Europe, le taureau par les cornes

L'enlèvement d'Europe Vallotton

Félix Vallotton, L’enlèvement d’Europe, 1908 (Musée des Beaux-Arts de Berne, source Wikipedia)

Devant toutes les accélérations spectaculaires auxquelles on assiste, il est important de garder un œil sur les choses lentes : l’héritage du passé, le jeu séculaire auquel se livrent peuples et États, la longue durée des identités.

Luuk van Middelaar, Quand l’Europe improvise

Les Européens n’auraient-ils construit qu’un État-Nation unitaire et singulier que leur affaire n’intéresserait qu’eux. C’est leur fédération d’États-Nations qui retient l’attention et excite les esprits, parce que chacun de par le monde devine qu’il y a là une formule d’application générale et riche d’avenir.

Marcel Gauchet, L’Avènement de la démocratie IV, Le nouveau monde

Mal-aimée « qui ne fait plus rêver », bouc émissaire méconnu par nombre de ses citoyens, et encore bien davantage par ceux issus des milieux populaires et des populations « périphériques » – monde rural, petites villes et périurbain –, l’Union Européenne rassemble les pays les plus prospères, les moins inégalitaires et les plus démocratiques au monde. Le partage d’un marché unique, de normes légales et institutionnelles, d’une liberté de circulation des personnes, des messages et des biens entre ses membres, compte parmi les nombreuses conquêtes de la construction européenne. Comment expliquer cette désaffection relative de l’UE dans un monde menacé et menaçant, qui demanderait de renforcer sa cohésion ?

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L’invention du paysage occidental

Patenier St Christophe

Paysage avec Saint Christophe portant l’enfant Jésus, de Joachim Patenier, 1520 (Wikimedia Commons)

La célèbre et grandiose ville d’Anvers, arrivée par son négoce à la prospérité, vit de toute part affluer dans ses murs les artistes les plus éminents pour la raison que l’art est volontiers le commensal de l’opulence. Nous y trouvons Joachim Patenier, natif de Dinant, lequel entra dans la guilde et noble compagnie des peintres d’Anvers en l’an de grâce 1515.

Karel Van Mander, Le Livre des peintres, Haarlem 1604

Tout donne donc à penser que le mot français est, sinon forgé sur le modèle néerlandais landschap, du moins adopté comme son calque ou son équivalent. La notion de paysage elle-même pourrait nous avoir été proposée par la vision des peintres, et l’intérêt se serait finalement porté de la représentation au modèle.

Jeanne Martinet, Le paysage : signifiant et signifié

Nous sommes, à notre insu, une intense forgerie artistique et nous serions stupéfaits si l’on nous révélait tout ce qui, en nous, provient de l’art.

Alain Roger, Court traité du paysage

J’ai longtemps rêvé d’un paysage singulier, d’un site où se déroulaient des scènes dont j’ai perdu le souvenir. Curieusement, seul ce décor est resté gravé dans ma mémoire, telle la robe d’une noyée flottant à la surface des eaux. Une rivière paisible, des arbres, des berges et des prairies qui évoquent la Flandre. C’est le plat pays de mon enfance anversoise. Pourtant, la rivière est bordée d’une vertigineuse falaise de rochers blanchâtres, ponctuée d’arbustes et de broussailles. Dans le rêve lui-même, je m’étonne de ce paysage incongru et enchanteur. Ce panorama onirique est tel un microcosme, un décor de théâtre qui fait retour.

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Le mystère Oulianine

La famille Oulianov 1879

La famille Oulianov à Simbirsk en 1879 (source Wikipedia)

C’était une de ces créatures russes idéales qu’une quelconque idée forte peut soudain envahir, et même, pour ainsi dire, écraser d’un coup complètement, parfois à tout jamais.

Dostoïevski, Les démons

Nous butons toujours sur le mystère du moi léninien. Voici le plus probable : ce moi n’est pas et l’armature doctrinale l’a remplacé. Quelle catastrophe intérieure contraignit Lénine à sécréter cette énorme et compliquée prothèse du moi, ce « marxisme » élémentaire mais cohérent, dont il ne pouvait douter sans mettre en péril son identité, sans en ressentir une menace qu’il conjurait en perfectionnant le système et en anéantissant les fauteurs de doute ?

