Castor de guerre

Castor de guerre

Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je me la raconterais.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

En couverture, une photographie en noir et blanc, datée de 1939, montrant le portrait d’une femme au regard à la fois déterminé et fragile, mâchoire serrée et visage tendu. Au dos de l’image envoyée à Jacques-Laurent Bost, il y a, nous apprend Danièle Sallenave, cette signature étonnante : « Castor de guerre ». Suivent sept cents pages d’un livre éponyme, un texte dense et puissamment documenté, divisé en onze chapitres titrés chacun d’une phrase écrite par Simone de Beauvoir. La première donne immédiatement le ton : « Je promène un dieu en moi… » C’est sous les auspices de cette perception combattante et démiurgique que Sallenave va retracer de manière minutieuse le parcours du « Castor » dans son siècle. Cela sur la base des nombreux volumes de mémoires publiés au pas de charge, mais également des essais, de romans et de textes posthumes, ainsi que d’autres sources, notamment en provenance de proches, membres ou non des « familles » successives. Le tout placé dans le contexte historique, politique et culturel de cet âge des extrêmes que fut le XXe siècle, comme le souligne la quatrième de couverture en référence à Hobsbawm.

Bernard De Backer, 2010

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Le fasciste à l’ombre de sa mère

Bienveillantes

Mon père n’aurait jamais permis cela,
mais mon père je ne savais pas où le trouver.

Le narrateur des Bienveillantes, Maximilien Aue

Dans un texte écrit avant Les Bienveillantes, mais publié deux années après celles- ci, Littell analyse un ouvrage de Degrelle, Campagnes de Russie. Il tente d’y appliquer une grille de lecture inspirée d’un auteur allemand, Theweleit, visant à dégager l’univers fantasmatique du guerrier fasciste. Si ce travail est intéressant sous plusieurs aspects, il peut prêter le flanc à des interprétations abusives sur la genèse du nazisme et l’existence d’une « personnalité fasciste ».

Résumons ce que nous en savons. Jonathan Littell, écrivain d’origine américaine, établi en Europe et ayant des liens avec la Belgique, croise le parcours de Léon Degrelle dans le cadre de sa recherche documentaire pour Les Bienveillantes. Il a par ailleurs pris connaissance de Male Fantasies, la version anglaise du livre d’un chercheur allemand, Klaus Theweleit, consacré à la structure mentale du fasciste, le « mâle-soldat ». Littell décide d’appliquer l’analyse de Theweleit à la prose de Degrelle, plus particulièrement à son récit de guerre publié en 1949, Campagnes de Russie. Le résultat de ce travail est un texte écrit en 2002, publié en 2008 sous forme d’un petit album illustré, titré Le sec et l’humide. Une brève incursion en territoire fasciste. L’auteur se serait par ailleurs inspiré du langage du fondateur de Rex pour camper le style oratoire du narrateur des Bienveillantes, le SS Max Aue.

Le sec et l'humide

Bernard De Backer, 2008

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Cet article est cité par Didier Epelbaum dans Des hommes vraiment ordinaires ? Les bourreaux génocidaires, Stock 2016.

Mise à jour du 22 mars 2019. Un nouveau livre de Klaus Theweleit traduit en française, Le rire des bourreaux, Le Seuil 2019.

Selon la présentation du livre par Nicolas Weil dans Le Monde :

Là réside la thèse centrale du livre. Pour comprendre le tueur de masse, on doit en revenir à son corps et à la panique que provoque en lui la perte de contrôle de celui-ci, fréquente à la puberté, ou sa possible « fragmentation ». Dans le corps se trouverait la source d’une angoisse à laquelle le bourreau réagit par une tension musculaire propre à « durcir » sa chair et son esprit, dût-il transformer l’ennemi, qui met en danger son intégrité, en chose à éliminer. Le rire proviendrait du soulagement éprouvé à la suppression de la « menace ».

Le Rayon Verne

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Tombe de Jules Verne à Amiens

Une île est comme un doigt posé sur une bouche invisible et l’on sait, depuis Ulysse, que le temps n’y passe pas comme ailleurs.

Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Un siècle après sa mort, le rêve du petit Nantais qui s’aventurait dans les dédales de la Loire, bivouaquait sur ses ilots et contemplait les navires en partance pour l’Océan, continue de vivre en nous. Cette passion trouve sans doute sa source la plus profonde dans celle de l’enfant qui investit dans sa découverte du monde le désir des retrouvailles d’une présence perdue. À travers elle, c’est l’aventure de la modernité conquérante qui est autant magnifiée que menacée par la nostalgie des origines.

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L’innommable des hommes

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Ancien siège social de IG Farben à Francfort-sur-le Main (source Wikipedia)

…quelque chose de sombre et d’indistinct que je rattachais bizarrement à ce qu’il avait appelé la question humaine.

François Emmanuel, La question humaine

Un livre, même fragmentaire, a un centre qui l’attire (…) Celui qui écrit le livre l’écrit par désir, par ignorance de ce centre. Le sentiment de l’avoir touché peut bien n’être que l’illusion de l’avoir atteint.

Maurice Blanchot, L’espace littéraire

Un auteur belge, écrivain et psychiatre, nous a offert récemment une fiction brève et prenante, La question humaine, mettant en scène un psychologue industriel prénommé Simon, le narrateur. Au début du récit, celui-ci travaille pour la filiale française, en pleine restructuration, d’une multinationale d’origine allemande au nom évocateur : SC FARB[1]. Au détour de ses travaux de sélection du personnel et d’animation de séminaire pour cadres, il est sollicité par un émissaire de la maison-mère, Karl Rose, pour mener une mission d’investigation sur l’état de santé mentale du directeur de la filiale, Mathias Jüst.

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