Retour au Livre de Samuel

Couverture originale du livre de Huntington (source Wikipédia)

À la mémoire d’Hervé Cnudde, ancien camarade de La Revue nouvelle

« À mesure que la puissance de l’Occident décline, sa capacité à imposer ses concepts des droits de l’homme, du libéralisme et de la démocratie sur les autres civilisations décline aussi, de même que l’attrait de ces valeurs sur les autres civilisations »

Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, 1996

« La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale mondiale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue »

Texte devant être publié après la victoire sur l’Ukraine par l’agence russe Novosti et accidentellement mis en ligne, traduit par Fondapol, mars 2022

« À partir de maintenant, la Russie suivra sa propre voie, sans se soucier du sort de l’Occident, en s’appuyant sur une autre partie de son héritage : le leadership dans la décolonisation mondiale. La Russie peut nouer des partenariats et des alliances avec des pays que l’Occident a opprimés pendant des siècles… Sans le sacrifice et la lutte des Russes, ces pays n’auraient pas été libérés. La dénazification de l’Ukraine est en même temps sa décolonisation. »

Timofeï Sergueïtsev, idéologue du régime russe, avril 2022

« Nous devons fermement nous tenir à distance des pensées occidentales erronées comme « la séparation des pouvoirs » et « l’indépendance de la justice ».

Zhou Qiang, président de la Cour suprême chinoise, janvier 2017

« Notre Constitution n’est qu’un patchwork encombrant et hétérogène de différents articles en provenance de différentes constitutions occidentales. Elle ne comprend absolument rien qui puisse être considéré comme nous étant vraiment propre. Y trouvons-nous une seule référence dans ces principes directeurs de ce qui est notre mission nationale et notre référence centrale dans la vie ? Non ! »

Golwalkar, leadeur du RSS (Organisation paramilitaire nationaliste hindoue dont Narendra Modi, Premier ministre de l’Inde depuis 2014, fut membre), Bunch of Thoughts, 1966

« Une autre direction de l’humanité s’impose ! La direction de l’humanité par l’Occident touche à sa fin, non parce que la civilisation occidentale a fait faillite sur le plan matériel […] mais parce que le monde occidental a rempli son rôle et épuisé son fonds de valeur qui lui permettait d’assurer la direction de l’humanité […] L’islam seul est pourvu de ces valeurs et de cette ligne de conduite »

Sayyid Qutb, Jalons sur la route de l’islam, 1964
Qutb est un des idéologues majeurs des Frères musulmans

« J’ai cette image : l’Europe doit passer du temps des missionnaires au temps des monastères. Nous devons passer d’une logique d’expansion et de persuasion à une logique où il nous faut réfléchir à bâtir une enclave alternative, préservée autant que possible des pôles géopolitiques qui sont devenus trop puissants pour nous, espérant qu’après un cycle, l’Europe va retrouver son attractivité parce qu’elle aura su préserver son organisation sociale, ses valeurs politiques et économiques »

Ivan Krastev, Philosophie magazine, novembre 2021

Rarement lu par ceux qui le vouent aux gémonies, souvent mal compris par ceux qui s’en revendiquent, le livre, publié en français sous le titre Le Choc des civilisations (1997), fut même considéré comme une « prophétie auto-réalisatrice » lorsque les faits lui donnèrent raison. Singulier pouvoir d’une étude, d’abord publiée sous forme d’article dans la revue Foreign Affairs à l’été 1993. Une imputation de performativité du type : « C’est celui qui le dit qui le fait ». À l’heure où la géopolitique prend, plus que jamais, l’allure de conflits géoculturels, notamment entre le monde démocratique « décadent » et des puissances autocratiques ou hétéronomes comme la Chine, la Russie, l’Inde, l’Iran, la Turquie (pour ne parler que d’elles), il nous semble nécessaire de revenir sur ce livre. Son auteur avait, il y a près de trente ans, pressenti le conflit majeur entre la Chine et les États-Unis, mais également la « guerre frontalière » entre la Russie et l’Europe au sein de l’Ukraine. Taïwan et l’Ukraine sont des zones de conflits entre blocs civilisationnels, selon Samuel Huntington. Nous aborderons ces deux situations emblématiques, après avoir résumé le contexte et les thèses du livre, en revisitant son paradigme qui en cache peut-être un autre. Cela sans esquiver une interrogation finale sur les notions d’universel et de pluriversel que permet le recul temporel.

Comme beaucoup d’autres, Alain Franchon, remarquable journaliste au Monde par ailleurs, semble découvrir la lune. Voir son passage à 28 minutes d’Arte le 30 juillet 2022. Ah, si on avait vraiment lu Huntington on ne dirait pas que ce sont les démocraties contre les dictatures…

Commençons par le contexte, l’hypothèse centrale du livre et sa portée temporelle. Le contexte est celui de la chute de l’URSS en 1991, deux années avant la publication de l’article germinal de Huntington. Et il intervient dans le débat géopolitique après la diffusion de la thèse hégélienne de « la fin de l’histoire », développée par Francis Fukuyama (dans son article de 1989 et son livre de 1992) contre laquelle elle s’inscrit. L’hypothèse centrale d’Huntington, qui porte un point d’interrogation dans l’article de 1993, est que les clivages nouveaux entre les composantes d’un monde globalisé sont des divisions de natures culturelle et religieuse, associées à des aires civilisationnelles et leurs États-phares, cela après la domination de l’Occident qui est en déclin. Sa portée temporelle est historiquement restreinte et ne relève pas d’un culturalisme figé (dont on l’a souvent accusé de manière pavlovienne) : elle ne concerne que la fin du XXe siècle et la première partie du XXIe siècle, ce qui laisse de la marge historique à d’autres dynamiques postérieures. Nous serions donc au cœur de son hypothèse, davantage même que l’auteur en 1993. Voyons voir.

Le livre est découpé en quatre parties, dont la dernière, seulement, est relative aux conflits entre civilisations. Huntington décrit et analyse d’abord « Le monde divisé en civilisations », ensuite « L’équilibre instable entre civilisations » suivi par « Le nouvel ordre des civilisations » et, enfin, « Les conflits entre civilisations ». On remarquera sans peine que la notion de civilisation est centrale, à la fois dans le titre de l’ouvrage et dans ceux de chacune de ses parties. Il faut dès lors commencer par  analyser la notion, telle que définie par l’auteur, mais également dans quel contexte elle s’écrit au pluriel dans les titres de l’ouvrage. Et, par conséquent, plus au singulier (« La civilisation d’origine occidentale », supposée universelle), ce qui est grosso-modo la thèse de Fukuyama.

Un des livres de Fernand Braudel, historien du temps long et de l’école des Annales, qui ont inspiré Huntington (source Flammarion)

Au fond, le « livre de Samuel » nous conduit au cœur d’une question et d’actualités brûlantes en ce début de XXIe siècle : que devient la supposée universalité occidentale après la fin de la colonisation européenne ? Que cette dernière ait été d’occupation effective (Inde, Indochine, Indonésie, Iran, monde arabo-musulman, peuples autochtones des Amériques…) ou d’attracteur culturel (Russie, Chine, Turquie…). Le paradoxe, apparent au premier regard, est que les détracteurs d’Huntington sont le plus souvent des intellectuels et des militants anticolonialistes ou décoloniaux, souvent occidentaux ou occidentalisés. Comme si leur engagement néo-universaliste reproduisait un paradigme colonial inversé – à leur insu peut-on supposer. Nous y reviendrons. Rappelons en passant que Karl Marx était en faveur de la colonisation – passage obligé vers le capitalisme et, par là, vers le communisme –, lui qui avait écrit « L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie » (New York Daily Tribune, 8 août 1853).

