980-85 MORLAIX

Michel Rocard (Source Wikipedia)

Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde. La France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique […] mais pas plus. […]

Michel Rocard, émission Sept sur sept sur TF1, 3 décembre 1989

Vingt-neuf ans, presque jour pour jour, après le célèbre propos rocardien cité en épigraphe, le samedi 1er décembre 2018 à Bruxelles, un groupe dénommé Zadig en Belgique tenait un Forum européen intitulé « Les discours qui tuent ». Cet événement, qui se déroulait dans un auditoire de l’Université Saint Louis, était organisé en collaboration avec le Réseau Interdisciplinarité-Société (Ris) de l’Université, avec le soutien de l’École de la Cause freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS), sous les auspices de l’EuroFédération de psychanalyse (EFP). Une coproduction, donc, entre l’Université catholique bruxelloise et quatre groupements psychanalytiques. Malgré leur diversité apparente, ces dernières organisations – Zadig inclus – sont toutes l’émanation de la seule École de la Cause freudienne[1], fondée après la mort de Jacques Lacan par son gendre, Jacques-Alain Miller (frère de Gérard Miller, ce dernier proche de Jean-Luc Mélenchon et co-fondateur du site d’actualité en ligne Le Media).

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Freud sur le divan de la globalisation

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Congrès international de psychanalyse de 1911 (Wikimedia Commons)

Quoi qu’il en soit, la psychanalyse que j’ai vue, au cours de ma longue existence, se répandre dans tous les pays, n’a nulle part trouvé de « foyer » plus propice pour elle que la ville où elle est née et où elle a grandi

Sigmund Freud, Moïse et le Monothéisme (1938)

Le meilleur de ce que tu sais, tu ne peux pas le dire aux enfants

Goethe, Faust
Cité par Freud dans Die Traumdeutung

Les obstacles à la diffusion de la psychanalyse dans d’autres aires culturelles que la nôtre nous en apprennent peut-être autant sur la contingence historique de l’invention freudienne que sur la place de l’individu et de ses troubles dans des sociétés non-occidentales. Dans une première approche, c’est la globalisation comme processus d’individualisation et d’autonomisation qui semble révéler certains de ses dessous au travers du prisme de la psychanalyse. Mais à y regarder de plus près, c’est le freudisme lui-même qui se trouve sur le divan de la globalisation comme sécularisation du divin.

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La dépression est-elle le copilote de la modernité ?

Dépression

Dépression (source Wikimedia Commons)

Outre les données issues d’enquêtes diverses sur la santé[1], des évènements récents ont à nouveau focalisé l’attention sur un symptôme de masse qu’il est convenu de désigner par le terme de « dépression ». Parmi eux, la catastrophe de l’A320 de la Germanwings, filiale low-cost de la Lufthansa, a suscité une vive attention médiatique qui n’est sans doute pas le fruit du hasard. Dans une synchronie étonnante, la chaine franco-allemande Arte diffusait en effet le 24 mars 2015, soit le jour même du crash provoqué volontairement par le copilote soigné depuis des années pour troubles psychiques, une émission titrée « Dépression, une épidémie mondiale ? » Si les hypothèses sur la catastrophe imputaient d’abord celle-ci à une lente dépressurisation de l’avion, provoquant l’endormissement des pilotes et des passagers, il s’est avéré, à l’examen des deux « boites noires », que c’est dans le psychisme du copilote que résidait l’énigme de l’accident, qui fit cent-cinquante morts sur les flancs du massif des Trois-Évêchés.

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False self

False self

Comment arrivais-je à m’arranger avec moi-même quant à ce qui se passait ? Je
supposais que tout ce que Khan faisait de mal avec moi était justifié et que j’apprenais
à accepter des vérités intimes ; que c’était extraordinairement douloureux mais que
c’était l’essence d’une bonne et véritable analyse. Nous ne faisions pas l’une de ces
analyses mollassonnes qu’imagine un public ignorant, au cours de laquelle un lamentable névrosé ne parle que de lui et est passivement écouté et complaisamment encouragé.

Godley Wynne, « Sauver Masud Khan », Revue française de psychanalyse, 2003.

