Hauts et bas de Flandre

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Vue de Cassel au XVIIe siècle (anonyme, Musée de Flandre, source Wikipedia)

Cette route campagnarde, sous un ciel qui est resté le grand ciel des régions du Nord (…)  peuplé de nuages ronds, sera dans onze ans flanquée sur toute sa longueur, de Bailleul à Cassel, d’une double rangée de chevaux morts ou agonisants, éventrés par les obus de 1914, qu’on a traînés dans le fossé pour laisser passage aux renforts anglais attendus. On gravit déjà la colline sur laquelle s’étend l’ombre noire des sapins qui donnent leur nom à la propriété. Dans douze ans, livrés en holocauste aux dieux de la guerre, ils seront fumée, et fumée en haut le moulin et le château lui-même.

Marguerite Yourcenar, Archives du Nord

La petite ville perchée sur une colline, surmontée d’une bosse avec moulin à vent et statue équestre du maréchal Foch, se découvre de loin. Elle est précédée d’une butte conique couverte d’arbres, le Mont des Récollets. On contourne ce dernier par une route sinueuse, longeant des fermes de briques couleur « belle époque », puis une élégante gentilhommière blanche à la lisière du bois. D’un coup, la route se transforme en chaussée escarpée dont les pavés brillent au soleil. Elle s’étrangle ensuite dans une ruelle rectiligne et pentue, s’engouffre entre deux rangées de petites maisons basses, longées de trottoirs lilliputiens. On approche des cent septante-six mètres d’altitude au-dessus de la plaine de Flandre, mais on ne voit que les façades grises d’un village-rue incliné. Survient enfin la Grand Place de forme ovoïde, également pavée, avec quelques vieilles maisons ayant survécu aux cataclysmes des deux dernières guerres et diverses empoignades antérieures. À gauche, un palais Renaissance rénové, dont le porche vitré laisse entrevoir la plaine en lointain contrebas. On y aperçoit de larges champs verdoyants, un reste de bocage épars et une voie romaine rectiligne filant vers l’horizon. Mais il faut grimper jusqu’au moulin et la statue de Foch pour atteindre le haut et voir le bas.

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Somme des nations et des hommes

main somme

La main du poète à Frise (photographie de l’auteur)

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros

Blaise Cendrars, La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Au sortir de la gare d’Amiens, reconstruite une seconde fois – la première, c’était après 1918 – par l’architecte Auguste Perret en 1958, suite à sa destruction par la Seconde Guerre, on aperçoit de grandes photographies murales. Ce sont des images de soldats de vingt-quatre nations, venus se battre aux côtés de la France lors de la bataille de la Somme, incrustées dans les murets de la place Alphonse-Fiquet. Elles affichent une simple exhorte, écrite sous chacune d’elle en langues anglaise et française : « Among us – parmi nous».

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Le dortoir des Belges

Alpes

Refuge d’Anterne en juillet 2016 (photographie de l’auteur)

Comme à chaque fin d’étape, je ne sais si je vais monter ma tente avant ou après le col, voire pousser les feux jusqu’au refuge pour partager un peu de compagnie, me doucher et manger assis sur une chaise – le luxe suprême. La chaleur est lourde, mais l’approche des deux-mille sept cents mètres du col Girardin, caressé par le vent, atténue la torpeur. Pas de plan herbeux avant le passage, aucune trace d’eau : très mauvais pour le bivouac. Un dernier ressaut pour accéder au vaste ensellement de gravillons et de pierrailles ocres du col – le plus étonnant de cette traversée des Alpes en suivant le célèbre GR 5[1] – et l’on bascule dans un paysage somptueux entre Queyras, Piémont et Haute-Provence. Il ne manque plus que le fameux cadre jaune du National Geographic, planté à droite pour « imager » la vallée de l’Ubaye qui s’y découpe ; cela viendra sans doute…

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Tu as voulu voir Vouziers

Vouziers

Route de Vouziers (photographie de l’auteur)

Dès la frontière franchie, avant même de virer vers la Meuse dans une brassée d’air tourbillonnant, un curieux bouquet humain lui était apparu au bord de la route. Planté avec régularité entre fossé et bitume, le binôme figurait sur des panneaux de signalisation, deux silhouettes orangées se découpant sur fond blanchâtre, telles des fleurs revêches sur une sucette. L’un, visage ovale, glabre et poupin, portait une tignasse doublant le volume de son crâne, l’autre, presque chauve et à la barbe folle, avait l’air d’un satyre pensif. Le premier avait souvent marché le long du fleuve, étant natif de la région. Le second avait tenté de s’y établir, après un séjour à la prison de Mons, puis s’était fait embastiller une seconde fois, non loin de la ferme où son amant écrivit ses plus belles pages. La mémoire du cycliste le lâchait sur les détails, mais il savait qu’un village ardennais portait son nom.

