Somme des nations et des hommes

main somme

La main du poète à Frise (photographie de l’auteur)

« Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros »

Blaise Cendrars, La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Au sortir de la gare d’Amiens, reconstruite une seconde fois – la première, c’était après 1918 – par l’architecte Auguste Perret en 1958, suite à sa destruction par la Seconde Guerre, on aperçoit de grandes photographies murales. Ce sont des images de soldats de vingt-quatre nations, venus se battre aux côtés de la France lors de la bataille de la Somme, incrustées dans les murets de la place Alphonse-Fiquet. Elles affichent une simple exhorte, écrite sous chacune d’elle en langues anglaise et française : « Among us – parmi nous».

Lire la suite

La seconde mort du Goulag

Varlam Chalamov Wikimedia Commons

Varlam Chalamov (source Wikimedia Commons)

Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

La réalité de ce que nous nommons le Goulag – depuis que cet acronyme russe du terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

Lire la suite

Les mutins du HMS Brexit

United_Kingdom_1843

Royaume-Uni en 1915, avant l’indépendance de l’Irlande

Á l’heure où « l’article 50 » va enfin être actionné par le gouvernement de Theresa May, l’Ecosse menace de prendre le large et l’Irlande du Nord connaît une poussée spectaculaire du Sin Fein, devenu tardivement pro-Européen. Il nous paraît dès lors instructif de revenir sur des dimensions sous-estimées du Brexit : les facteurs impériaux et nationaux. L’intérêt du cas britannique est de nous offrir un emboîtement de ces différents facteurs : les nations écossaises et d’Irlande du Nord[1] au sein d’un Royaume-Uni (UK) dominé par l’Angleterre post-impériale, et cette dernière enchâssée « à l’insu de son plein gré » au sein de l’UE. Il nous indique aussi combien les dimensions nationales peuvent être têtues, ce que la décomposition de la Tchécoslovaquie, de la République fédérative socialiste de Yougoslavie et de l’URSS nous avait déjà montré. Dans ces deux derniers cas, d’ailleurs, les ambitions serbes et russes offrent quelques ressemblances avec celles de l’Angleterre (même si ces dernières sont plus démocratiques et pacifiques ; mais n’oublions pas les violences récentes en Irlande du Nord, pacifiée par les « Accords du Vendredi saint » de 1998, aujourd’hui menacés).

Lire la suite

Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire

Дугин,_Александр_Гельевич

Alexandre Douguine (source Wikipedia)

Depuis la fin de l’Union soviétique et la chute des régimes communistes vassaux, les tensions entre le monde euro-atlantique et la Fédération de Russie furent longtemps et communément perçues ou interprétées à travers le prisme des luttes géostratégiques, des intérêts économiques divergents et des enjeux de pouvoir. L’idéologie alternative du communisme s’étant évaporée, il semblait que la Russie s’était grosso modo convertie à la « démocratie-économie-de-marché », même si cette conversion se faisait à son rythme et selon ses modalités propres. Nous étions encore dans le récit populaire ou savant de la « fin de l’Histoire » (Hegel, Kojève, Fukuyama…), de l’extension irrésistible d’un modèle supposé universel, né en Europe occidentale, version libérale du défunt millénium marxiste. C’est cependant à La Revanche de l’histoire (titre d’un ouvrage du néo-eurasiste Alexandre Panarin) que l’on semble avoir progressivement assisté.

Bernard De Backer, mai 2015

Téléchargez le fichier pdf : Eurasisme, revanche et répétition

Quatorze millions de morts, un rendez-vous mondain ?

Timothy Snyder

Timothy Snyder (Wikimedia Commons)

Ce lundi 7 mai à 16 heures 30, la pluie s’est enfin arrêtée. Fait banal pour un voyageur abrité, mais donnée importante pour un cycliste hydrophobe. En descendant l’avenue Jeanne, celui-ci aperçoit policiers et policières, voitures sombres et lustrées, hommes aux cheveux ras portant une oreillette au bout d’un fil torsadé. Des bandes de plastique rouge et blanc, hâtivement nouées et frémissant sous les bourrasques, interdisent l’accès des automobiles au péristyle d’un haut bâtiment gris. Le cycliste range sa bécane de l’autre côté de la rue, l’accroche par un cadenas d’acier à un pylône. Il entre et se dirige vers l’auditoire du premier étage. Dans le grand déambulatoire adjacent, le bourgmestre d’Ixelles vient de faire son entrée, écharpe tricolore nouée au ventre. Un échevin libéral au visage rubicond fait des ronds de jambes, des académiques d’âge et tenues variés devisent. Pas grand monde encore, une demi-heure avant la conférence, mais le nouvel entrant tenait à disposer d’une bonne place.

