Géopolitique de l’intelligence

Neurones

Image pixabay Creative Commons

Les avancées spectaculaires de l’Intelligence Artificielle (IA), exponentiellement accrues par les progrès technologiques et alimentées par les données collectées sur les réseaux, suscitent de nombreuses interrogations et débats. Ces derniers portent notamment sur les limites politiques à l’intérieur desquelles l’IA devrait être contenue – ainsi que sur ses rapports avec l’Intelligence Humaine. Le transhumanisme est l’une des figures de ces débats, dans la mesure où la survie de l’espèce humaine face aux « monstres de silicium » nécessiterait – selon les transhumanistes – d’augmenter les capacités humaines de manière vertigineuse. La « guerre des intelligences » ne semble déjà plus un risque, mais bien une réalité largement opérante. Dans ce contexte, la dimension géopolitique paraît assez largement négligée, les prévisionnistes et les prophètes en tous genre ayant souvent une vue technocratique ou économiciste de la question. La « matière grise » apparaissant comme l’une des ressources stratégiques du futur, sa maîtrise requalifie-t-elle les rapports entre entités géopolitiques ? Car si la mondialisation entraîne les parties du monde vers un destin partagé, c’est à partir d’histoires très différentes.

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Freud sur le divan de la globalisation

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Congrès international de psychanalyse de 1911 (Wikimedia Commons)

Quoi qu’il en soit, la psychanalyse que j’ai vue, au cours de ma longue existence, se répandre dans tous les pays, n’a nulle part trouvé de « foyer » plus propice pour elle que la ville où elle est née et où elle a grandi.

Sigmund Freud, Moïse et le Monothéisme (1938)

Les obstacles à la diffusion de la psychanalyse dans d’autres aires culturelles que la nôtre nous en apprennent peut-être autant sur la contingence historique de l’invention freudienne que sur la place de l’individu et de ses troubles dans des sociétés non-occidentales. Dans une première approche, c’est la globalisation comme processus d’individualisation et d’autonomisation qui semble révéler certains de ses dessous au travers du prisme de la psychanalyse. Mais à y regarder de plus près, c’est le freudisme lui-même qui se trouve sur le divan de la globalisation comme sécularisation du divin.

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Mondialisation, virus et anticorps

Les Ambassadeurs (Holbein)

Les Ambassadeurs de Hans Holbein (source Wikipedia)

« La religion a organisé la vie des sociétés et l’originalité moderne est d’échapper à cette organisation. Or, la sortie de cette organisation religieuse du monde se diffuse planétairement. D’une certaine manière, on pourrait dire que c’est le sens dernier de la mondialisation. La mondialisation est une occidentalisation culturelle du globe sous l’aspect scientifique, technique et économique, mais ces aspects sont en fait des produits de la sortie occidentale de la religion. De sorte que leur diffusion impose à l’ensemble des sociétés une rupture avec l’organisation religieuse du monde. »

Marcel Gauchet, Le Monde, 21 novembre 2015

Le tableau est célèbre, ce sont Les Ambassadeurs de Hans Holbein, une œuvre datée de 1533 et réalisée à l’occasion de la prise de fonction d’un ambassadeur du royaume de France à la cour d’Angleterre. Il s’agit d’une célébration de l’humanisme de la Renaissance, illustrée par les nombreux objets et symboles figurant en arrière-plan du double portrait. Ces objets ont notamment trait à la science, au commerce et à la géographie, contemporains des « Grandes découvertes » qui viennent de se produire. Le Nouveau Monde porte depuis peu le nom d’America, Magellan vient de faire le tour du globe et le planisphère en arrière-plan du tableau est inspiré de celui de Johann Schöner, produit à Nuremberg en 1523. La puissance naissante de l’Europe, au seuil de la modernité, s’incarne dans cette géopolitique de la conquête qui est en plein essor à l’aube de la mondialisation coloniale.

