Nomadland : entre Steinbeck, Kerouac et Malick

Couverture originale du livre de Jessica Bruder (source Wikipedia)

Nowhere alors n’est plus l’absence de lieu,
mais le lieu américain par excellence. »

Pierre-Yves Petillon, La grand-route. Espace et écriture en Amérique

Sous le choc d’un film remuant et paradoxalement pacifiant, je ne ferai pas ici de critique cinématographique, mais bien une brève plongée dans l’histoire de l’imaginaire américain dont cette œuvre est une prolongation visuelle. La cinéaste est chinoise, née à Pékin, mais son film – inspiré par le reportage en immersion de Jessica Bruder – est imprégné du thème de l’espace et de la grand-route, pour reprendre le titre du livre de Pierre-Yves Petillon, La grand-route. Espace et écriture en Amérique. Au-delà d’une incursion dans l’univers des travailleurs nomades âgés, vivant en vans et en caravanes, frappés par la crise de 2008, la chute des fonds de pension, astreints aux petits boulots et réfugiés dans des sortes de nowhere – déserts, campings ou parkings – le film nous entraîne au cœur d’un imaginaire qui nous est à la fois étranger et familier. Nomadland est une œuvre avec un foyer secret et c’est sans doute pour cela qu’elle nous remue, qu’elle nous touche au plus vif. Elle nous enseigne aussi, comme disait Orwell, la common decency de ces hobos sexagénaires, frappés par le déclassement et la précarité.

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Un voyage oublié

Lha-to dans la vallée de Markha (photographie de l’auteur)

Retrouvées au fond d’une malle où elles reposaient depuis plus de vingt ans, ces images témoignent d’une rude escapade au Ladakh, envisagée d’abord comme la première étape d’une folie de jeunesse. Le projet initial était de relier Leh, capitale du pays « entre les cols » (sens du tibétain La-dwags), au monastère de Ki Gompa dans la lointaine vallée du Spiti. Un bon mois de randonnée dans un désert de haute altitude, presque sans village, avec plusieurs cols dépassant les cinq mille mètres. Après de multiples hésitations, je décidai de scinder ce projet démesuré en deux parties. J’ai raconté la seconde partie, du lac de Tso Moriri au Spiti, dans « Himalayan Queen ». Mais la première demeurait un peu oubliée, comme effacée par la suivante. Pourtant, ce tour de la vallée de la rivière Markha en solitaire me fit connaître la faim, la peur et la soif. Mais également la violence des lumières, le gel des hautes terres, la poussière d’une vieille maison, les cornes rougies d’un sanctuaire et la proximité invisible de quelques fauves des neiges.

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Du Divin au divan

Divan de Sigmund Freud au Freud Museum de Londres (source Wikipédia)

« L’homme n’est pas né libre ; il est né dans les fers – des fers qu’il s’est forgés lui-même pour se soutenir dans l’existence »

Marcel Gauchet, Le nouveau monde

« Quel qu’en soit l’avenir, ce déclin [de l’imago paternelle] constitue une crise psychologique. Peut-être est-ce à cette crise qu’il faut rapporter l’apparition de la psychanalyse elle-même. Le sublime hasard du génie n’explique peut-être pas seul que ce soit à Vienne – alors centre d’un Etat qui était le melting-pot des formes familiales les plus diverses, des plus archaïques aux plus évoluées ( …) –  qu’un fils du patriarcat juif ait imaginé le complexe d’Œdipe. »

Jacques-M. Lacan, « Le complexe, facteur concret de la psychologie familiale », Encyclopédie française, t. VIII, 1938

Tel Œdipe, Sigmund Freud désirait résoudre une énigme, mais il voulait aussi devenir riche et célèbre au moyen d’une brillante découverte. D’autant que son identité juive l’aurait discriminé, malgré sa volonté d’assimilation et son rejet des religions, en particulier du judaïsme traditionnel. Il lui fallait donc être meilleur que les autres, d’abord dans diverses branches de la biologie et de la médecine, puis, après son séjour à Paris, dans le traitement des maladies nerveuses. Il se retire graduellement du monde académique, où il pensait faire carrière, et prend une certaine distance avec le monde médical, même s’il reste membre de la Société médicale de Vienne jusqu’en 1938 – et devient membre la Royal Society of Medicine à Londres en 1939. Ayant ouvert un cabinet privé, il cherche à comprendre et soigner les troubles psychiques, ceux de femmes et d’hommes aisés, issus surtout de la communauté juive assimilée. Des patients que lui envoyait d’abord Joseph Breuer – le créateur du terme « psycho-analyse ». Certains devinrent « ses professeurs ». C’est une patiente de Breuer, Bertha Pappenheim – connue sous le nom de « Anna O. », un pseudonyme choisi par les médecins – qui qualifia ses entretiens (1880-1882) avec son thérapeute de « cure par la parole » et de « ramonage de cheminée ».

