Moderne sans être occidental

Moderne sans être occidental

 

Le « réveil » impérial de la Chine éclipse-t-il le rôle pionnier du Japon ? On parle certes toujours de l’archipel nippon contemporain, de ses robots, son Pokémon, ses poupées érotiques, ses mangas et ses centrales nucléaires. Et tout autant, bien entendu, du « Japon éternel » : ses cerisiers, sa cérémonie du thé, son théâtre Kabuki, ses estampes, ses temples et ses samouraïs. Mais le Japon dont on ne parle peut-être plus assez dans le contexte géopolitique actuel, c’est celui de l’ère Meiji (1868- 1912) — mot qui signifie gouvernement éclairé, une expression chinoise inspirée du Livre des mutations, mais dont le sens, par analogie et détournement significatifs, désignait aussi les Lumières. Celles qui viennent d’Occident, avec leurs puissances et leurs ombres, et dont l’Archipel a su tirer parti sans y perdre son « esprit ». Avec des tensions violentes, des embardées instructives et parfois meurtrières, à l’image de celles de son modèle européen ; ce qui ne l’a pas empêché de reprendre son cours démocratique, à la différence de la Chine.

Bernard De Backer, 2016

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Post-scriptum d’octobre 2018. Pierre-François Souyri sur France culture.

 

Le tsar, c’est moi

La tsar c'est moi

 

À l’approche du centième anniversaire de la révolution d’Octobre 1917, cet ouvrage robuste documente et analyse la tradition autocratique russe sous l’angle spéculaire de son « imposture ». Un legs pluriséculaire et une spécificité de la « voie russe » qui, selon l’auteur, déborde amplement la période tsariste. Son sujet concerne une dimension centrale et difficilement compréhensible — pour nous Européens vivant au XXIe siècle — du pouvoir politique moscovite : celui de l’ancien régime, mais aussi celui du pouvoir actuel, malgré les nombreuses évolutions en Russie et en Europe.

Bernard De Backer, 2016

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Écolo, la démocratie comme projet

Démocratie comme projet

 

Ce livre fouillé et documenté, instructif par son sujet et son iconographie, est le premier tome d’un diptyque que le décès de son auteur a empêché de mener à son terme. Il offre le grand intérêt de retracer le contexte, l’incubation, puis la naissance du parti Écolo en Belgique francophone. Et cela sur la base d’archives diverses, de souvenirs personnels et de rencontres avec différents acteurs clé. Aux antipodes d’un ouvrage surplombant de philosophie politique, consacré à l’émergence des « Verts » dans le champ politique, nous avons affaire à la reconstitution historique minutieuse d’un phénomène localisé, du moins à l’échelle mondiale. Cela, de surcroît, par un témoin direct et un acteur « aux premières loges » (à partir de 1999) de la période temporelle et politique qu’il tente de reconstituer.

Bernard De Backer, 2015

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Détruire les Arméniens

Détruire les Arméniens

Pendant la guerre nos dirigeants ont appliqué, avec des intentions criminelles, la loi de la déportation d’une manière qui surpasse les forfaits des brigands les plus sanguinaires. Ils ont décidé d’exterminer les Arméniens et ils les ont exterminés. Cette décision fut prise par le Comité central du CUP et fut appliquée par le gouvernement.

Mustafa Arif, ministre de l’Intérieur du gouvernement ottoman, déclaration dans le journal Vakit, Istanbul, 13 décembre 1918 (cité par Mikaël Nichanian)