Bernard De Backer, 2012

Téléchargez le fichier pdf : Quatorze millions de morts

Le fasciste à l’ombre de sa mère

Bienveillantes

Mon père n’aurait jamais permis cela,
mais mon père je ne savais pas où le trouver.

Le narrateur des Bienveillantes, Maximilien Aue

Dans un texte écrit avant Les Bienveillantes, mais publié deux années après celles- ci, Littell analyse un ouvrage de Degrelle, Campagnes de Russie. Il tente d’y appliquer une grille de lecture inspirée d’un auteur allemand, Theweleit, visant à dégager l’univers fantasmatique du guerrier fasciste. Si ce travail est intéressant sous plusieurs aspects, il peut prêter le flanc à des interprétations abusives sur la genèse du nazisme et l’existence d’une « personnalité fasciste ».

Résumons ce que nous en savons. Jonathan Littell, écrivain d’origine américaine, établi en Europe et ayant des liens avec la Belgique, croise le parcours de Léon Degrelle dans le cadre de sa recherche documentaire pour Les Bienveillantes. Il a par ailleurs pris connaissance de Male Fantasies, la version anglaise du livre d’un chercheur allemand, Klaus Theweleit, consacré à la structure mentale du fasciste, le « mâle-soldat ». Littell décide d’appliquer l’analyse de Theweleit à la prose de Degrelle, plus particulièrement à son récit de guerre publié en 1949, Campagnes de Russie. Le résultat de ce travail est un texte écrit en 2002, publié en 2008 sous forme d’un petit album illustré, titré Le sec et l’humide. Une brève incursion en territoire fasciste. L’auteur se serait par ailleurs inspiré du langage du fondateur de Rex pour camper le style oratoire du narrateur des Bienveillantes, le SS Max Aue.

Bernard De Backer, 2008

Téléchargez le fichier pdf : Le fasciste à l’ombre de sa mère

Le dilemme tibétain

Kampa Dzong 1904 John C. White

Forteresse de Kampa Dzong (photographie de John C. White, 1904)

Rien n’était moins imprévisible que les manifestations qui ont secoué la « région autonome » du Tibet en mars 2008. Chaque année, en effet, nombre de Tibétains de l’intérieur et de la diaspora commémorent le 10 mars 1959, date de l’insurrection populaire contre l’occupant chinois et de la fuite du dalaï-lama en Inde (Mao a envahi le Tibet en 1950). La précédente révolte importante eut lieu en mars 1989, trente ans après l’insurrection. L’enchaînement des événements, tels que nous les connaissons, ne paraît cependant pas accréditer la thèse d’un mouvement entièrement prémédité, une première manifestation pacifique de moines le 10 mars à Lhassa n’ayant été suivie d’incidents violents que trois jours plus tard, perpétrés par des jeunes qui s’en sont notamment pris à des commerçants non Tibétains.

Volontairement ou non, les Tibétains ont anticipé le cinquantième anniversaire de mars 2009 et saisi de fait l’opportunité des Jeux. Cette révolte, par de nombreux traits, semble néanmoins différente des précédentes. Il ne s’agit plus seulement de heurts entre manifestants tibétains et policiers, mais également entre Tibétains et membres d’autres communautés présentes à Lhassa, comme les « colons » Han et Hui (musulmans chinois). Par ailleurs, la détermination des jeunes Tibétains, dont on a pu voir un exemple à Bruxelles, paraît en rupture avec la ligne modérée du dalaï-lama, à la fois en termes de but (autonomie au sein de la Chine) et de moyens (non-violence). Enfin, l’extension des manifestations vers d’anciens territoires du Tibet historique (Kham et Amdo), extérieurs à la région autonome, comme le Qinghai, le Gansu, le nord de Yunnan ou le Sichuan occidental, montre la communauté de destin vécue par des populations très dispersées.

Dans le contexte d’une lutte aussi inégale d’un peuple de quelques millions d’habitants, meurtri par un demi-siècle d’occupation coloniale et de répression communiste, face au rouleau compresseur chinois qui paraît être en passe de l’écraser définitivement, faut-il se résigner à la disparition d’une communauté et d’une culture qui seraient réduites à un usage de référent mystique-ésotérique ? Par ailleurs, comment comprendre ce lien étrange et complexe qui lie le Tibet à la Chine, sans parler du statut très particulier du dalaï-lama, titre donné par les Mongols au hiérarque de l’une des écoles du bouddhisme
tibétain, les Gelukpas ? Dans ce conflit ancestral souvent idéalisé, parfois déroutant au regard de nos critères occidentaux, il est essentiel de poser quelques balises géopolitiques et religieuses pour comprendre ce qui est en jeu et ce qui menace dans ce contexte très particulier.

Bernard De Backer, 2008

Téléchargez le fichier pdf : Le dilemme tibétain