Un volcan anatolien

Bergers sur les flancs du Süphan Dağı (photographie de l’auteur)

La singulière idée d’entreprendre mon premier voyage en Asie en ayant pour objectif de gravir le mont Ararat, montagne tutélaire des Arméniens, a une origine oubliée. Un souvenir biblique ? Une sensibilité récente au génocide de 1915 ? Une simple passion montagnarde ? Je ne sais plus vraiment, sinon que la décision fut prise dans un restaurant turc dans lequel je rencontrai pour la première fois mon compagnon de voyage, recommandé par un ami qui connaissait son intérêt pour les confins anatoliens. Le projet fut rapidement ficelé. Nous partirions un mois pour faire le tour de la Turquie orientale en passant par Istanbul et la mer Noire, franchirions les Alpes pontiques comme premier entraînement pédestre, avant de poursuivre la route le long de la frontière soviétique jusqu’au pied de l’Ararat. De la ville de Doğubeyazıt, il ne resterait plus qu’à obtenir le permis des autorités. Rien ne se passa comme prévu. La région, proche de l’URSS et de l’Iran devenu République islamiste, était « stratégique » d’autant que les Kurdes guerroyaient contre Ankara. Dépités, nous jetâmes notre dévolu sur la seconde montagne de Turquie, le Süphan Dağı ou çiyayê Sîpan en arménien, surplombant le lac de Van. Tout comme l’Ararat, le Süphan est un volcan, culminant à plus de quatre mille mètres. Mais il fallut d’abord faire la route pour y parvenir, puis retrouver à la descente notre tente sur les flancs du cratère…

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Un voyage oublié

Lha-to dans la vallée de Markha (photographie de l’auteur)

Retrouvées au fond d’une malle où elles reposaient depuis plus de vingt ans, ces images témoignent d’une rude escapade au Ladakh, envisagée d’abord comme la première étape d’une folie de jeunesse. Le projet initial était de relier Leh, capitale du pays « entre les cols » (sens du tibétain La-dwags), au monastère de Ki Gompa dans la lointaine vallée du Spiti. Un bon mois de randonnée dans un désert de haute altitude, presque sans village, avec plusieurs cols dépassant les cinq mille mètres. Après de multiples hésitations, je décidai de scinder ce projet démesuré en deux parties. J’ai raconté la seconde partie, du lac de Tso Moriri au Spiti, dans « Himalayan Queen ». Mais la première demeurait un peu oubliée, comme effacée par la suivante. Pourtant, ce tour de la vallée de la rivière Markha en solitaire me fit connaître la faim, la peur et la soif. Mais également la violence des lumières, le gel des hautes terres, la poussière d’une vieille maison, les cornes rougies d’un sanctuaire et la proximité invisible de quelques fauves des neiges.

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Le Grand Tour

Le village de Manang, face aux Annapurnas (photographie de l’auteur, octobre 1987)

À Richard, mon frère

Il était d’usage dans les classes dominantes anglaises, dès la fin du XVIe siècle, d’encourager les jeunes générations à réaliser un voyage en Europe pour leur édification culturelle et morale. Ce voyage un peu initiatique était appelé « The Grand Tour », d’où provient notre mot « tourisme », sa pratique itinérante originelle avant de devenir plus sédentaire. Elle fut d’abord élitiste, puis irrigua progressivement les couches sociales et les nations du monde. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nouveaux pays se sont ouverts au tourisme, dont une partie du Népal en 1951, puis ensuite la région des Annapurnas dans les années 1970. Deux montagnards belges, Jean et Danielle Bourgeois, sont partis marcher autour de ce massif. Danielle en écrira le récit dans Deux lotus en Himalaya paru en 1977, un livre que j’avais lu avec passion à l’époque. Mis en appétit par une traversée pédestre des Alpes, des ascensions en France et en Turquie, une pratique de l’escalade, je me mis à penser à l’Himalaya. Il n’était pas dans mes goûts de participer à un voyage organisé ; mon budget était maigre, j’aimais la liberté et avais l’expérience de la montagne. Le livre de Danielle Bourgeois me décida de partir en solo dans les années quatre-vingt, mais l’aventure, comme il se doit, comporta des imprévus. Tels un compagnon de voyage surgi en dernière minute et un grave accident de santé au pied du col de Thorong, le verrou du Tour des Annapurnas. 