Changement de drapeau et nouveau paradigme géopolitique

La première partie, « Le monde divisé en civilisations », commence par une anecdote cocasse et révélatrice. La scène se passe le 3 janvier 1992 à Moscou, lors d’une réunion entre universitaires russes et  américains. La statue de Lénine avait été enlevée, le drapeau soviétique remplacé par le drapeau russe, mais ce dernier était suspendu à l’envers… L’erreur fut corrigée pendant la première pause. Comme l’écrit Huntington : « La politique globale dépend désormais de plus en plus de facteurs culturels. Les drapeaux hissés à l’envers sont le signe de cette transition, mais de plus en plus ils flottent hauts et fiers… ». Et il ne s’agit pas seulement de brandir des identités culturelles existantes, mais également d’en « redécouvrir aussi d’anciennes » (pensons, aujourd’hui, à ce qui se passe en Russie avec la religion orthodoxe ou l’eurasisme, en Chine avec Confucius et « la  civilisation vieille de cinq mille ans », et avec l’islamisme d’Ibn Taymiyya en terre d’islam). Plus largement et plus structurellement, de notre point de vue – nous y reviendrons –, il s’agit d’une opposition entre une « structuration sociale autonome » (qu’incarne tendanciellement l’Occident, comprenant le Japon, Taïwan, la Corée du Sud, etc.) et une « structuration  sociale hétéronome » selon les termes de Gauchet, nourris par la tradition sociologique (dont Weber, Tönnies, Dumont et beaucoup d’autres).

Voyons-en les conséquences selon Huntington. D’entrée de jeu, il écrit que le thème central de son livre est « le fait que la culture, que les identités culturelles qui, à un niveau grossier sont des identités de civilisation, déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde d’après la guerre froide. » Les cinq parties du livre développent dès lors « ce corollaire de base ». L’auteur ajoute, quasiment en penseur « décolonial », pourrait-on dire pour la première partie de sa phrase : « Les Occidentaux doivent admettre que leur civilisation est unique mais pas universelle, et s’unir pour lui redonner vigueur contre les défis posés par les sociétés non occidentales. »

Empires coloniaux en 1914, incluant la Turquie et la Russie coloniales, les Amériques centrales et du sud étant majoritairement indépendantes sauf les Antilles (source Wikipédia)

La raison de ce changement de paradigme géopolitique est la fin de la domination, multipolaire et intra-conflictuelle, de l’Occident (Japon compris), notamment par les processus de colonisation effective et/ou de domination culturelle. Puis le passage actuel à un monde multicivilisationnel, après la fin de la guerre froide. Cela avec la particularité que le processus intense de globalisation, notamment numérique et commercial, a mis ses différentes parties en relation et en communication de manière beaucoup plus étroite. Bien évidemment, l’importance des États n’a pas disparu, mais ils ont tendance à se regrouper par civilisations autour d’un État-phare (Chine, Russie, Inde).

Ces regroupements et les conflits qui s’y associent s’expliquent par la montée en puissance des civilisations non-occidentales, par le biais des ressources naturelles (minières, pétrolières…), de la croissance démographique, du développement économique, de l’influence politique. Comme l’écrit Huntington : « Plus leur pouvoir et leur confiance en elles augmentent, plus elles affirment leurs valeurs culturelles et rejettent celles que l’Occident leur a imposées ». C’est ce que certains appellent « la décolonisation culturelle », consécutive à la décolonisation politique et économique, et favorisée par le transfert et l’appropriation de technologies ainsi que des ressources, après les indépendances.

L’auteur reprend cette affirmation étonnante de Jacques Delors (après une autre de Vaclav Havel) : « Les conflits à venir seront provoqués par des facteurs culturels plutôt qu’économiques et idéologiques » (1993). Par conséquent, précise Huntington, « Dans le monde d’après la guerre froide, la culture est une force de division et d’unité ». Il en résulte que « l’axe central de la politique mondiale (…) est ainsi l’interaction entre, d’une part, la puissance et la culture de l’Occident, et, d’autre part, la puissance et la culture des civilisations non occidentales. » Ou, en d’autres mots de notre point de vue, entre « structuration sociale autonome » et « structuration sociale hétéronome, car il s’agit bien ici d’un renouveau d’une bipolarité mondiale centrale – même si des différences majeures et des conflits se développent, selon l’auteur, entre les civilisations extérieures au monde occidental (par exemple, comme nous le voyons encore davantage aujourd’hui : entre le monde musulman et le monde hindou – avec un fort regain en Inde – , entre le monde hindou et le monde sinisé, entre le monde sinisé et le monde musulman – pensons aux Ouïghours au Xinjiang).

Ajoutons que cette bipolarité est complexe et dynamique, comme l’écrit l’auteur en se référant à Edward Said : « La polarisation de « l’Occident » et de « l’Orient » est, culturellement parlant, en partie due à la tendance généralisée à appeler civilisation occidentale la civilisation européenne. Au lieu d’opposer « l’Orient » et « l’Occident », on devrait plutôt dire « l’Occident et le reste du monde ». Cela impliquerait au moins qu’il existe plusieurs façons de ne pas être occidental. » Nous pensons toutefois que la bipolarité « structuration sociale autonome » et « structuration sociale hétéronome », à l’intérieur de laquelle il y a des situations hybrides, mouvantes et culturellement « colorées », est plus éclairante, moins « culturaliste ». Mais revenons au livre de Samuel.

L’illusion d’harmonie et les nouveaux conflits

La suite de cette partie, extrêmement touffue et documentée, comme l’ensemble du livre, développe la notion de civilisation et en identifie sept ou huit (voir la carte). Notons en passant que la première zone conflictuelle entre civilisations citée dans l’ouvrage est … l’Ukraine (p. 24 et pp. 38-39, ensuite développement pp. 238-245) – soit entre la civilisation occidentale et la civilisation orthodoxe. Il est utile de rappeler que les tensions entre les russophones orthodoxes de l’Est et les ukraïnophones gréco-catholiques de l’Ouest (pour faire très court) étaient déjà très perceptibles en 1993, comme nous l’avons nous-mêmes constaté en Ukraine. Huntington n’est pas prophète, mais clairvoyant et bien informé. Ajoutons que, à notre connaissance, les Ukrainiens n’avaient pas lu Le Choc des civilisations pour s’en inspirer…

Huntington précise que « le paradigme civilisationnel développe une grille de lecture relativement simple pour comprendre le monde à la fin du XXe siècle. Aucun paradigme, toutefois, n’est valable pour toujours. » Il réitère la portée temporelle restreinte de son analyse de la nouvelle géopolitique après la fin de la guerre froide, et n’en fait pas une lecture gravée dans le marbre, avec des civilisations essentialisées, prisonnières de leurs identités closes et rivales pour l’éternité.

L’auteur énumère ensuite de nombreux exemples de conflits ou de tensions pouvant être interprétés par le paradigme civilisationnel, en commençant, comme nous l’avons vu, par l’Ukraine. Nous ne pouvons les énumérer ici et nous centrerons plus tard sur l’Ukraine et Taïwan. Il termine en citant l’historien Fernand Braudel : « Pour toute personne qui s’intéresse au monde contemporain et à plus forte raison qui veut agir sur ce monde, il est ‘payant’ de savoir reconnaître sur une mappemonde quelles civilisations existent aujourd’hui, d’être capable de définir leurs frontières, leur centre et leur périphérie, leurs provinces et l’air qu’on y respire, les formes générales et particulières qui existent et qui s’associent en leur sein. Autrement, quelle catastrophique confusion de perspective pourrait s’ensuivre. » (On history, University of Chicago Press, 1980 – publié en français chez Champs, Flammarion).