Alain Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme

La plupart des historiens s’accordent pour constater que, sans Lénine, il n’y aurait pas eu de prise de pouvoir par les bolcheviques en octobre 1917. Et, dès lors, pas d’expansion mondiale du communisme au XXe siècle, que ce soit par le biais de révolutions endogènes, inspirées et souvent financées par l’URSS, ou de régimes imposés de l’extérieur par la force ou diverses opérations téléguidées par le Komintern. La personne de Lénine apparaît par conséquent comme un pivot et un levier central – voire unique – d’un bouleversement géopolitique majeur. Certes, il s’agit de la rencontre d’un homme singulier et d’une conjoncture historique, celle de la Russie au tournant du XXe siècle, puis de la Grande Guerre. Mais c’est bien l’individu Lénine qui fut à la fois le vecteur d’une fermentation idéologique radicale et l’acteur primordial d’Octobre. Qui était donc Vladimir Ilitch Oulianov et pourquoi devint-il l’intercesseur privilégié entre la terre des hommes et le ciel de l’Histoire ? Voire, selon Stéphane Courtois, rien moins que « l’inventeur du totalitarisme » ? Pour le savoir, il n’est guère nécessaire de retracer son parcours jusqu’à sa mort en 1924, ni même octobre 1917. Tout semble joué dès 1893, lorsque Vladimir Ilitch s’embarque pour un voyage en bateau sur la Volga, direction Saint-Pétersbourg.

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Staline radicalisé par Lénine

Staline Lénine Wiki

Lénine et Staline à Gorki en 1922, sans doute un photomontage (Wikimedia Commons)

Mais moi, je disais : Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des koulaks. Et plus j’y pense, plus je me demande qui a inventé ce mot : les koulaks. Est-il possible que ce soit Lénine ? (Anna Sergeevna, activiste repentie, évoque la dékoulakisation en Ukraine)

Vassili Grossman, Tout passe (dernier livre de Grossman, écrit entre 1955 et 1963)

L’érudition moderne (…) n’a aucune peine à démontrer que ce qui est entendu sous le nom de stalinisme (…) découle des principes du léninisme.

Alain Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme (1977)

Les crimes du stalinisme sont inscrits bien plus qu’en filigrane dans le léninisme;
ils lui sont consubstantiels.

Nicolas Werth, Le cimetière de l’espérance (2019)

Quelques jours après l’invasion allemande du 22 juin 1941, un convoi secret quitta Moscou pour la Sibérie. Il participait du grand mouvement de panique et d’évacuation de la capitale soviétique, notamment celle des « valeurs » et des archives de l’URSS. Ainsi, le 27 juin, le Politburo décida de déplacer le Sovietdiamondfond (réserve de pierres et métaux précieux) et les objets de valeur du Kremlin. Le lendemain, 28 juin, c’est l’évacuation de l’argent contenu dans les coffres de la Banque d’Etat (Gosbank) et de la Monnaie (Gosznak). Les principales institutions furent déplacées le 29 juin. Enfin, le 2 juillet, ce fut au tour du mystérieux convoi ferroviaire de prendre la direction de Tioumen, la plus ancienne ville russe de Sibérie.

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Somme des nations et des hommes

main somme

La main du poète à Frise (photographie de l’auteur)

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros

Blaise Cendrars, La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Au sortir de la gare d’Amiens, reconstruite une seconde fois – la première, c’était après 1918 – par l’architecte Auguste Perret en 1958, suite à sa destruction par la Seconde Guerre, on aperçoit de grandes photographies murales. Ce sont des images de soldats de vingt-quatre nations, venus se battre aux côtés de la France lors de la bataille de la Somme, incrustées dans les murets de la place Alphonse-Fiquet. Elles affichent une simple exhorte, écrite sous chacune d’elle en langues anglaise et française : « Among us – parmi nous».

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La seconde mort du Goulag

Varlam Chalamov Wikimedia Commons

Varlam Chalamov (source Wikimedia Commons)

Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

La réalité de ce que nous nommons le Goulag – depuis que cet acronyme russe du terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

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Les mutins du HMS Brexit

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Royaume-Uni en 1915, avant l’indépendance de l’Irlande

Article publié il y a deux ans

Á l’heure où « l’article 50 » va enfin être actionné par le gouvernement de Theresa May, l’Ecosse menace de prendre le large et l’Irlande du Nord connaît une poussée spectaculaire du Sin Fein, devenu tardivement pro-Européen. Il nous paraît dès lors instructif de revenir sur des dimensions sous-estimées du Brexit : les facteurs impériaux et nationaux. L’intérêt du cas britannique est de nous offrir un emboîtement de ces différents facteurs : les nations écossaises et d’Irlande du Nord[1] au sein d’un Royaume-Uni (UK) dominé par l’Angleterre post-impériale, et cette dernière enchâssée « à l’insu de son plein gré » au sein de l’UE. Il nous indique aussi combien les dimensions nationales peuvent être têtues, ce que la décomposition de la Tchécoslovaquie, de la République fédérative socialiste de Yougoslavie et de l’URSS nous avait déjà montré. Dans ces deux derniers cas, d’ailleurs, les ambitions serbes et russes offrent quelques ressemblances avec celles de l’Angleterre (même si ces dernières sont plus démocratiques et pacifiques ; mais n’oublions pas les violences récentes en Irlande du Nord, pacifiée par les « Accords du Vendredi saint » de 1998, aujourd’hui menacés).

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