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Pérégrins au Zanskar

Enfants marchant à la rencontre du Dalaï-Lama (photographie de l’auteur)

Au siècle passé, j’ai bourlingué six mois dans le nord de l’Inde, avec un petit budget et de gros souliers. Ma dernière utopie fut de rejoindre le Ladakh à pied, en traversant l’ancien royaume du Zanskar et sa « capitale », le village de Padum situé près de la rivière qui porte le nom du pays. Une marche éblouissante de plus de trois cents kilomètres, entre deux mille et cinq mille mètres, dans une région désertique. Il n’y avait pas de route à l’époque, rien qu’une piste tortueuse entre Padum et Kargil. J’y laissais à mi-chemin mes deux compagnons de voyage, dont l’une était atteinte d’une hépatite virale qui m’avait contraint à la porter, elle, puis son sac à dos, au-dessus du plus haut col de la traversée. De Padum, j’ai continué à marcher seul vers le Ladakh, en dormant à la belle étoile, à côté de pèlerins, ou dans quelques monastères aériens. Après le grand gompa de Lamayuru, j’ai continué vers Leh avec une jeune fratrie (frère et sœur) anglaise, tous trois nichés dans un coffre en bois au-dessus de la cabine d’un camion conduit par un Sikh. Arrivés sous les étoiles scintillantes, après les dévotions du chauffeur au temple de Guru Nanak, nous avons passé la nuit dans la maison d’une famille musulmane. Ce fut le sommeil le plus profond et le plus paisible de ma vie.

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Au-dessus de la pandémie

Randonneuse face à un lac alpin (photographie de l’auteur)

Pour Anne, qui a partagé ce voyage mémorable et inespéré
Et à la Chartreuse verte

La brèche avait été franchie avec ardeur et peine, les sacs chargés du poids des ans, des vivres et des nécessités du bivouac. On pouvait apercevoir les deux silhouettes tanguer le long d’un sentier en lacets, sur fond d’un ciel sombre balayé par le vent et percé des rais du soleil couchant. Enfin, les eaux du lac apparurent aux yeux des marcheurs, langue oblongue en contrebas du col. Elle était ridée par vagues, face à une étroite pyramide qui avait été érigée sur l’herbe par empilement de dalles brunes et grises. Mais avant de dresser la tente au bord de ce miroir changeant, il leur fallait descendre le sentier étroit et raide, les jambes percluses par plus de huit heures de marche et mille quatre cents mètres de dénivelée. Le ciel s’assombrit et, soudain, l’écho de roulements de tonnerre se répercuta sur les crêtes brunes surplombant le lac. Le vent devint violent, des jets de grêle drue s’abattirent sur le couple, le sentier se couvrant de billes blanches et glissantes. La température descendit d’un coup d’une dizaine de degrés, la tempête s’était levée à quelques centaines de mètres des rives où ils comptaient bivouaquer.

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Geniul Carpaților

Paysanne au marché de Cluj en Transylvanie, juillet 1990 (photographie de l’auteur)

Six mois après l’exécution du « Génie des Carpates », Nicolae Ceaușescu, ainsi que de son épouse Elena le 25 décembre 1989, j’ai pris le train pour Budapest et, de là, pour Sighișoara en Transylvanie. Cette région alors oubliée d’Europe centrale, sinon le mythe de Dracula, m’attirait depuis la lecture de deux romans de Jules VerneLe château des Carpates, et Mathias Sandorf (originaire de Făgăraș). Son attrait avait été ravivé par le survol de ces montagnes bossues et sombres, au retour de Turquie. À la gare Nyugati de Budapest, je m’introduisis avec circonspection dans un train roumain déglingué qui devait me conduire à Sighișoara – ville natale de Vlad Dracul où mourut, quelques siècles plus tard, le poète national hongrois, Sandor Pëtofi. Ce train presque vide, et d’une lenteur épouvantable malgré son nom de « Pannonia Express », finit par me déposer au pied de la ville médiévale nichée sur une colline.