Huntington conteste, preuves et arguments à l’appui (c’est le contenu de son livre), la fameuse affirmation de Fukuyama : « Nous avons atteint le terme de l’évolution idéologique de l’humanité et de l’universalisation de la démocratie libérale occidentale en tant que forme définitive de gouvernement. » On reste bouche bée, en 2022, face à cette affirmation un peu présomptueuse ou – soyons optimistes – pour le moins précoce, du moins de notre point de vue occidental. « Beaucoup ont partagé cette espérance d’harmonie, écrit Huntington (…) L’euphorie qui a suivi la fin de la guerre froide a engendré l’illusion d’une harmonie. Le monde est effectivement devenu différent au début des années quatre-vingt-dix, mais il n’en est pas devenu pacifique pour autant. Le changement était inévitable, mais pas le progrès. »

Et il rappelle que ce genre d’illusion a fleuri à la fin de chacun des conflits majeurs du XXe siècle. La Première Guerre mondiale, qui devait être « la der des ders », a engendré le fascisme et le communisme, la seconde a débouché sur la guerre froide. Aujourd’hui (en 1993 pour l’auteur, et puis les années suivantes, comme nous savons), « l’illusion d’harmonie qui s’est répandue à la fin de la guerre froide a vite été dissipée par la multiplication des conflits ethniques et des actions de « purification ethnique ». » (Huntington écrit son article, puis son livre, en pleine guerre de Yougoslavie, 1991-2001 – le feu couve encore sous la cendre en 2022, notamment en Bosnie et au Kosovo).

Huntington conclut sobrement : « Le paradigme reposant sur l’idée que le monde est harmonieux jure trop avec la réalité pour nous servir de repère ». Ceci étant, si « l’idée que le monde constitue une seule et même civilisation n’est pas défendable », ajoute Huntington, « il est utile d’examiner si oui ou non les civilisations deviennent plus civilisées. » Beau et paradoxal programme.

Les civilisations

Le concept de « civilisation », plus large que celui de « culture », est défini par Huntington, notamment en référence à Braudel. La première caractéristique, comme nous venons de voir, est qu’elles sont plurielles. Ensuite qu’elles constituent une entité culturelle au sens large (valeurs, croyances, institutions, structures sociales), dans lesquelles la religion joue un rôle central. Notons que la première couverture du livre, dont l’auteur n’est pas responsable, montrait une croix, un croissant et le ying-yang chinois. La croix figurait au-dessus… Elles sont aussi englobantes, ce qui signifie « qu’aucune de leurs composantes ne peut être comprise sans référence à la civilisation qui les embrasse ». C’est l’entité culturelle la plus large, le mode de regroupement le plus élevé. Ensuite, si les civilisations sont mortelles, elles ont la vie dure, ce sont des réalités d’une très longue durée, même si elles évoluent, s’adaptent.

Enfin, les civilisations ne sont pas des États, elles n’ont pas pour vocation de maintenir l’ordre, de mener des guerres, de négocier des traités, de dire le droit ou de collecter des impôts, bref, « d’effectuer les tâches des gouvernements ». Il y a des exceptions, mais contemporaines et limitées : la Chine et surtout le Japon. Le monde sinisé s’étend cependant au-delà de la Chine (notamment Taïwan et Hong-Kong à l’époque), ce qui n’est pas le cas du Japon. Nous avons vu que ce dernier pays est inclus dans le monde occidental (même si certains, comme Souyri, disent qu’il est « Moderne sans être occidental »).

Les civilisations aujourd’hui, selon Huntington (source Wikipédia)

Huntington retient, après discussion des typologies d’historiens, huit civilisations aujourd’hui, dont il définit brièvement les contours et l’histoire. Cela avant de synthétiser leurs interactions dans le temps et ensuite la montée en puissance de l’Europe puis de l’Occident depuis le XVIe siècle avec notamment l’expansion coloniale. Il a enfin cette phrase, prémonitoire pour 1996, sur l’après de la guerre froide : « La chute de cette idéologie [le communisme] en Union soviétique et son importante adaptation en Chine et au Viêt-Nam ne signifient toutefois pas nécessairement que ces sociétés importeront l’autre idéologie occidentale, la démocratie libérale. Les Occidentaux qui le supposent seront sans doute surpris par la créativité, la résilience et l’individualisme de ces cultures non occidentales. » En effet.

Combien, y compris parmi les spécialistes académiques, experts et politiques de haut niveau, (sans compter les autres) ont été surpris par les évolutions de la Russie et de la Chine contemporaines (sans oublier l’Inde), notamment en matière de droits humains et de démocratie. L’Ukraine et Taïwan en sont des enjeux majeurs aujourd’hui, aux frontières entre deux blocs civilisationnels.

Modernisation et occidentalisation

Ce thème est associé à une interrogation de départ : « Existe-t-il une civilisation universelle ? » Tout dépend de ce que l’on entend par là. Des valeurs de base, un sens moral partagé par tous les humains, l’interdit de l’inceste ? Cela ne fait pas, à supposer que ce soit toujours et partout universel, une civilisation, à moins de qualifier « cultures » ce que l’on appelait civilisations. Ou alors, il s’agirait de la « culture de Davos », une collection de traits communs des élites mondialisées. Mais cela ne fait pas non plus une civilisation. La civilisation européenne, puis occidentale, a vécu dans la croyance d’être universelle, mais elle l’est de moins en moins. La « culture de consommation de masse » (biens, équipements, produits culturels, divertissement…) n’est pas davantage une civilisation. MacDo, Disney ou les mangas n’en sont pas une, mais sont interprétés à travers le prisme de chacune d’entre elles.

Les langues et les religions ne sont pas universelles (même si elles peuvent voyager, se transformer), et les données rassemblées par Huntington montrent que la domination de l’anglais tend à diminuer au profit du mandarin, de l’hindi, de l’arabe ou de l’espagnol. Et comme le souligne l’auteur, « le fait qu’un banquier japonais et un homme d’affaires indonésien se parlent en anglais ne signifie pas qu’il soient occidentalisés. » De même, l’idée d’une religion universelle est une chimère, mais ce qui tend à augmenter c’est l’incroyance ou l’athéisme, mais pas partout. On peut se demander si Huntington a inclus les « religions séculières », comme les totalitarismes, dans les religions.

De ce point de vue, l’incroyance et l’athéisme sont principalement un phénomène occidental, voire européen. La Chine communiste revalorise sa tradition confucéenne et Poutine a inscrit Dieu dans la constitution russe, sans parler de la montée en puissance de l’hindouisme en Inde et, bien entendu, de l’islam et de l’islamisme dans le monde musulman et parmi les diasporas.

Ici également, c’est le couple autonomie/hétéronomie qui nous semble plus éclairant, mais ce n’est pas la grille de lecture de l’auteur. Pour finir sur cette dimension religieuse – et donc hétéronome en termes de structuration sociale, lorsque la séparation du temporel et du religieux n’existe pas – le paradoxe de la mondialisation initiée par l’Occident est de faire ressurgir la dimension religieuse dans les autres civilisations. Cela lorsque la domination ou l’influence occidentales déclinent, souligne l’auteur. C’est bien ce que l’on constate aujourd’hui, y compris en Chine et en Russie, et parfois de manière retentissante. Ce qui est congruent avec la sécularisation et la séparation du temporel et du religieux propre à l’Occident, surtout européen.

