Qui a peur d’Orlando ?

Woolf Orlando

Première édition de Orlando (source Wikipedia)

Orlando : A Biography est le titre d’un roman et le nom d’un personnage androgyne de Virginia Woolf, ouvrage dédié à celle qui fut son amante, Vita Sackville-West. Il raconte l’histoire et les incarnations successives, sur quatre siècles, d’un aristocrate de l’époque élisabéthaine qui, après un long sommeil, se réveille dans le corps d’une femme. En partie autobiographique, cette œuvre serait une allégorie de la bisexualité de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West[1].

Par un étonnant hasard au regard des évènements tragiques de Floride, la ville d’Orlando et le personnage de Woolf trouveraient tous deux l’origine de leur nom dans une pièce de Shakespeare, As You Like it (Comme il vous plaira), dans laquelle des protagonistes changent de sexe par déguisement. C’est notamment le cas de Rosalinde, aimée par le gentilhomme Orlando, qui se présente à lui travestie en Ganymède, amant et échanson de Zeus. Cette comédie se déroule par ailleurs à la même époque que le début du roman de Woolf[2]. Orlando est une œuvre emblématique du caractère parfois fluctuant des identités de genre, au regard des conceptions se référant à la « naturalité » des orientations sexuelles (au demeurant bien problématique dans ladite nature).

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La démocratie ne promet pas le Paradis

Situation du paradis terrestre

Localisation médiévale du Paradis terrestre sur le territoire actuel de Daech (source Wikipedia)

Le débat sur la « radicalisation » et l’actualité à flux continu, qui nous occupera sans doute un certain temps, nous incite à republier un article par ailleurs congruent avec le cadre de ce blog. Publié une première fois en novembre 2001 par la revue belge Imagine, dans une version légèrement plus courte, ce texte retrace succinctement les fondements et la généalogie de l’islamisme, en lien avec d’autres mouvements radicaux opposés à la modernité démocratique. Nous le diffusons ici dans sa version plus complète, avec quelques ajustements. Même si le salafo-baasisme de Daech, notamment, semble supplanter Al-Qaïda, les causes structurelles de l’islamisme et de sa réception dans le monde musulman nous paraissent relever de la même dynamique « géo-religieuse ». Cette dernière n’est sans doute pas la seule à l’œuvre, mais nous serions bien aveugles de pas tenir compte de ses motivations croyantes en nous limitant aux seuls facteurs économiques ou sociopolitiques. La référence au « Paradis » fait bien entendu écho à celui qui avait été garanti aux pirates de l’air par Ben Laden, mais également aux promesses des « religions séculières » du XXe siècle — bien que seulement sur terre dans leur cas. Précisons que l’arabisant Yahya Michot, que nous évoquons ici, spécialiste et traducteur du théologien sunnite hanbalite Ibn Taymiyya, après avoir été exclu de Louvain-la-Neuve et d’Oxford, vit et enseigne aujourd’hui aux États-Unis, sur cette terre tant exécrée par le Frère musulman Sayyid Qutb.

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Checkpoint Baader

RAF Berlin

Berlin, Deutsches Historisches Museum (photographie de l’auteur)

Au coeur de Berlin, le Deutsches Historisches Museum, dont le hall d’entrée exhibe côte à côte les statues d’un Lénine à casquette et d’un Aryen idéal, pose un regard sans concessions sur l’histoire allemande, notamment celle du nazisme. On pourrait passer des journées entières dans ses collections permanentes, explorer chaque salle après avoir longtemps médité sur la grande carte exposée à l’entrée, lumineuse et mouvante, affichant les incarnations politiques et les contours territoriaux successifs de la nation allemande. La cartographie est accompagnée, dans une belle mise en abyme réflexive, d’une analyse étymologique et historique des significations du mot Grenz (lui-même d’origine slave, venu donc de l’autre côté de ce qu’il désigne) : la « frontière ». Non seulement les Grenzen de la nation allemande ont varié, mais le mot lui-même a connu bien des significations dans le temps. Aujourd’hui, à quelques encablures de la porte de Brandebourg, les vestiges du mur et des points de contrôle ne sont plus que des attractions pour touristes. Mais il est d’autres passages, inscrits dans la mémoire et l’esprit, sur lesquels il est utile de revenir.

Bernard De Backer, 2015

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En passant par Abbottabad

TJames Abbott

Vue de la vallée d’Abbottabad par James Abbott (source Wikipédia)

Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal
a composé ce journal de voyage. Mais, au moment de signer,
tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà.

Henri Michaux, Ecuador

Cette année-là, il avait entrevu le Caucase. Une masse trapue avait surgi des plaines, comme un Sphinx bleuté frangé de nuages, accroupi entre Caspienne et mer Noire. En contemplant sa présence têtue perçant les brumes, il s’était souvenu de ces paroles, murmurées par Kaspar Hauser dans le film de Werner Herzog : Ich habe von dem Kaukasus geträumt ! À ces mots articulés d’une voix sourde par l’enfant trouvé, tel l’aveu d’un impossible ailleurs qui avait forcé sa nuit, la lumière s’était mise à trembler, des monuments semblables à des pagodes dorées s’étaient dressés au-devant de sommets lointains. C’était la seule image, associée au nom de ces montagnes, qui surgissait obstinément dans sa mémoire.

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