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Le dortoir des Belges

Alpes

Refuge d’Anterne en juillet 2016 (photographie de l’auteur)

Comme à chaque fin d’étape, je ne sais si je vais monter ma tente avant ou après le col, voire pousser les feux jusqu’au refuge pour partager un peu de compagnie, me doucher et manger assis sur une chaise – le luxe suprême. La chaleur est lourde, mais l’approche des deux-mille sept cents mètres du col Girardin, caressé par le vent, atténue la torpeur. Pas de plan herbeux avant le passage, aucune trace d’eau : très mauvais pour le bivouac. Un dernier ressaut pour accéder au vaste ensellement de gravillons et de pierrailles ocres du col – le plus étonnant de cette traversée des Alpes en suivant le célèbre GR 5[1] – et l’on bascule dans un paysage somptueux entre Queyras, Piémont et Haute-Provence. Il ne manque plus que le fameux cadre jaune du National Geographic, planté à droite pour « imager » la vallée de l’Ubaye qui s’y découpe ; cela viendra sans doute…

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Au sud de la mer Putride

Bivouac Crimée

Bivouac dans le Bolchoï Kanyon en Crimée (photographie de l’auteur, 2004)

Nous y voilà enfin. Parti d’Odessa à l’aube, le convoi franchit l’isthme de Perekop au début de l’après-midi. Le train a musardé au milieu des plaines entre Mykolaev et Kherson, steppes verdoyantes sous le ciel avide, balayées par un vent tiède secouant des bouquets d’arbres. L’étroite langue de terre, posée entre mer Noire et mer Putride, relie l’ancienne Tauride à l’Ukraine continentale. Les bas-côtés sont spongieux, lagunaires et fétides. Devant nous, passés de maigres villages dont seuls les noms sont martiaux ou écarlates (Armiansk, Krasnoarmiske, Krasnoperekopsk…)[1], apparait une steppe miteuse. Les kolkhozes atones se suivent dans une plaine empoussiérée. C’est donc cela, cette péninsule au nom si cruel à nos oreilles latines, qui évoque le vin et le sang, le baptême de Vladimir le Grand et la rouerie de Staline, la fontaine des larmes de Pouchkine et la déportation des Tatars ?

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La traversée des Alpes. Essai d’histoire marchée

Traversées des Alpes

L’effort physique que je dépensais à le parcourir était quelque chose que je cédais,
et par quoi son être me devenait présent.
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

C’est un curieux livre que vient de publier l’auguste Bibliothèque des histoires[1], « pièce maîtresse du dispositif éditorial de Gallimard pour accompagner la recherche historique » (selon l’éditeur parisien). Après Michel Foucault, Georges Duby, Jacques Le Goff ou Timothy Snyder, voilà que la prestigieuse bibliothèque, fondée par Pierre Nora, publie les carnets très réalistes et parfois un peu trash d’un randonneur, historien au chômage, lecteur assidu de l’Équipe et passionné de cinéma. Est-ce un hasard si la liste habituelle des « volumes publiés dans la Bibliothèque » n’apparaît pas en fin d’ouvrage ? Comme si, soudain conscient de sa témérité, l’éditeur n’avait pas osé mentionner les auteurs célébrissimes de son écurie dans le même volume que celui du cinéphile, suant sur les traces du GR 5.

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Montagnes maudites du Kanun

Billet de 100 Lekë

Billet de cent Lekë de 1964

La fameuse formule que les vivants ne sont que des morts en permission
dans cette vie trouve dans nos montagnes sa pleine signification.

Ismaïl Kadaré, Avril brisé

Le geste, sans doute, prêtait à confusion. Plusieurs billets de cent lekë, couleur sang de boeuf, avaient été jetés négligemment sur la table. Sur une face de ces larges coupures, un ouvrier à casquette, main droite posée par-dessus l’épaule d’un jeune pionnier hypnotisé, montrait de sa paume ouverte un barrage aux eaux mugissantes. À l’avers, deux sidérurgistes, debout côte à côte, fixaient un lieu hors champ recelant quelque merveille de l’industrie moderne. Le premier travailleur était moustachu, portait des lunettes relevées sur le front et tendait sa main gantée vers le prodige ; le second, glabre et plus jeune, brandissait une canule de métal arrondi. Son corps était couvert d’un vêtement ignifuge doté d’une large capuche souple, semblable à celle des anciens pêcheurs ostendais. Il suivait du regard la main tendue de son ainé. À l’arrière-plan, des derricks effilés et des hauts-fourneaux pansus se fondaient dans la brume. Les figurants de papier scrutaient tous le même horizon, un lointain laiteux où s’érigeaient les prodiges de la science et de la volonté, irradiant comme l’étoile qui surmontait une aigle à deux têtes, enserré dans un boisseau de blé courbé.

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