Hiver démographique au Japon

vieux japon

Homme face au Fuji-san (photographie T. Enami, 1859-1929)

« Il y aura bientôt un demi-siècle, en écrivant Tristes Tropiques, j’exprimais mon anxiété devant les deux périls qui menacent l’humanité : l’oubli de ses racines et son écrasement sous son propre nombre. »

Claude Lévi-Strauss, préface à la dernière édition japonaise de Tristes Tropiques (2001)

Une des manières d’aborder l’épineuse question démographique – notamment celle de sa décroissance, si l’on souhaite préserver les capacités et les diversités qu’offre la planète aux humains et autres vivants – consiste à examiner un cas concret pouvant préfigurer notre avenir mondial. Depuis quelques années, des analyses souvent alarmistes concernant le Pays du Soleil Levant se multiplient. Elles concernent tantôt la décroissance démographique et le vieillissement de la population qui lui est associé, tantôt l’ensauvagement de grandes parties du monde rural qui en est une des conséquences frappantes.

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Moderne sans être occidental

Moderne sans être occidental

 

Le « réveil » impérial de la Chine éclipse-t-il le rôle pionnier du Japon ? On parle certes toujours de l’archipel nippon contemporain, de ses robots, son Pokémon, ses poupées érotiques, ses mangas et ses centrales nucléaires. Et tout autant, bien entendu, du « Japon éternel » : ses cerisiers, sa cérémonie du thé, son théâtre Kabuki, ses estampes, ses temples et ses samouraïs. Mais le Japon dont on ne parle peut-être plus assez dans le contexte géopolitique actuel, c’est celui de l’ère Meiji (1868- 1912) — mot qui signifie gouvernement éclairé, une expression chinoise inspirée du Livre des mutations, mais dont le sens, par analogie et détournement significatifs, désignait aussi les Lumières. Celles qui viennent d’Occident, avec leurs puissances et leurs ombres, et dont l’Archipel a su tirer parti sans y perdre son « esprit ». Avec des tensions violentes, des embardées instructives et parfois meurtrières, à l’image de celles de son modèle européen ; ce qui ne l’a pas empêché de reprendre son cours démocratique, à la différence de la Chine.

Bernard De Backer, 2016

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Post-scriptum d’octobre 2018. Pierre-François Souyri sur France culture.

 

Les revenants

Terlanen

Maison japonaise à Terlanen (photographie de l’auteur)

On ne trouve pas dans les jardins japonais des amants couchés dans l’herbe ou se baignant dans la fontaine. […] Ces lieux stricts et délicats sont faits surtout pour être contemplés de l’intérieur d’une maison aux parois mobiles, assis, jambes croisées sur le rebord du parquet lisse, et laissant en soi s’absorber le crépuscule ou le clair de lune.

Marguerite Yourcenar, « Bosquets sacrés et jardins secrets », Le tour de la prison

 

Lorsqu’il marchait dans ces parages, à l’orée d’un bois clairsemé qui longeait une petite rivière, il cherchait la maison et pensait qu’il ne la retrouverait jamais. Il se remémorait une étroite bâtisse, isolée au bout d’une route, construite de briques, couleur sang de bœuf, auxquelles s’agrippaient de vieux lierres. Dans ses souvenirs, la route se transformait aussitôt en chemin de terre, puis pénétrait dans une forêt de hautes frondaisons tapissée de fougères ; un raide sentier latéral grimpait vers quelques landes au flanc d’une colline scellant la vallée. Des roucoulements de tourterelles et des criaillements de faisans perçaient parfois le silence de la combe.

Deux femmes vivaient autrefois dans la maison disparue. L’une, sagace, avait des yeux gris cerclés de lunettes et arborait un fin sourire complice, voilé par les volutes de cigarettes ; l’autre, plus jeune et sportive, était une activiste portant cheveux courts et proférant des propos engagés. C’était son amie, une cinéaste au regard vivace, qui l’avait emmené en moto vers la retraite forestière où les deux femmes séjournaient les fins de semaine. Les deux visiteurs y avaient pris des habitudes, passaient des soirées avec le couple, évoquant de lointains voyages, l’histoire de l’art, « la religion qui aliène », la lutte des femmes, les sorcières « comme les autres »… L’aînée, professeure de dessin, était un mélange de sagesse stoïque – Zénon et Hadrien comptaient parmi ses références – traversée de bouffées d’angoisse qui la faisait crisser des dents à l’approche de chaque rentrée scolaire. Elle épongeait ses anxiétés saisonnières à grand renfort de cigarettes et de vin. Ses propos étaient souvent ponctués de quintes, alors que sa compagne aux joues écarlates, qui écrivait dans Voyelles (comme la cinéaste), allait et venait, bricolait, chargeait le feu, préparait le repas. Leur liaison était discrète ; il se souvenait d’une seule fin de soirée où les deux amantes s’étaient enlacées. Lui-même, un peu gauche, se sentait en confiance dans cette atmosphère sylvestre et discrètement saphique.

Bernard De Backer, 2014

 

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L’Heure du Tigre

UTAMARO-Chushingura

Utamaro, 忠臣蔵 (source Wikimedia commons)

Et ils se taisent, car l’on ôta
les cloisons de leur esprit,
et l’heure où on les comprendrait
s’ébauche et disparaît.