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L’hindouisme politique au travail

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Pendant que nous avons les yeux rivés sur les soubresauts du monde arabo-musulman, l’Union indienne vit à sa manière un redéploiement de ses tensions identitaires face à l’islam, à l’héritage colonial et à la partition de 1947. Si l’évènement qui provoqua une cristallisation majeure de l’hindouisme politique date d’il y a plus de vingt ans, la victoire électorale en mai 2014 du parti nationaliste hindou — le Bharatiya Janata Party — lui fournit de nouveaux leviers d’action. Bref survol des chemins tortueux qui oscillent entre British Raj, Ramraj et Swaraj, le régime britannique, le règne du Dieu Rama et le gouvernement par soi-même.

Bernard De Backer, août 2015

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Compléments de septembre et octobre 2020 : « Amnesty International suspend ses activités en Inde, dénonçant une « chasse aux sorcières » contre les ONG. Les ONG assurent subir un harcèlement de la part de l’administration du premier ministre nationaliste en raison de leur dénonciation des violations des droits humains, notamment au Cachemire. » Le Monde du 29 septembre 2020. « La démocratie indienne à la dérive. » Depuis l’arrivée des nationalistes au pouvoir en 2014, le respect des droits de l’homme et les libertés fondamentales ne sont plus garantis en Inde. » Analyse de Sophie Landrin dans Le Monde du 1er octobre.

Complément de février 2020 : Numéro de la revue Critique consacrée à l’Inde. Selon Le Monde du 14 février, « le numéro a été conçu par la philosophe Divya Dwivedi, qui dresse, dès les premières pages, le constat d’un rejet des droits de l’homme et de la démocratie par les arbitres de « l’indianité » en tant qu’idées étrangères, associées à la colonisation. » Nous y  voici : la décolonisation culturelle entraine le rejet des droits de l’homme comme « idée étrangère ». Et ce n’est pas qu’en Inde, comme nous l’avons écrit depuis quelque temps. On ne comprend rien à la géopolitique contemporaine sans ce constat.

Complément de décembre 2019 : Menace sur la laïcité indienne. Éditorial du journal Le Monde du 17 décembre 2019. Une réforme de la loi sur la nationalité qui met au ban la communauté musulmane a été adoptée le 11 décembre. Le pays est secoué depuis par d’importantes manifestations. « En Inde, Narendra Modi aggrave la marginalisation des musulmans. » Par Sophie Landrin, Le Monde du 6 décembre Le gouvernement va soumettre au Parlement une loi qui modifie les conditions d’acquisition de la nationalité en incluant des critères religieux. Sans résistance ou presque, l’Inde s’enfonce un peu plus, chaque jour, dans un régime ethnique destiné à asseoir la suprématie des hindous, et à exclure ou marginaliser les musulmans du pays, soit 180 millions d’habitants. Depuis sa réélection triomphale en mai, Narendra Modi a les mains libres pour mettre en œuvre sa doctrine idéologique, l’hindutva (« hindouité »), selon laquelle l’Inde appartient aux hindous.

Compléments de novembre 2019 : « Quand l’Inde de Modi annexe une région du Népal». Guillaume Delacroix, Le Monde du 29 novembre 2019. Le gouvernement du nationaliste indien a publié une nouvelle carte officielle qui incorpore un corridor népalais donnant accès au mont Kailash, lieu sacré de l’hindouisme.

« En Inde, la justice autorise la construction d’un temple hindou sur un site disputé avec les musulmans », Sophie Landrin, Le Monde, 9 novembre 2019. Extrait : « C’est sans doute l’une des décisions les plus importantes de son histoire. La Cour suprême indienne a tranché, samedi 9 novembre, un dossier explosif qui oppose hindous et musulmans depuis des décennies et qui a donné lieu à des affrontements intercommunautaires sanglants, plus de 3 000 morts. Sa décision constitue une immense victoire pour le gouvernement nationaliste de Narendra Modi et pour les hindous. A l’unanimité, les cinq juges ont autorisé la construction d’un temple hindou à Ayodhya, dans l’Uttar Pradesh, en lieu et place de la mosquée Babri (…) »

Complément d’août 2019. Pour comprendre l’arrière-plan idéologique et géopolitique de la situation actuelle au Cachemire et, plus récemment, la question du recensement en Assam visant à exclure des millions de musulmans de la nationalité indienne.