De nombreux ouvrages historiques et divers documents testimoniaux ont été publiés à l’occasion du centième anniversaire du génocide des Arméniens, perpétré en 1915 par le pouvoir dit des « Jeunes-Turcs » regroupés dans le Comité Union et Progrès (CUP). Le lecteur trouvera une bibliographie succincte en fin d’article. Si nous avons choisi ce livre en particulier, c’est pour sa dimension synthétique et la clarté de son exposé. Il couvre toute la période qui encadre le génocide, allant du début du XIXe siècle — déclin de l’Empire ottoman, tentatives de modernisation et naissance de la question arménienne — à l’arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal en 1923. L’enchainement des pogromes de 1894-1896 (sous le règne autoritaire du sultan Abdülhamid II), des massacres d’Adana en 1909 et du génocide de 1915, puis des massacres du Caucase en 1918 (les deux derniers sous le gouvernement exclusif des Jeunes-Turcs), y est clairement exposé et contextualisé. Cet ouvrage de près de trois cents pages constitue dès lors une indispensable introduction au processus global de « nettoyage ethnique » qui frappa les communautés chrétiennes de Turquie, les Arméniens en premier lieu, et, on l’oublie souvent, les Assyro-Chaldéens. Les populations grecques (en dehors de celles de la région pontique bordant la mer Noire) échappèrent majoritairement aux exterminations pour des raisons stratégiques liées à la situation de guerre.

Bernard De Backer, 2015

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False self

False self

Comment arrivais-je à m’arranger avec moi-même quant à ce qui se passait ? Je
supposais que tout ce que Khan faisait de mal avec moi était justifié et que j’apprenais
à accepter des vérités intimes ; que c’était extraordinairement douloureux mais que
c’était l’essence d’une bonne et véritable analyse. Nous ne faisions pas l’une de ces
analyses mollassonnes qu’imagine un public ignorant, au cours de laquelle un lamentable névrosé ne parle que de lui et est passivement écouté et complaisamment encouragé.

Godley Wynne, « Sauver Masud Khan », Revue française de psychanalyse, 2003.

L’histoire sulfureuse et instructive du psychanalyste britannique d’origine pakistanaise, Masud Khan (1924-1989), analysant — et éditeur — de Winnicott pendant une vingtaine d’années, remonte à la surface, avec la publication de sa biographie fouillée par la psychanalyste américaine Linda Hopkins en projet de traduction en langue française. Ce retour sur Khan fut entrepris par le témoignage accablant du célèbre économiste britannique Godley Wynne, un de ses patients de 1959 à 1966, dans la London Review of Books en 2001. Wynne dont la seconde femme, Kathleen Epstein, avait épousé en premières noces le petit-fils de Sigmund Freud, le peintre Lucian Freud, et qui était elle-même en analyse avec Winnicott. Il faudrait sans doute construire un graphe, comme Michel Schneider l’avait fait pour le réseau analytique de Marylin Monroe, afin d’entrevoir le nouage des multiples relations psychanalytiques (cures, supervisions…), éditoriales, artistiques et mondaines du « beau Londres » de la seconde moitié du XXe siècle. C’est donc l’histoire d’un homme flamboyant et d’un analyste très en vue qui, à la fin de sa vie, sera exclu de la British Psychoanalytical Society.

Bernard De Backer, 2015

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Simon Leys. Un sinologue ombrageux et aimant

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Origine du pseudonyme de Pierre Ryckmans (source Wikipedia)

Dieu sait pourtant combien l’existence serait agréablement simplifiée si nous pouvions nous persuader que seule la Chine morte doit faire l’objet de notre attention ! Comme il serait commode de garder le silence sur la Chine vivante et souffrante, et de se ménager à ce prix la possibilité de revoir une fois encore cette terre tant aimée… 

Simon Leys, avant-propos à Ombres chinoises.

Je n’ai vu Simon Leys qu’une fois, le 28 novembre 2006, lors d’une conférence sur la peinture chinoise de la dynastie des Song, au collège Saint-Michel à Bruxelles. L’homme était meurtri par la froidure belge, plutôt grognon, ses diapositives étaient mitées et le projecteur doté d’une focale indécise. Mais après un temps d’échauffement salutaire, ses commentaires étaient devenus passionnés, son intelligence sensible et rigoureuse de l’univers pictural chinois avait captivé l’auditoire qui l’écoutait dans un silence religieux.