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La traversée des Alpes. Essai d’histoire marchée

Traversées des Alpes

 

L’effort physique que je dépensais à le parcourir était quelque chose que je cédais,
et par quoi son être me devenait présent.

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

 

C’est un curieux livre que vient de publier l’auguste « Bibliothèque des histoires », « pièce maitresse du dispositif éditorial de Gallimard pour accompagner la recherche historique » (selon l’éditeur parisien). Après Michel Foucault, Georges Duby, Jacques Le Goff ou Timothy Snyder, voilà que la prestigieuse bibliothèque, fondée par Pierre Nora, publie les carnets très réalistes et parfois un peu trash d’un randonneur, historien au chômage, lecteur assidu de L’Équipe et passionné de cinéma. Est-ce un hasard si la liste habituelle des « volumes publiés dans la bibliothèque » n’apparait pas en fin d’ouvrage ? Comme si, soudain conscient de sa témérité, l’éditeur n’avait pas osé mentionner les auteurs célébrissimes de son écurie dans le même volume que celui du cinéphile, suant sur les traces du GR 5.

Pourtant, l’histoire des sentiers montagnards et de leurs usages nous paraît une affaire aussi sérieuse que les autres. Admettons que notre marcheur historien soit une sorte de Marcel Gauchet des alpages, un Michel Foucault de la surveillance des gites d’étape ou un Timothy Snyder des sanglants sentiers de guerre. D’autant que l’ouvrage alterne les carnets de route du randonneur et l’histoire des chemins de montagne. Le petit monde des colporteurs alpins, des caravanes de sel, de simples ou de fromages, des gardefrontières et des contrebandiers (inventeurs du sac à dos), des randonneurs ou des parcs nationaux, vaut bien celui d’un village occitan ou des deux corps du Roi. Et puis, avouons ce puissant motif au lecteur (il n’y a pas plus de recension que de lectures innocentes) : l’auteur de ces lignes connait bien ces sentiers, leurs paysages, gites et topoguides. Il effectua même, un bon quart de siècle d’ici, la traversée « intégrale » des Alpes, du lac Léman à la Méditerranée, en solo tout comme l’historien (et une seconde fois depuis cette recension). Le recenseur lit donc également ce livre à l’aune de ses souvenirs et de ses godasses. Précisons toutefois que la proximité patronymique de l’auteur avec notre historien marcheur n’est que l’effet du hasard.

Bernard De Backer, 2014

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Castor de guerre

Castor de guerre

Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je me la raconterais.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

En couverture, une photographie en noir et blanc, datée de 1939, montrant le portrait d’une femme au regard à la fois déterminé et fragile, mâchoire serrée et visage tendu. Au dos de l’image envoyée à Jacques-Laurent Bost, il y a, nous apprend Danièle Sallenave, cette signature étonnante : « Castor de guerre ». Suivent sept cents pages d’un livre éponyme, un texte dense et puissamment documenté, divisé en onze chapitres titrés chacun d’une phrase écrite par Simone de Beauvoir. La première donne immédiatement le ton : « Je promène un dieu en moi… » C’est sous les auspices de cette perception combattante et démiurgique que Sallenave va retracer de manière minutieuse le parcours du « Castor » dans son siècle. Cela sur la base des nombreux volumes de mémoires publiés au pas de charge, mais également des essais, de romans et de textes posthumes, ainsi que d’autres sources, notamment en provenance de proches, membres ou non des « familles » successives. Le tout placé dans le contexte historique, politique et culturel de cet âge des extrêmes que fut le XXe siècle, comme le souligne la quatrième de couverture en référence à Hobsbawm.

Bernard De Backer, 2010

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