L’hindouisme politique au travail

Bharat-mata

 « Notre Constitution n’est qu’un patchwork encombrant et hétérogène de différents articles en provenance de différentes constitutions occidentales. Elle ne comprend absolument rien qui puisse être considéré comme nous étant vraiment propre. Y trouvons-nous une seule référence dans ces principes directeurs de ce qui est notre mission nationale et notre référence centrale dans la vie ? Non ! »

Golwalkar, leadeur du RSS, Bunch of Thoughts

Pendant que nous avons les yeux rivés sur les soubresauts du monde arabo-musulman, l’Union indienne vit à sa manière un redéploiement de ses tensions identitaires face à l’islam, à l’héritage colonial et à la partition de 1947. Si l’évènement qui provoqua une cristallisation majeure de l’hindouisme politique date d’il y a plus de vingt ans, la victoire électorale en mai 2014 du parti nationaliste hindou — le Bharatiya Janata Party — lui fournit de nouveaux leviers d’action. Bref survol des chemins tortueux qui oscillent entre British Raj, Ramraj et Swaraj, le régime britannique, le règne du Dieu Rama et le gouvernement par soi-même.

L’Union Indienne (« Bharat Ganarajyá ») sera bientôt le pays le plus peuplé du monde, les démographes nous l’assurent. Et elle le restera pendant longtemps, les dynamiques démographiques ayant une puissance d’inertie considérable. Cette perspective est contemporaine d’un glissement politique également de taille, entamé symboliquement en 1992 par la bataille autour de la mosquée de Babur, située à Ayodhya dans le nord de l’Inde. Il s’incarne dans la déroute du parti du Congrès, de son projet politique « séculariste » et socialiste, cher à Nehru, et dans la montée en puissance du nationalisme hindou incarné par le Bharatiya Janata Party (BJP, « Parti du peuple indien »). Le BJP est arrivé au pouvoir pour la première fois au niveau fédéral en 1998 avec 182 sièges sur 545 à la Chambre basse, la seconde fois en 1999 (élections anticipées) avec le même nombre de sièges, et la troisième fois en 2014 avec 282 sièges, soit 100 de plus qu’en 1998. Il ne dispose cependant que de 48 sièges sur 245 à la Chambre haute ou « Conseil des États ». D’où l’importance des élections régionales — les États désignant les membres du Conseil — surtout au Bihar en ce début novembre 2015. Le BJP revendique plus de 100 millions d’adhérents, ce qui en fait le parti le plus important au monde.

Signes, filiations et fondements

La superposition sans équivoque de l’identité hindouiste du parti au lotus couleur safran et de son nom officiel de Parti du peuple indien livre un message clair : la seule religion ou culture légitime des habitants du sous-continent est ce que nous nommons l’hindouisme, Sanatana Dharma ou « Loi éternelle » en sanskrit. Les citoyens indiens adeptes des religions « importées » (surtout l’islam et le christianisme ; les bouddhisme, jaïnisme et sikhisme étant considérés comme des religions de souche indienne) sont invités à faire allégeance à l’hindouité (Hindutva) comme culture et mode de vie dominant, sans pour autant devoir renoncer à leur religion, même s’ils y sont parfois invités. Ce qui signifie que pour le BJP, actuellement au pouvoir pour la troisième fois, le socle de l’identité indienne est constitué par l’hindouisme, son fondement sacré, sa culture, son mode de vie et ses valeurs.

Il s’agit d’un glissement culturalo-religieux d’une importance considérable, l’égalité des religions devant l’Etat, incarnée par le « sécularisme » de Nehru, Premier ministre de l’indépendance (1947) jusqu’à sa mort (1964), étant rejetée. De nombreux signes, évènements et actes politiques en témoignent : création d’un ministère du Yoga, querelles au sujet de la présence d’abattoirs pour vaches, transformation du musée consacré à Nehru avec la mise à l’écart du père fondateur de l’Inde, appel au « retour » des chrétiens et musulmans indiens vers la « Loi éternelle », honneurs rendus à la petite armée indépendantiste qui tenta d’envahir l’Inde britannique avec l’aide des Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, centrage de la campagne électorale régionale au Bihar sur des thèmes religieux, etc. En réaction, une quarantaine d’écrivains indiens, soutenus notamment par Salman Rushdie (d’origine musulmane), ont renvoyé ces derniers mois les prix qui leur avaient été attribués par la Sahitya Akademi (l’Académie nationale des lettres) pour protester contre la montée du nationalisme hindou, la mise en péril de la liberté de parole et d’autres droits « séculiers ».