J’y renouais avec une lecture ancienne — celle des Propos sur la peinture de Shi Tao, traduits et publiés par Pierre Ryckmans en 1966 — qu’un lacanien esthète m’avait confié, à la suite d’un échange sur la peinture de paysage. C’était un syllabus ronéotypé, bourré de notes et d’idéogrammes. Certains m’étaient devenus familiers, après un long voyage en Chine et quelques cours de mandarin qui avaient précédé la traversée en solitaire de l’empire (en juillet-aout 1989, les murs de Tiananmen portaient encore des traces de balles). Je réalisai rapidement que l’auteur était le même que celui des Habits neufs du président Mao, ouvrage détonnant à la couverture « situationniste », lu quasiment sous le manteau au milieu de la déferlante maoïste des années 1970. La fréquentation, durant cette même période, des écrits de Victor Segalen, notamment ses poèmes exaltés sur le Thibet, m’avait permis de dénouer certains implicites du pseudonyme choisi par ce Belge d’une famille illustre, en lieu et place de son nom flamand signifiant « homme riche ». Comme certains d’entre nous le savent, Ryckmans a choisi (par prudence pour ses proches et pour maintenir l’accès à la « terre tant aimée ») de se nommer Leys en hommage à un héros de Segalen, Pierre se muant bibliquement en Simon.

Bernard De Backer, 2014

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La traversée des Alpes. Essai d’histoire marchée

Traversées des Alpes

 

L’effort physique que je dépensais à le parcourir était quelque chose que je cédais,
et par quoi son être me devenait présent.

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

 

C’est un curieux livre que vient de publier l’auguste « Bibliothèque des histoires », « pièce maitresse du dispositif éditorial de Gallimard pour accompagner la recherche historique » (selon l’éditeur parisien). Après Michel Foucault, Georges Duby, Jacques Le Goff ou Timothy Snyder, voilà que la prestigieuse bibliothèque, fondée par Pierre Nora, publie les carnets très réalistes et parfois un peu trash d’un randonneur, historien au chômage, lecteur assidu de L’Équipe et passionné de cinéma. Est-ce un hasard si la liste habituelle des « volumes publiés dans la bibliothèque » n’apparait pas en fin d’ouvrage ? Comme si, soudain conscient de sa témérité, l’éditeur n’avait pas osé mentionner les auteurs célébrissimes de son écurie dans le même volume que celui du cinéphile, suant sur les traces du GR 5.

Pourtant, l’histoire des sentiers montagnards et de leurs usages nous paraît une affaire aussi sérieuse que les autres. Admettons que notre marcheur historien soit une sorte de Marcel Gauchet des alpages, un Michel Foucault de la surveillance des gites d’étape ou un Timothy Snyder des sanglants sentiers de guerre. D’autant que l’ouvrage alterne les carnets de route du randonneur et l’histoire des chemins de montagne. Le petit monde des colporteurs alpins, des caravanes de sel, de simples ou de fromages, des gardefrontières et des contrebandiers (inventeurs du sac à dos), des randonneurs ou des parcs nationaux, vaut bien celui d’un village occitan ou des deux corps du Roi. Et puis, avouons ce puissant motif au lecteur (il n’y a pas plus de recension que de lectures innocentes) : l’auteur de ces lignes connait bien ces sentiers, leurs paysages, gites et topoguides. Il effectua même, un bon quart de siècle d’ici, la traversée « intégrale » des Alpes, du lac Léman à la Méditerranée, en solo tout comme l’historien (et une seconde fois depuis cette recension). Le recenseur lit donc également ce livre à l’aune de ses souvenirs et de ses godasses. Précisons toutefois que la proximité patronymique de l’auteur avec notre historien marcheur n’est que l’effet du hasard.

Bernard De Backer, 2014

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