Il faut donc bien distinguer « modernisation » et « occidentalisation ». La modernisation concerne l’invention, la diffusion et l’appropriation des sciences, des techniques, de l’industrie occidentales par les autres civilisations. Les cas du Japon et de la Chine sont emblématiques sur ce point, mais ils ne sont pas les seuls. Le Japon – et Taïwan, la Corée du Sud –, quant à eux, ont également introduit la démocratie libérale, ce qui n’est pas le cas de la Chine. L’Ukraine est également plus démocratique et libérale que la Russie, ce qui explique bien des choses.

L’Occident se distingue des autres civilisation sur beaucoup d’autres choses, notamment la diversité des langues (et des États, source de son dynamisme malgré le lamento sur « l’Europe divisée »), la séparation des pouvoirs entre le spirituel et le temporel, l’État de droit, le pluralisme social (corps autonomes en dehors des liens du sang ou du mariage, comme les guildes, les monastères, les associations), les corps intermédiaires (notamment l’autonomie locale) et enfin, last but not least, ce que l’auteur appelle l’individualisme (l’autonomie de l’individu). Une civilisation non occidentale peut dès lors se moderniser sans s’occidentaliser sur ces points. Mais ce n’est pas le cas du Japon, nous l’avons dit, contrairement au titre de Souyri, « Moderne sans être occidental », et dont le livre nous semble cependant montrer l’opposé.

Pour finir, souligne à raison Huntington, si ces facteurs politiques, religieux et sociétaux ne sont pas la modernité scientifique, ils « ont permis à l’Occident de lancer sa propre modernisation et celle du monde. » Ils en sont la source. C’est ce que montre brillamment, parmi d’autres, le livre de Joel Mokyr, La culture de la croissance, avec une insistance sur l’unité culturelle de la « République des lettres » et les divisions politiques et rivalités avant les Lumières, permettant aux savants et philosophes « hérétiques » de se réfugier chez un voisin. La comparaison avec la Chine impériale, verticale et unifiée est éclairante.

Rejet, adoption ou réformisme 

Il y a plusieurs siècles, déjà, des réactions diverses et variables, souvent hybrides dans le temps, se sont produites dans d’autres civilisations,  face à la modernisation et l’occidentalisation : soit le rejet, soit l’adoption de la modernité et de l’occidentalisation, soit le réformisme hybride. Ce fut notamment le cas au Japon, en Chine et en Turquie, trois pays qui n’ont pas été colonisés (mais ont été colonisateurs, y compris la  Chine par des colonies de peuplement en continuité territoriale). Le Japon a d’abord pratiqué le rejet dès le XVIe siècle, avant de développer une politique très particulière d’ouverture, d’imitation et d’adoption aux XIXe et XXe siècles, décrite en détail par Souyri. La Chine impériale, elle, a rejeté l’influence occidentale mais pas la modernisation, cela avant l’avènement de la République de Chine avec Sun Yat-sen en 1912.

Quant à la Turquie, elle a instauré un système d’adoption (y compris celui de l’écriture latine) avec le kémalisme : un islam très contrôlé dans ses traditions populaires et rurales après l’abolition du Califat, mais une occidentalisation des élites urbaines. Le fondateur du Pakistan, Jinnah, était farouchement laïc (il se serait même trompé de date pour l’indépendance en 1947, la situant en plein ramadan). Dans d’autres cas, il s’agit de combiner modernisation et conservation des valeurs, pratiques et institutions de la culture d’origine. C’est le réformisme selon les termes d’Huntington. Ce fut le cas en Chine, avec l’adage « éducation chinoise pour les principes fondamentaux, éducation occidentale pour la pratique. » On trouve des exemples similaires en Égypte et au Japon au XIXe siècle, sans parler des tentatives de réformes de l’islam pour le concilier avec la modernité occidentale.

Vaste sujet que nous ne développerons pas ici, qui a connu de profonds changements allant dans le sens d’une modernisation techno-scientifique mais anti-occidentale fin XXe et début XXIe siècles. La Chine et la Russie, partenaires jumeaux aujourd’hui, en sont des exemples paradigmatiques. Comme le résume très bien Huntington (avec des schémas p. 99 et 100) : « … la modernisation favorise la désoccidentalisation et la résurgence de la culture indigène de deux manières. À l’échelon sociétal, la modernisation renforce le pouvoir économique, militaire et politique de la société dans son ensemble et encourage la population à avoir confiance dans sa culture et à affirmer son identité culturelle. À l’échelon individuel, la modernisation engendre des sentiments d’aliénation et d’anomie à mesure que les liens et les relations sociales traditionnelles se brisent, ce qui conduit à des crises d’identité auxquelles la religion apporte une réponse. »

Effacement de l’Occident

Comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, la fin de la domination occidentale est au cœur du livre de Huntington et constitue le facteur explicatif central du « choc des civilisations ». Notons qu’il ne parle pas seulement de « déclin » mais bien « d’effacement », du moins dans un des titres de chapitre. Il s’agit plutôt de l’effacement de sa domination. Les causes, déjà rapportées, en sont bien connues et longuement développées par l’auteur : la fin de la colonisation occidentale, le transfert de la techno-science (notamment par la délocalisation des industries et l’accueil des étudiants), les modifications démographiques, la réappropriation des ressources naturelles – pétrolières et minières –, la montée en puissance politique, etc. Facteurs auxquels il convient d’ajouter le rejet croissant et parfois violent de l’occidentalisation (elle même violente), mais pas celle de la modernité techno-scientifique.

C’est ce que les sociologues appellent, nous l’avons déjà écrit, la décolonisation culturelle. Les civilisations non-occidentales se sont approprié, à des degrés très variables selon les pays, les sciences et les technologies, mais pas les soubassements culturels qui les ont rendues possibles. L’image la plus caricaturale, déjà utilisée sur ce site, est celle d’un djihâdiste chaussé de Nike en véhicule tout terrain, armé d’une mitraillette, et qui maudit l’Occident. On pourrait tout autant évoquer l’hypothèse d’un cosmonaute chinois brandissant les Pensées de Confucius et la « Voie des Ancêtres »…

Cet effacement de l’Occident fut un processus lent (le livre de Spengler titré Le déclin de l’Occident date de 1918), il n’a pas suivi une ligne droite mais a connu « des pauses, des renversements, des retours en force », la capacité d’influence des acteurs et puissances non-occidentales dépend évidemment de leurs ressources (matérielles et culturelles). Huntingon va détailler ce processus et ses ressources, y compris, bien entendu, « la résurgence des cultures non occidentales ». Comme il l’écrit en une phrase bien frappée : « La puissance accrue des sociétés non occidentales sous l’effet de la modernisation engendre le renouveau des cultures non occidentales dans le monde entier ». Comme le disait Lénine, « Les capitalistes nous vendront même la corde pour les pendre ». Ajoutons que les puissances coloniales ont évidemment beaucoup « pendu » aussi, c’est le moins que l’on puise dire. Et, faut-il encore le préciser, pas seulement les colonisateurs européens « blancs ». Bref, « nous serons modernes mais nous ne serons pas vous ».