Ce qui nous semble plus important à analyser, au-delà des remous politiques parfois folkloriques (du moins à nos yeux d’Occidentaux) et de violences religieuses dont l’Inde est coutumière, c’est la genèse et le développement du BJP, ainsi que ses assises idéologiques profondes. Le BJP trouve en effet son origine organisationnelle dans un autre parti au nom très proche, le Bharatiya Jana Sangh (BJS), fondé trois ans après l’indépendance de l’Inde, en 1951, pour contrer l’influence du Parti du Congrès. Le BJS était par ailleurs le bras politique d’un mouvement nationaliste hindou paramilitaire qui lui est antérieur, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, « Corps des volontaires nationaux ») dont l’un des anciens membres, Nathuram Godse, fut l’assassin de Gandhi en 1948. Le RSS sera plus tard à l’origine des évènements d’Ayodhya — organisés pour contrer les recommandations de la commission Mandal débouchant sur des quotas réservés aux basses castes — avec la destruction de la mosquée de Babur. Il est donc nécessaire de reconstituer le contexte colonial et postcolonial, la filiation organisationnelle et la chaîne des représentations idéologiques et symboliques entre le RSS, le BJS le BJP pour mieux comprendre la signification de ce qui est en jeu. Et puis de faire le lien avec des glissements semblables dans d’autres pays du monde. Car la question qui nous intéresse est aussi là.

Bernard De Backer, août 2015

Pour lire la totalité du texte (avec les notes de bas de page et la bibliographie), téléchargez le fichier de l’article publié dans La Revue nouvelle : L’hindouisme politique au travail

Complément du 27 mai 2021. L’Inde de Narendra Modi dans l’abîme du Covid-19. Par Guillaume Delacroix et Sophie Landrin, Le Monde du 26 mai 2021. « Depuis son accession au pouvoir, en 2014, le dirigeant nationaliste hindou méprise la science et défie les intellectuels. L’impuissance actuelle du pays face aux ravages de l’épidémie de Covid-19 doit beaucoup à cet obscurantisme. Officiellement, l’Inde dénombre plus de 300 000 morts. Le bilan réel est sans doute beaucoup plus élevé. » Mais encore : « Cette défiance atteint tout l’appareil du BJP, du sommet à la base. Récemment, l’ancien chef du gouvernement régional de l’Uttarakhand, Trivendra Singh Rawat, a déclaré benoîtement que, « d’un point de vue philosophique, le coronavirus est un organisme vivant qui a le droit de vivre comme nous autres »

Complément du 4 mars 2021. La nouvelle puissance indienne – Le monde selon Modi, sur Arte du 2 mars au 7 avril. Un documentaire centré sur la personne et l’histoire de Narendra Modi, avec l’arrière-plan géoculturel et religieux, celui de la décolonisation culturelle du monde hindou par rapport à l’islam et à l’Occident – et face à la Chine. L’hindouisme politique est en effet une sorte de pensée décoloniale (tout comme l’islamisme politique), mais dans ce cas le colonisateur a également été l’islam. Dans ce documentaire, on peut entendre notamment des députés du BJP,  Christophe Jaffrelot et Arundhati Roy.

Complément du 5 février 2021. Dans l’Inde de Narendra Modi, l’effroi grandissant des journalistes. « Jamais, depuis l’état d’urgence instauré en 1975 par Indira Gandhi, la presse n’a été autant harcelée par le pouvoir. Toute critique est systématiquement assimilée à un acte séditieux.« , par Guillaume Delacroix dans Le Monde du 5 février. Avec la Chine (et la Russie au Nord), le coup d’état militaire en Birmanie, l’Inde se joint à un chapelet d’Etat non-démocratiques qui continue vers la Turquie, en passant par le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran et la Syrie. Elle atteint l’Europe avec la Hongrie et, dans une moindre mesure, la Pologne. Une nouvelle route de la soie ? Dans le cas de l’Inde, autrefois qualifié de « plus grande démocratie du monde », l’évolution est particulièrement inquiétante.

