Checkpoint Baader

RAF Berlin

Berlin, Deutsches Historisches Museum (photographie de l’auteur)

Au coeur de Berlin, le Deutsches Historisches Museum, dont le hall d’entrée exhibe côte à côte les statues d’un Lénine à casquette et d’un Aryen idéal, pose un regard sans concessions sur l’histoire allemande, notamment celle du nazisme. On pourrait passer des journées entières dans ses collections permanentes, explorer chaque salle après avoir longtemps médité sur la grande carte exposée à l’entrée, lumineuse et mouvante, affichant les incarnations politiques et les contours territoriaux successifs de la nation allemande. La cartographie est accompagnée, dans une belle mise en abyme réflexive, d’une analyse étymologique et historique des significations du mot Grenz (lui-même d’origine slave, venu donc de l’autre côté de ce qu’il désigne) : la « frontière ». Non seulement les Grenzen de la nation allemande ont varié, mais le mot lui-même a connu bien des significations dans le temps. Aujourd’hui, à quelques encablures de la porte de Brandebourg, les vestiges du mur et des points de contrôle ne sont plus que des attractions pour touristes. Mais il est d’autres passages, inscrits dans la mémoire et l’esprit, sur lesquels il est utile de revenir.

Bernard De Backer, 2015

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Des Nobel qui ne reflètent pas l’opinion

Liu Xiaobo 2010

Remise du Prix nobel de la paix à Liu Xiaobo en 2010

J’ai, par hasard, découvert le nom et croisé le destin de Carl von Ossietzky en traversant un monticule boisé dans les plaines marécageuses de l’Emsland, en Basse-Saxe. À l’orée du bois, des baraquements de la Bundeswehr longeaient les tourbières. Une grande stèle était érigée à l’entrée de ce qui fut autrefois le Konzentrationslager (KZ) d’Esterwegen, un des premiers camps mis en place par le régime nazi en 1933. La stèle ne comportait qu’un texte, gravé dans la pierre grise : « Carl von Ossietzky 1889-1938, im KZ Lager Februar 1934 bis mai 1936. Dort erhielt er den Friedens-Nobelpreiss. »

Ossietzky, né à Hambourg en 1889, avait développé une activité de journaliste pacifiste quand éclata la Grande Guerre, à laquelle il s’opposa. Il fut envoyé au front en 1916, malgré sa santé fragile. Il poursuivit ses publications après la guerre et lutta contre le nazisme en prenant fait et cause pour la République de Weimar. Ses écrits furent brulés durant l’autodafé (Bücherverbrennung) de 1933 et Ossietzky fut arrêté, emprisonné à Spandau, puis déporté dans les camps de l’Emsland (Sonnenberg, ensuite Esterwegen) où il asséchat les marais dans des conditions atroces. Selon des témoignages de codétenus, on lui aurait injecté le bacille de Koch. Le diplomate suisse Burckhardt rencontra Ossietzky à Esterwegen à l’automne 1935, un homme qui, selon son récit, était « une créature tremblante et pâle comme un mort, paraissant insensible, un oeil gonflé et les dents brisées ». Le prix Nobel de la paix lui fut attribué en 1936 (pour l’année 1935), alors qu’il croupissait dans le KZ d’Esterwegen, dévasté par une tuberculose que ses geôliers refusaient de soigner. Herman Göring lui enjoignit de décliner le Nobel en le menaçant d’exclusion de la Deutsche Volksgemeinschaft.

Bernard De Backer, 2011

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Voyage au pays des Moor

Couple sur les berges de l'Elbe à Glückstadt

Couple au bord de l’Elbe à Glückstadt (photographie de l’auteur)

Wohin auch das Auge blicket
Moor und Heide nur ringsum
Vogelsang uns nicht erquicket
Eichen stehen kahl und krumm

Die Moorsoldaten, 1934

La route goudronnée s’est réduite, puis effilochée en plaques de bitume éparses balayées par un vent aigre qui soulève des cônes de sable. Il ne reste bientôt plus qu’un chemin étroit le long de champs piquetés de fougères, une cendrée crissante qui fait vaciller les pneus. Au loin, derrière des lignes forestières couronnant l’horizon, se nichent des villages de l’Emsland dont les noms sombrement gothiques sont une variation à partir de quelques syllabes entêtantes : Börgerwald, Surworld, Neuwald, Börger, Börgermoor… La fatigue physique, la froideur humide qui suinte de la terre, une carte imprécise et la solitude me troublent. Les noms me trottent dans la tête comme de sinistres mantras, alors que je m’égare sur des chemins forestiers. Ne serait-ce pas Surwald, Neubörger, Börgerworld, Neumoor ?

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