L’histoire sulfureuse et instructive du psychanalyste britannique d’origine pakistanaise, Masud Khan (1924-1989), analysant — et éditeur — de Winnicott pendant une vingtaine d’années, remonte à la surface, avec la publication de sa biographie fouillée par la psychanalyste américaine Linda Hopkins en projet de traduction en langue française. Ce retour sur Khan fut entrepris par le témoignage accablant du célèbre économiste britannique Godley Wynne, un de ses patients de 1959 à 1966, dans la London Review of Books en 2001. Wynne dont la seconde femme, Kathleen Epstein, avait épousé en premières noces le petit-fils de Sigmund Freud, le peintre Lucian Freud, et qui était elle-même en analyse avec Winnicott. Il faudrait sans doute construire un graphe, comme Michel Schneider l’avait fait pour le réseau analytique de Marylin Monroe, afin d’entrevoir le nouage des multiples relations psychanalytiques (cures, supervisions…), éditoriales, artistiques et mondaines du « beau Londres » de la seconde moitié du XXe siècle. C’est donc l’histoire d’un homme flamboyant et d’un analyste très en vue qui, à la fin de sa vie, sera exclu de la British Psychoanalytical Society. Mais c’est aussi celle d’une communauté analytique, — analystes, « étudiants » et « patients » —, dans la mesure où elle révèle, entre autres, la force d’attraction charismatique que les transgressions et les outrances d’un de ses membres exerça sur elle.

Bernard De Backer, 2015

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : False Self. The Life of Masud Khan

La perversion ordinaire

La perversion ordinaire

Les livres, articles et interventions du psychiatre et psychanalyste namurois Jean-Pierre Lebrun ont bénéficié depuis quelques années d’une audience croissante dans les secteurs de la psychanalyse, de la santé mentale et du travail social. Cette audience a été notamment renforcée par les interventions médiatiques de Lebrun au sujet de phénomènes de société comme la violence des jeunes, le déclin de l’autorité, les incivilités, la dépression, les assuétudes, les nouvelles pathologie ou de faits divers associés. Son analyse des aléas de la subjectivité contemporaine rejoint celles d’autres observateurs, analystes ou non, avec des nuances plus ou moins importantes. Mais elle suscite également de rudes critiques, notamment chez les psychanalystes.

L’ouvrage que l’on va aborder ici, publié en 2007, doit être situé dans une série de travaux dont la diffusion a débuté avec Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique du social (1997). Ce premier livre établissait un diagnostic extrêmement sévère des sociétés occidentales contemporaines. Il allait jusqu’à envisager une « sortie de l’espèce humaine » comme effet possible de la mutation du lien social subverti par le discours de la science, le néo-libéralisme et le « démocratisme ». Cette vision a été reprise dans un livre dialogué avec un autre analyste, Charles Melman, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix, publié en 2002 et largement diffusé en livre de poche.

Bernard De Backer, 2007

Téléchargez le fichier pdf : La perversion ordinaire

Complément du 24 mai 2021. Je viens de découvrir, par hasard, que ce texte est diffusé par un psychologue français, Ludovic Gadeau, sous le titre « Une critique des thèses de Jean-Pierre Lebrun ». Je tiens à préciser que tel n’était pas le titre de mon texte publié par Etopia en 2007, même s’il comporte un paragraphe critique en fin d’article (avec une malheureuse coquille dans ce paragraphe sur le site de Ludovic Gadeau, erreur que je lui ai signalée mais sans correction à ce jour). Il y a quelques années, j’avais vu le même texte republié par un autre site, acquis lui aux thèses de Lebrun, mais avec ce dernier paragraphe critique censuré. Voilà qui rétablira l’équilibre…

Déverrouiller la porte de l’intérieur ?

Baghwan 1977 Poona

Disciple face à Baghwan, Poona 1977 (source Wikipedia)

Le soi en transformation est un architecte dessinant son propre environnement
[…] c’est un sculpteur libérant sa propre forme du bloc de l’habitude
[…] il tient son journal intime, rédige son autobiographie, examinant les
fragments de son passé comme un archéologue.

Marylin Ferguson, Les enfants du Verseau

L’espérance d’une nouvelle ère de l’humanité, placée sous le signe du Verseau, aurait-elle précédé le diagnostic de sociologues sur la « modernité liquide », la société des réseaux, de la réflexivité et du « travail sur soi » ? Car c’est dès les années soixante, voire bien avant dans certains milieux, que des groupes mystiques-ésotériques entrevoyaient ce que notre monde est devenu aujourd’hui. En ce sens, ils ont eu le nez fin. Mais dans la mesure où leur optimisme millénariste concevait la fin du « travail sur soi » comme « révélation du Soi », vecteur d’une humanité réconciliée et pleinement réalisée, ils semblent s’être trompés. Tout l’intérêt réside dès lors dans la motivation de leur espérance et les causes de leur désenchantement.

Bernard De Backer, 2007

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L’autonomie à l’épreuve d’elle-même

Une folle solitude

L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaine qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaine et met chaque anneau à part.

A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835)

À partir d’un constat qui semble anodin — le retournement des poussettes pour bébés dans les années quatre-vingt —, le mathématicien Olivier Rey nous embarque dans une longue analyse des effets psychosociaux d’un monde hypermoderne délesté des cadres structurants de la tradition. Rejoignant à sa manière une école de pensée qui semble en développement, il emprunte notamment le détour de la science-fiction pour nous faire entrevoir des lendemains qui déchantent.

Bernard De Backer, 2007

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