Compléments de septembre et octobre 2020 : « Amnesty International suspend ses activités en Inde, dénonçant une « chasse aux sorcières » contre les ONG. Les ONG assurent subir un harcèlement de la part de l’administration du premier ministre nationaliste en raison de leur dénonciation des violations des droits humains, notamment au Cachemire. » Le Monde du 29 septembre 2020. « La démocratie indienne à la dérive. » Depuis l’arrivée des nationalistes au pouvoir en 2014, le respect des droits de l’homme et les libertés fondamentales ne sont plus garantis en Inde. » Analyse de Sophie Landrin dans Le Monde du 1er octobre.

Complément de février 2020 : Numéro de la revue Critique consacrée à l’Inde. Selon Le Monde du 14 février, « le numéro a été conçu par la philosophe Divya Dwivedi, qui dresse, dès les premières pages, le constat d’un rejet des droits de l’homme et de la démocratie par les arbitres de « l’indianité » en tant qu’idées étrangères, associées à la colonisation. » Nous y  voici : la décolonisation culturelle entraine le rejet des droits de l’homme comme « idée étrangère ». Et ce n’est pas qu’en Inde, comme nous l’avons écrit depuis quelque temps. On ne comprend rien à la géopolitique contemporaine sans ce constat.

Complément de décembre 2019 : Menace sur la laïcité indienne. Éditorial du journal Le Monde du 17 décembre 2019. Une réforme de la loi sur la nationalité qui met au ban la communauté musulmane a été adoptée le 11 décembre. Le pays est secoué depuis par d’importantes manifestations. « En Inde, Narendra Modi aggrave la marginalisation des musulmans. » Par Sophie Landrin, Le Monde du 6 décembre Le gouvernement va soumettre au Parlement une loi qui modifie les conditions d’acquisition de la nationalité en incluant des critères religieux. Sans résistance ou presque, l’Inde s’enfonce un peu plus, chaque jour, dans un régime ethnique destiné à asseoir la suprématie des hindous, et à exclure ou marginaliser les musulmans du pays, soit 180 millions d’habitants. Depuis sa réélection triomphale en mai, Narendra Modi a les mains libres pour mettre en œuvre sa doctrine idéologique, l’hindutva (« hindouité »), selon laquelle l’Inde appartient aux hindous.

Compléments de novembre 2019 : « Quand l’Inde de Modi annexe une région du Népal». Guillaume Delacroix, Le Monde du 29 novembre 2019. Le gouvernement du nationaliste indien a publié une nouvelle carte officielle qui incorpore un corridor népalais donnant accès au mont Kailash, lieu sacré de l’hindouisme.

« En Inde, la justice autorise la construction d’un temple hindou sur un site disputé avec les musulmans », Sophie Landrin, Le Monde, 9 novembre 2019. Extrait : « C’est sans doute l’une des décisions les plus importantes de son histoire. La Cour suprême indienne a tranché, samedi 9 novembre, un dossier explosif qui oppose hindous et musulmans depuis des décennies et qui a donné lieu à des affrontements intercommunautaires sanglants, plus de 3 000 morts. Sa décision constitue une immense victoire pour le gouvernement nationaliste de Narendra Modi et pour les hindous. A l’unanimité, les cinq juges ont autorisé la construction d’un temple hindou à Ayodhya, dans l’Uttar Pradesh, en lieu et place de la mosquée Babri (…) »

Complément d’août 2019. Sophie Landrin, Le Monde, 31août 2019. Pour comprendre l’arrière-plan idéologique et géopolitique de la situation actuelle au Cachemire et, plus récemment, la question du recensement en Assam visant à exclure des millions de musulmans de la nationalité indienne.

 

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