Huntington va détailler toute la première phase du processus dans un chapitre très touffu et documenté : « Économie et démographie dans les civilisations montantes ». Cela avant d’aborder la troisième partie de son livre, « Le nouvel ordre des civilisations ». Il y traite en détail et avec de nombreux exemples à l’appui de « la recomposition culturelle de la politique globale », la structuration des civilisations avec des « États phares » et leurs cercles concentriques, ainsi que l’épineuse question de la frontière civilisationnelle orientale de l’Europe avec la Russie et ses « étrangers proches ». Il précise que « la frontière civilisationnelle entre l’Occident et l’orthodoxie passe au plein cœur de l’Ukraine et ce depuis des siècles ». Il y consacre plusieurs pages. Arrêtons-nous y un instant.

L’Ukraine entre deux feux

En toute logique, si la recomposition de l’ordre mondial après le déclin occidental, la chute du mur de Berlin et la décomposition de l’URSS se fait selon des regroupements et des lignes de tension entre civilisations, l’Ukraine en sera affectée. C’est bien ce que pense Huntington et l’avenir ne lui a pas donné tort, c’est le moins que l’on puisse dire. Après avoir d’abord brièvement résumé l’histoire récente de l’Ukraine sous l’angle civilisationnel – à savoir une partie occidentale ukraïnophone gréco-catholique longtemps dominée par la Pologne, la Lituanie et l’Empire austro-hongrois, et une partie orientale russophone orthodoxe dominée par la Russie –, l’Ukraine à nouveau indépendante depuis 1991 (le pays fut déjà indépendant au début des années 1920, sans parler de la Rus’ de Kyiv du IXe au XIIIe siècle) hérite de ce partage.

Sans oublier la partie méridionale, incluant la Crimée, nommée « nouvelle Russie », et conquise par Catherine II au XVIIe siècle sur l’Empire ottoman et le Khanat de Crimée. L’Ukraine est dès lors divisée en trois, dont les deux parties orientales et méridionales sont majoritairement russophones. Une part des russophones orientaux sont des Russes qui ont remplacé les koulaks déportés et paysans morts durant la famine génocidaire[1] de 1933.

Résultats des élections de 2004 confirmant la division de 1994 (source Wikipédia)

Les résultats des élections présidentielles de juillet 1994 (les derniers connus par Huntington) confirment cette division, le candidat « pro-russe » Koutchma gagne largement les provinces de l’Est et du Sud, et le candidat « nationaliste » Kravtchouk gagne à l’ouest. Les différences de scores sont édifiantes. Koutchma l’emportera avec 52% des voix (mais des voix russophones lui ont sans doute manqué). Sur base de ce constat, Huntington trace trois scénarios pour l’avenir qu’il est intéressant de comparer avec ce qui s’est passé depuis 1996 (« Révolution orange », « Euromaïdan », annexion pseudo-référendaire de la Crimée, guerre au Donbass, menaces actuelles).

Carte du projet de « Nouvelle Russie », incluant la Transnistrie, en vert clair, la Crimée étant déjà considérée comme russe et le Donbass acquis (source Wikipédia)

Le premier scénario affirme que Russes et Ukrainiens sont deux peuples slaves majoritairement orthodoxes (même si l’église gréco-catholique ou uniate reconnaît l’évêque de Rome) et qu’ils « œuvrent avec succès à régler leurs différends » sans passer par un affrontement violent. L’Ukraine restera unie. Le second scénario, qui semble un peu plus probable à Huntington, est une séparation de l’Ukraine selon la ligne de partage qui sépare les deux entités ukraïnophones et russophones (nous avons vu qu’il y a, en fait, trois entités). L’auteur cite un général russe : « dans cinq, dix ou quinze ans, l’Ukraine, ou plutôt l’est de l’Ukraine, reviendra vers nous. L’ouest n’aura qu’à aller se faire voir. » Le troisième scénario, qui a la faveur de Huntington, est que « l’Ukraine restera unie, restera déchirée, restera indépendante et coopérera avec la Russie. » La suite des évènements, notamment Euromaïdan, nous a appris que la majorité des Ukrainiens, dont de nombreux russophones (le président ukrainien, Zelensky, est un russophone de parents juifs, né à Kryvyy Rih près de Dnipropetrovsk), se sont tournés vers l’Occident et l’Europe – c’est le sens d’Euromaïdan. En rétorsion, la Russie a annexé la Crimée par un référendum illégal et a soutenu les séparatistes d’une partie du Donbass russophone. La partie, comme nous savons, est loin d’être finie. Nous ne savons, à l’heure de publier ce texte, si la Russie envahira un morceau du pays (« La Nouvelle Russie »), la totalité de l’Ukraine ou n’envahira pas.

L’Ukraine aujourd’hui, amputée de la Crimée et d’une partie du Donbass (source Wikipédia)

Cet exemple ukrainien (associé à la transformation de plus en plus dictatoriale du régime russe, mais également idéologiquement anti-occidental) nous montre à la fois la puissance explicative et prédictive du paradigme civilisationnel, mais également son caractère culturaliste parfois trop clos, même s’il n’est annoncé comme valide que pour une période donnée. En effet, ce que les évolutions nous enseignent (cela vaut également pour la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce orthodoxes dans l’UE), c’est que des russophones ukrainiens se défient de plus en plus du régime de Moscou et se tournent vers l’Europe, ce qui explique d’ailleurs la crainte de Poutine de voir l’Ukraine lui échapper.

Ce qui est dès lors en jeu, comme nous l’avons déjà signalé, c’est un déterminant qui transcende les différences culturelles, à savoir la nature autonome (démocratique horizontale) ou hétéronome (non démocratique verticale) des paradigmes et sociétés concernés. Bien évidemment, ils ne sont pas totalement indépendants de ces facteurs culturels qui peuvent favoriser ou inhiber des évolutions, voire favoriser des involutions.

La leçon taïwanaise

La même chose se joue entre l’île de Taïwan et la Chine continentale, appartenant pourtant toutes deux à la civilisation chinoise – en ayant à l’esprit que la population autochtone de Taïwan n’était pas chinoise avant le XVIIe siècle mais d’une culture austronésienne (voir la carte). Ce sont les Hollandais qui encouragèrent une migration de travailleurs chinois dans l’île il y a deux siècles[2]. Rappelons tout d’abord que le monde sinisé – la civilisation chinoise – est à la fois plus grand et plus petit que son État phare, la République populaire de Chine aujourd’hui.

Plus grand, car la civilisation chinoise déborde largement le territoire de la Chine, y incluant Taïwan (et Hong-Kong à l’époque de Huntington), des îles de la « Mer de Chine », la très grande diaspora chinoise en Asie (Singapour, Malaisie, Indonésie, Thaïlande, etc.) et ailleurs (Australie, États-Unis, Europe…), sans oublier de nombreux éléments de la culture chinoise (écriture, riziculture, architecture, confucianisme…) au Japon, en Corée, dans les pays d’Indochine (la bien nommée). Mais également plus petit, le Tibet (Xizang en chinois, « Maison des trésors de l’Ouest »), le Turkestan oriental des Ouïghours (Xinjiang en chinois, « Nouvelle frontière ») et la Mongolie intérieure n’étant pas de culture chinoise, mais bien des colonies de peuplement, sans oublier d’autres minorités en Chine qui ne sont pas Hans (Chinois ethniques, pour faire court).