Rainer Maria Rilke, Les fous

La voiture filait vers Laeken, par des confins peu familiers de ses passagers. Au-delà du canal strié de vaguelettes, séparant les deux rives de la ville, les voyageurs virent la vaste zone boisée du Palais bordant les quais, les avenues circulaires contournant le séjour muré du souverain. Le véhicule avait roulé le long de boulevards, emprunté des rocades, traversé de nombreux croisements et rails de tramways, longé grues et péniches après un large pont de pierre, puis des arbres crépitant de verdure en ce mitan d’avril.

Emportés par le tournis, les deux automobilistes conversaient sans modération : elle, la conductrice, légère, s’exprimant par saccades et avalant ses mots ; lui, le passager, faussement sagace, un peu lourd et feignant la maitrise de soi. Ils s’étaient égarés à plusieurs reprises, d’abord du côté de la Basilique et de ses larges avenues, ensuite aux approches de la Tour rouge à six étages, une fantaisie de l’ancien roi à la barbe blanche. Ajoutant à la confusion, un étrange défaut du moteur donnait l’impression que le véhicule était en permanence poursuivi par des ambulances avec sirènes et gyrophares.

Bernard De Backer, 2013

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Pray for Japan

Nagasaki

Nagasaki au printemps 2011 (photographie de l’auteur)

Ainsi jamais ils n’en viennent à raconter leurs ennuis,
les torts qu’on leur a faits, ce dont ils ont à se plaindre ;
ils font profession d’être endurants en toute difficulté
et de montrer un grand coeur dans l’adversité, et donc digèrent,
du mieux qu’ils peuvent, en leur intérieur, ce dont ils ont à souffrir.

Alexandre Valignano, Les Jésuites au Japon. Relation missionnaire, 1583.

Le train traversant la préfecture de Shimane serpente péniblement le long de la côte sud-ouest de Honshu, la plus grande ile du pays. Ici, point de Shinkansen au museau d’ornithorynque filant sur des voies de béton surélevées pour transpercer des mégapoles proliférantes — comme celles qui bordent la mer intérieure du Japon, d’Osaka à Hiroshima. On ne croise que des villages et des petites villes abritées dans des baies bordées de plages nues et de barques, de vieilles industries, une atmosphère désuète qui évoque les rivages de la mer Noire. C’est le Pays de l’Envers, une région délaissée et faiblement peuplée, coincée entre montagnes raides et falaises courtaudes balayées par le vent de Mandchourie. L’hiver, la neige peut y atteindre plusieurs mètres de hauteur.

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Le futon, le bain et le jardin

 

Futon

Futon au ryokan Seikanso à Nara (photographie de l’auteur)

À quoi notre vie doit-elle être comparée ? Elle est comme un gibbon
qui cherche à allonger les bras ; et si un bras est étendu, l’autre sera contracté.

Sengai (moine et peintre japonais, XVIIIe siècle)

La terre est sortie de la mer, puis s’est soulevée en vagues de mamelons cintrés de neige, alignés dans un paysage lunaire parcouru de rivières grises et nues. On ne voit aucune ville, aucune route — seuls de longs tracés rectilignes, comme griffes dans la glace : lignes à haute tension, fractures telluriques, messages aux extraterrestres ? Dans cette partie de la Sibérie qui jouxte la Mandchourie, entre Amour et Lena, des chaines de montagnes se succèdent au sud de l’immense plaine bordant l’océan Glacial Arctique : monts Boureïa, Aldan, Stanovoï, et leurs innombrables réticules, piémonts, plateaux de neige aveuglante, rivières gelées, moignons de forêts mortes, alpages carbonisés par le froid. Pas de traces, vu de cette altitude, des Nanaïs, Oultches, Evenks et Iakoutes dispersés dans ces immensités blanchâtres. Mon voisin, un moine archéologue arborant barbichette et lunettes d’écaille, se nourrit avec flegme depuis le survol de Sakhaline. Puis, baguettes posées, il s’endort bouche bée, tête retournée sur le dossier du siège.

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Un haïku pour Yves Leterme

matsuo-basho-haiku

Haïku de Basho (source Wikipedia)

Jeudi 29 avril 2010 entre 14 et 16 heures 30,
Parc de Bruxelles. En lisant Katô Shûichi,
Le temps et l’espace dans la culture japonaise.

Dans ma candeur naïve de Belge moyen arrosé par les médias, j’avais imaginé une après-midi historique et mis le cap sur le Parlement. Par cette splendide journée de printemps, le parc où s’est jouée la révolution1 de 1830 est envahi de promeneurs : amoureux, flâneurs, étudiants, lecteurs, gymnastes, musiciens… Les fontaines ploient sous le vent et aspergent les passants. Vais-je ouïr la sonnette d’alarme ? Me heurter à des grappes de militants du Vlaams Belang, agitant des orifl ammes jaunes et noires ? Entendre Olivier Maingain utiliser des armes de comparaisons massives ? Face au siège néoclassique de l’assemblée, appuyé aux grilles de métal noir, je contemple la scène en ce jour d’apocalypse, selon les termes d’Albert Frère déjà réfugié dans sa villa de Marrakech.

Bernard De Backer, 2010

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