Localisation originelle des peuples autochtones à Taïwan (source Wikipédia)

Revenons à Taïwan. Bien que devenue de culture chinoise – avec des populations autochtones, ayant progressivement obtenu des droits – depuis la colonisation et le repli du Kuomintang après la victoire communiste en 1949, Taïwan s’est progressivement transformée en pays démocratique à l’occidentale. Mais selon le paradigme civilisationnel de Huntington, l’île devrait réintégrer le monde sinisé au sens politique et sociétal, et pas seulement culturel, dans le contexte d’une tension croissante entre les États-Unis et la Chine (qu’il avait anticipé en 1996). Et c’est bien l’objectif de la Chine de Xi Jinping pour qui le slogan « un pays, deux systèmes » n’a pas de sens, comme nous l’avons vu avec le sort réservé à Hong-Kong.

Pour le régime chinois, écrit Huntington en 1996, bien avant l’avènement de Xi Jinping, « les personnes d’ascendance chinoise, même si elles sont citoyennes d’un autre pays, sont membres de la communauté chinoise et donc sujettes dans une certaine mesure à l’autorité du gouvernement chinois. L’identité chinoise est définie en termes de race. Les Chinois sont ceux qui « sont de même race, ont le même sang et ont la même culture », comme l’a dit un chercheur de Chine populaire ». Affirmation qui prend encore plus de sens en 2022, à l’heure de l’assimilation forcée, voire du génocide culturel et physique (le contrôle des naissances et la stérilisation des femmes ouïghoures) des minorités de Chine populaire[3]. Il faut réaliser « la Grande Chine ».

La Chine contrôlée et revendiquée (source Wikipédia)

Taïwan est donc, de ce point de vue, à la Chine ce que l’Ukraine est à la Russie selon Poutine – même si les différences sont notables, notamment au niveau historique (Taïwan ne représente pas pour la Chine ce que la Ru’s de Kyiv représente pour la Russie). Une grande différence, cependant, est que l’occidentalisation démocratique de l’île après la dictature du Kuomintang ainsi que la prospérité de Taïwan semblent plus profondes que celles de l’Ukraine. L’île bénéficie par ailleurs de la protection militaire de Washington.

L’on peut donc être « chinois et occidental », ce dernier terme signifiant la structuration sociale et politique, pas la culture (matérielle et immatérielle, comme la langue, les traditions, les arts, la cuisine…). Après une phase de rapprochement initiée en 1981 et pendant laquelle « le sang primait plus que l’eau », Taïwan s’est en effet éloignée de la Chine continentale à partir de 1995.

Huntington, en 1996, pose clairement la question : « Taïwan peut-elle rester démocratique sans devenir formellement indépendante ? Dans l’avenir, Taïwan pourra-t-elle être démocratique sans rester effectivement indépendante ? » (nous soulignons). Et il conclut : « Au début du XXIe siècle, il est probable que par la force ou la négociation, ou par un mélange des deux, Taïwan sera intégrée de façon plus étroite à la Chine continentale. » La situation en 2022, dans la foulée de l’écrasement de la démocratie à Hong-Kong et de son assimilation de force, montre le contraire.

C’est par ailleurs une femmeTsai Ing-wen du Parti démocrate progressiste ; elle en est à son second mandat – qui préside Taïwan et tient tête à la Chine continentale. Ce n’est certainement pas anodin. Combien de femmes parmi les deux cents membres du Comité central du PCC ?

Une seule femme, Sun Chunlan, fait partie des vingt-cinq membres du Bureau politique du PCC. Aucune femme n’a jamais siégé dans le comité permanent du Bureau politique, regroupant les sept personnes dirigeant réellement le pays depuis 1949. La récente « blague » de Poutine au sujet de l’Ukraine, « Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter » est évidemment du même tabac. On notera l’assimilation de l’Ukraine à une femme soumise au mâle russe. Sans oublier la crispation sur la problématique LGBT et la « Gayrope ». Taïwan est le premier pays d’Asie ayant légalisé le mariage homosexuel, la Chine en est loin.

Tsai Ing-wen en campagne électorale (source Wikipédia)

Cette question est loin d’être négligeable et fait évidemment penser à la déclaration de Mao invoquée rituellement par les défenseurs du maoïsme : « Les femmes portent la moitié du ciel ». Elles le portent, en effet, mais ne le représentent ni le dirigent. On peut se poser la même question pour la Russie, l’Inde, l’Iran, la Turquie, le monde arabe, etc. L’égalité entre les femmes et les hommes est un marqueur fondamental de la démocratie, et, plus profondément encore, de la sortie de la structuration sociale hétéronome (« religions séculières » comprises) comme Gauchet l’a analysé dans « La fin de la domination masculine »[4].

Femme taïwanaise manifestant pour l’Ukraine (source Chiang Ying-Ying AP, DR)

Le paradigme caché

Ce long détour par l’Ukraine et Taïwan permet à la fois de mesurer la validité des analyses d’Huntington en 1996 – nous n’abordons pas les autres parties du monde qu’il examine dans son livre, ni son dernier chapitre très instructif « L’Occident, les civilisations et la Civilisation » – mais aussi leur dimension parfois trop étroitement « culturaliste ». Que des russophones ukrainiens et des Chinois de Taïwan (sans parler de leurs homologues démocrates, citoyens de leur l’État-phare) se soustraient aux sirènes de leur civilisation est significatif. D’abord du fait que cette emprise n’est pas totale, bien entendu, mais surtout qu’elle cache une autre tension, universelle celle-là, qui transcende les civilisations particulières. Il s’agit, comme nous l’avons déjà évoqué, de celle qui oppose une conception de la structure sociale appuyée sur un garant méta-social (cette expression judicieuse est utilisée par le sociologue Alain Touraine dans Production de la société, 1973) à celle qui a fait le deuil de cet ancrage et conçoit la société comme produite de manière autonome par elle-même.

Ce garant méta-social est soit une transcendance religieuse (c’est bien pour cela que le déclin de l’Occident suscite des « retours du religieux » dans les autres civilisations comme le souligne Huntington – et que la couverture originale de son livre est ornée de symboles religieux), soit une « religion séculière » comme le communisme ou le fascisme, et ses succédanés populistes contemporains, de droite ou de gauche, voire « la main invisible » du marché des néo-libéraux. Le débat, opposant l’idéologue eurasiste, orthodoxe vieux-croyant, Alexandre Douguine à Bernard-Henri Lévy, est très instructif sur ce point.

Il est temps de conclure sur la question de l’universel « irréductible » (merci à celle qui l’a soulevée en ces termes dans nos échanges) et du pluriversel que ce « paradigme caché » engage, en permettant de sortir des univers civilisationnels clos, de la position relativiste et aporétique (contradictoire sur le fond) associée. Soulignons cependant que, selon nous, le livre de Huntington a mis l’accent avec raison sur la dimension culturelle, religieuse, des civilisations, liées aux conflits contemporains, avec une argumentation de fond très documentée. Son apport a été et est toujours fondamental pour sortir des illusions universalistes occidentales qui suivirent la chute de l’URSS et, avant cela, de la décolonisation. Il permet aussi de dessiller, tant que faire se peut, un certain aveuglement des contempteurs néo-universalistes de l’Occident qui y participent sans s’en rendre compte.

Une leçon forte et périlleuse nous semble se dégager de ce débat. Si nous prenons l’hypothèse qu’il existe effectivement une dynamique universelle comme il y a des « convergences évolutives » en biologie, conduisant par des chemins tortueux et souvent douloureux à l’autonomie démocratique des sociétés humaines – et ce qui s’y associe en matière de droits, d’égalité des genres, de libertés et de responsabilités –, elle emprunte la diversité des voies civilisationnelles. Ces dernières ont été réactivées dans la conjoncture postcoloniale. L’universel ne peut donc qu’être pluriversel, conduire à des « modernités métisses » (au sens large du mot modernité) comme les appellait Jean-Claude Guillebaud dans Le commencement d’un monde (2008). Débrouillons-nous avec ce paradoxe, ou du moins cette complexité inattendue. Nous ne sommes pas prêts de connaître la Fin de l’Histoire.

Bernard De Backer, février 2022

Addendum. Une partie non négligeable du livre de Samuel Huntington est son chapitre final, consacré notamment aux effets du « choc des civilisations » au sein de l’Occident (mais pas seulement) par le biais des migrations et communautés diasporiques, ainsi que des dynamiques politiques d’une partie des élites occidentales à cet égard (multiculturalisme, politiques identitaires, etc.). Comme nous avons déjà traité de ces questions dans un autre article, nous n’en parlons pas ici.

Complément du 27 juillet 2022. « En Chine, une nouvelle agression en public relance le débat sur les violences faites aux femmes. Un mois plus tôt, une violente agression avait suscité un questionnement au sujet de la sécurité des femmes en Chine. », Le Monde du 27 juillet. Pour ceux qui pensent que la domination masculine et le patriarcat sont une caractéristique de l’Occident…

Complément du 11 mai 2022. « La guerre en Ukraine met en évidence le fossé qui s’est creusé entre “l’Ouest” et “le Reste” de la planète ». Plusieurs grands pays ont fait le choix de renvoyer dos à dos la Russie et l’Ukraine. Ce qui illustre la perte d’influence du camp occidental, analyse dans sa chronique Gilles Paris, éditorialiste au « Monde », Le Monde, 11 mai. Extrait :  » L’Ukraine met ainsi en évidence le fossé qui s’est creusé entre « l’Ouest » et « le Reste » (de la planète), selon la formule de la géopoliticienne Angela Stent, chercheuse associée à la Brookings Institution, un cercle de réflexion de Washington, qui donne son titre à un article publié par Foreign Policy. Ce fossé est une très mauvaise nouvelle pour les espoirs d’une meilleure gouvernance mondiale, à l’heure où l’Organisation des Nations unies essuie humiliations sur échecs. Conjoncturellement, avec une invasion russe sur laquelle elle se montre incapable de peser. Structurellement, avec une catastrophe climatique pour laquelle elle est réduite à un rôle de lanceuse d’alerte quasi aphone. La brève pax americana, ô combien imparfaite, a vécu. A sa place, une ère d’extrême instabilité et d’imprévisibilité renforcée s’installe. » Ajoutons que « The West and the Rest » n’est pas une expression neuve. Elle est utilisée par Huntignton (et sans doute bien avant). Allant dans le même sens, ce remarquable article d’Oleksiy Arestovytch, conseiller du président Zelensky, publié sur Desk Russie le 13 mai 2022 : « En 1991, l’Occident remporte la guerre froide contre l’Union soviétique, et dans l’euphorie de la victoire, annonce la « fin de l’Histoire ». Il dirige seul le monde, il fixe ses propres règles. Craignant des récidives dues au ressentiment, comme cela avait été le cas en Allemagne après la Première Guerre mondiale, on ouvre les marchés autant que possible et on fait entrer Poutine et la Fédération de Russie dans le G7 et le G20, on lui accorde des avantages, on investit, on mène une politique de soutien économique. En faisant cela, l’Occident table sur le fait que l’économie modifiera la structure même de la société, qui à son tour agira sur le champ politique. » C’est du Huntington 29 ans après…

Complément du 30 mars 2022. Michel Eltchaninoff : « Vladimir Poutine mène une guerre de civilisation ». La défense du conservatisme traditionaliste russe face au modernisme de l’Occident, considéré comme décadent, constitue le ressort idéologique de l’invasion de l’Ukraine par le président russe, explique l’essayiste, dans un entretien au « Monde », Le Monde du 30 mars. Mais également, le lendemain : Le chef de la diplomatie russe en Inde, bienvenue dans le monde multipolaire, Pierre Haski, Géopolitique, France Inter. Haski ne nous semble pas pointer l’enjeu central. Voir notre article sur l’Hindouisme politique au travail. La revue Esprit organise le mercredi 6 avril un webinaire sur le thème « Ukraine, Russie, une guerre de civilisation ? » avec notamment Michel Eltchaninoff.

Complément du 25 février 2022. Aucun des trois scénarions mentionnés par Huntington n’a eu lieu après l’invasion russe du 24 février, qui n’est plus une guerre civile. Le pays tout entier semble se diriger vers le statut de vasal de la Russie, comme la Biélorussie. Avant une éventuelle intégration dans l’Empire russe, sous une forme ou sous une autre. Mais il est encore trop tôt. 2 avril 2022. On semble plutôt se diriger vers une partition selon le deuxième scénario de Huntington.


[1] Sur le caractère génocidaire de la famine, voir notamment Apelbaum, Famine rouge : la guerre de Staline en Ukraine, Grasset, 2019 et Werth, La grande famine ukrainienne de 1932-1933, 2007. Ce texte est publié en ligne dans sa version anglaise, The Great Ukrainian Famine of 1932-33, April 2008, Online Encyclopedia of Mass Violence. L’auteur y écrit : « Le terme de génocide paraît s’imposer pour qualifier l’ensemble des actions politiques menées intentionnellement, à partir de la fin de l’été 1932, par le régime stalinien pour punir par la faim et par la terreur la paysannerie ukrainienne, actions qui eurent pour conséquence la mort de plus de quatre millions de personnes en Ukraine et au Caucase du Nord. »

[2] Il s’agit donc d’une colonie chinoise (il y en a d’autres), tout comme l’Irlande était une colonie anglaise.

[3] Tout comme, mutatis mutandis, l’Occident l’a fait dans ses colonies ou possessions, notamment au Canada avec les enfants autochtones enlevés à leur famille et occidentalisés de force. Comparaison n’est évidemment pas justification. Une différence, néanmoins, tient à l’évolution proprement orwellienne du régime chinois à parti unique, notamment grâce aux nouvelles technologies. Sans oublier l’inscription du génocide culturel des Ouïghours dans celui des Tibétains et des Mongols, et du caractère totalitaire du régime qui fit des dizaines de millions de morts lors de la famine du « Grand bond en avant ».

[4] Nous ne pouvons résumer son analyse ici (Gauchet, Le Débat, 2018). Citons simplement cette phrase de l’interview au Monde du 9 novembre 2018 : « Le problème constitutif des sociétés, c’est d’assurer leur continuité dans le temps, indépendamment du fait que leurs membres ne cessent de se renouveler dans le cycle des morts et des naissances. Les religions ont répondu à ce problème en plaçant l’organisation collective dans la dépendance d’un fondement surnaturel et intangible. Mais cette perpétuation culturelle exige évidemment le support de la reproduction biologique. Or celle-ci passe par les femmes qui font les enfants. C’est là que se joue leur subordination, dans l’appropriation sociale de cette puissance cruciale et sa soumission à l’impératif plus élevé de continuité culturelle, reporté du côté des hommes. La « valence différentielle des sexes » dont parle Françoise Héritier a été fonction de cette production de la transcendance temporelle des sociétés.» Le lecteur intéressé trouvera un exemple presque paradigmatique de domination masculine parmi les chasseurs-cueilleurs animistes d’Amazonie dans Les lances du crépuscule de Philippe Descola (Plon, col. Terre humaine, 1993), notamment le chapitre « L’amour au pluriel ».

Références

(un Niagara d’articles et d’ouvrages savants ayant paru sur ce livre et ses thèses, je me suis centré sur quelques sources associées, souvent récentes, mes capacités intellectuelles et temporelles étant limitées)

  • Besson Samantha, « Le retour des crispations intercivilisationnelles doit nous inquiéter », propos recueillis par Gaïdz Minassian, Le Monde du 29 janvier 2022. Extrait : « Ce retour des crispations intercivilisationnelles doit nous inquiéter. La question pour le droit international contemporain est de savoir comment éviter l’opposition entre un universalisme uniformisant et impérialiste d’une part, et un relativisme essentialisant et antagoniste d’autre part. »
  • Bogomolov Konstantin, « The Rape of Europe 2.0 », traduit en anglais et publié par le Centre Simone Weil, 14 mars 2021 (texte original publié en russe par Novaya Gazeta le10 février 2021). Une allusion subtile à l’article de « L’Occident kidnappé » de Kundera et à la mythologie.
  • Charrel Marie et Paris Gilles, « Quand l’Occident croyait à la convergence de la Chine », Le Monde du 10 décembre 2021. Extrait : « C’était l’époque de la mondialisation heureuse. Celle où, en Europe comme aux Etats-Unis, beaucoup pensaient, dans le sillage du politologue américain Francis Fukuyama, que la chute du communisme marquerait la fin de l’histoire et la victoire définitive du libéralisme. »
  • Cheng Anne, Peut-on encore penser en Chine ? (conférence organisée par la revue Esprit en janvier 2021)
  • Cnudde Hervé, « Faut-il pendre Samuel Huntington ? », La Revue nouvelle, octobre 2001
  • Dougine Alexandre et Lévy Bernard-Henri, débat au Nexus Symposium à Amsterdam, 21 septembre 2019, un débat dans un anglais globish approximatif, mais fort instructif sur le fond (remarquons l’homologie structurale entre l’eurasisme de Douguine et l’islamisme de Qu’tb)
  • Faure Valentine, « Le pluriversel, pour un ‘monde fait d’une multitude de mondes’ », Le Monde du 22 décembre 2021. Extrait : « Avec ce terme, d’abord utilisé par les intellectuels décoloniaux d’Amérique latine, il s’agit de reconnaître l’apport des autres traditions philosophiques face à l’universalisme occidental eurocentré. »
  • Gauchet Marcel, « La fin de la domination masculine », Le Débat 2018/3
  • Huntington Samuel P., Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997 (titre original : The Clash of Civilizations and the remaking of World Order, 1996). L’article de départ était titré « The Clash of Civilizations ? », Foreign Affairs, été 1993. Au moment de sa publication, Huntington (1927-2008) était professeur à l’Université d’Harvard et expert du Conseil national américain de sécurité sous l’administration Carter. Il s’est opposé à la guerre en Irak. La version utilisée est celle de la collection de poche chez Odile Jacob, à laquelle renvoient les références de page.
  • Kauffmann Sylvie, « La déclaration sino-russe de Pékin est l’affirmation d’un autre modèle de gouvernance avec, en ligne de mire, l’ordre international actuel », Le Monde, 9 février 2022. Extrait : « Jusqu’où peut aller l’alignement russo-chinois ? (..) La question se pose évidemment dans l’hypothèse d’une nouvelle offensive militaire russe en Ukraine ou d’une offensive chinoise sur Taiwan. »
  • Reinhardt François, « Chine : le drame ouïghour », Arte, février 2022
  • Ricard Philippe, interview de la chercheuse Amélie Zima, « La force d’attraction de l’Union européenne en Ukraine gêne Vladimir Poutine », Le Monde du 4 février 2022
  • Salles Alain, « 2021 a été une bonne année pour les dictateurs et une mauvaise pour les démocraties », Le Monde, 30 décembre 2021
  • Torbakov Igor, « Unhitching the wagon », Kritika 7-8 2021, traduit en anglais par Eurozine, 22 janvier 2022. Une intéressante critique des idéologies eurasistes du régime poutinien et, plus largement, d’une partie de l’intelligentsia russe contemporaine. Dans une revue ukrainienne, ce qui n’est sans doute pas un hasard.
  • Trécourt Fabien, « Courant de pensée ambitionnant de rendre les humains immortels, le cosmisme russe est aujourd’hui réinvesti par Poutine », Le Monde du 13 février 2022. Extrait : Alliant spiritualisme et engouement pour la science, ce courant de pensée né dans la Russie du XIXe siècle entend ressusciter les morts et aurait influencé le projet de conquête spatiale. Dans un entretien au Monde, Michel Eltchaninoff, qui lui consacre un ouvrage, analyse ses liens avec le christianisme et son influence actuelle. Nous avions rencontré un phénomène similaire à Kyiv en 1991.
  • Vitkine Benoît, Aux JO de Pékin, Vladimir Poutine et Xi Jinping s’affichent en leaders d’un monde post-occidental, Le Monde, 5 février 2022

Globalisation et « chocs des civilisations » sur Routes et déroutes (ressources et liens associés)

Articles autour de l’Ukraine, de la Russie et de la Chine sur Routes et déroutes

3 réflexions sur “Retour au Livre de Samuel

  1. Merci, cher Bernard, je le lis demain, super.

    Pierre

    Pierre ANSAY

    Merci pour cet excellent article qui ouvre la réflexion et permet, pour le non spécialiste, une économie de lecture et déploie des perspectives très ambitieuses.

    J’aime

  2. Cher Bernard,

    Je viens de terminer la lecture de ton article, très ardu à lire, mais tout à fait éclairant pour les débats actuels. Pour ma part, je me demande bien comment au cœur même des débats au sein de la gauche entre racisés, décoloniaux, féministes musulmanes, les mouvements de lutte contre l’islamophobie liés à la lutte contre le racisme, inscrire cette approche métissée de l’universalité que tu appelles pluriversité, et ce d’autant plus que une tension se fait jours entre ceux et celles qui confessent leur hétéronomie et celles et ceux qui s’inscrivent dans le chemin de crête de la construction de leur autonomie. Les convergences des luttes, l’intersectionnalité sont des outils intéressants.

    Bref, je trouve tout cela bien complexe.

    Merci pour ton éclairage intellectuel.

    Jojo

    J’aime

    1. Merci Jojo, pour cette lecture. Pour ma part, mon article se veut analytique et non engagé au sens politique étroit. Ceci étant, j’ai du mal à saisir qui sont les protagonistes du débat dont tu parles, sinon les « croyants hétéronomes » (les lois de la cité doivent être celles dictées par une entité transcendante) d’un côté, et les « incroyants autonomes » (les lois de la cité doivent être celles construites par les hommes) de l’autre. C’est vite dit, mais je n’ai qu’un timbre-poste 🙂 Ceci étant, ce débat, si c’est bien celui-là, ne concerne pas que la gauche. Je pense aux fondamentalistes chrétiens supporters de Trump, ou aux militants hindouïstes de Narendra Modi.

      P.S. Voir également l’addendum de mon article. J’ajouterai que si on parle beaucoup d’islamophobie (terme que je n’aime pas, comme toutes les « phobies » qui fleurissent dans cette novlangue psychiatrique), il ne faut pas oublier, tant qu’à faire, la « démocratophobie », mot utilisé par la sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar (proche d’Alain Touraine). Autrement dit : la peur de la perte du garant méta-social. On peut le comprendre, il n’y a qu’à s’informer sur l’histoire européenne riche en mouvements de panique face à « la mort de Dieu ».

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