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Freud et la crise du monde moderne

René Guénon en 1925 (source Wikipedia)

« Il n’en faut pas moins admirer la vitalité d’une tradition religieuse qui, même ainsi résorbée dans une sorte de virtualité, persiste en dépit de tous les efforts qui ont été tentés depuis plusieurs siècles pour l’étouffer et l’anéantir ; et, si l’on savait réfléchir, on verrait qu’il y a dans cette résistance quelque chose qui implique une puissance “non humaine”» 

René Guénon, La crise du monde moderne

« Le Midrash paraît (…) la voie royale de la pensée des maîtres du Talmud et du même coup de la culture juive dans son originalité. Dès lors, la démarche de Freud, son art d’interpréter les rêves et les actes manqués, apparaît dans cette perspective comme un retour du refoulé »

Gérard Haddad, L’Enfant illégitime

« On a déclaré, par exemple, et à juste titre, que l’œuvre psychanalytique de Freud montre beaucoup de caractéristiques que nous classons en général, dans la rubrique religion. C’est plutôt contre la religion dans sa tradition mosaïque, qui trouvait son expression la plus parfaite dans l’orthodoxie juive, que Freud s’insurge »

David Bakan, Freud et la tradition mystique juive

Certains mots ont circulé dans tant de bouches, ont été utilisés par tellement d’auteurs et autant de commentateurs, qu’ils sont usés comme de vieilles cuillères. Ils ne semblent plus rien vouloir dire. Il en va ainsi de « modernité » et de « tradition », un vieux couple qui n’arrête pas de se chamailler, de prendre appui l’un sur l’autre ou, parfois, de se combiner « harmonieusement » comme dans les brochures touristiques. On le rencontre dans des secteurs aussi variés que la cuisine, les arts, les mœurs, la famille, l’école, la politique, l’histoire ou la sociologie. Le mot « crise » a également une longue carrière derrière lui. C’est aussi le cas de « Freud », qui désigne, la plupart du temps, « le freudisme » comme théorie et comme pratique, identifiés à la vie de son inventeur. Identification qui n’est pas abusive, tant la psychanalyse se revendique de la singularité des individus pris « un à un », et, dès lors, de l’idiosyncrasie psychique, historique et culturelle de son fondateur.

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L’ombre du Blanc

Projection du mont Blanc à l’aube (photographie de l’auteur)

« If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same »

Rudyard Kipling, If

C’est une étrange histoire qui lui était survenue, il y a longtemps d’ici. Elle avait commencé par un prélude insolite, aboutissant malgré lui à l’ascension solitaire du toit de l’Europe. Membre d’un Club alpin, il s’y était lié à un randonneur aguerri, mais sans expérience de la haute montagne. Un jour, son camarade lui proposa de faire la course du mont Blanc. « Le rêve de ma vie », lui confia-t-il. De son côté, l’alpiniste amateur avait déjà gravi le Süphan Dağı en Anatolie, son premier quatre mille, puis le dôme des Écrins et le mont Rose, ainsi que diverses montagnes. Il se sentit donc prêt pour cette aventure. Son comparse – appelons le Freddy – n’avait jamais grimpé de sommet, mais en brûlait d’envie. Ils avaient donc convenu de partir cet été-là et de scruter la météo. Mais l’amateur constata qu’à chaque fenêtre d’opportunité, son camarade lui disait qu’il avait consulté un office météorologique montagnard, plus spécialisé. Celui-ci indiquait des conditions locales défavorables. Deux ou trois « fenêtres » passèrent, et il lui fit toujours la même objection. Arriva début septembre, un ciel radieux couvrit le massif. L’alpiniste consulta à son tour une source locale ; la météo était au beau fixe pour plusieurs jours. Puis il téléphona à son équipier pour convenir de leur aventure. À sa surprise, ce dernier demanda de le voir pour lui parler d’une chose importante.

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Renverser Ciel et Terre

« Cette fois nous faisons une assez grande purge du Parti, du gouvernement, de l’armée, du peuple. Ils se purgent eux-mêmes, ils s’exposent eux-mêmes. Sur 700 millions de personnes, il y en a environ 1 sur 1.000 de mauvais (…) La purge des rangs de classe va encore durer six mois à un an. De la sorte, on pourra garantir une période de calme, entre dix et vingt ans, mais on ne pourra pas encore parler de purge totale. »

Mao Zedong au dirigeant albanais Beqir Balluku, octobre 1968

« Notre drame sur terre est que la vie, soumise à l’attraction du ciel, nous empêche de revenir sur nos erreurs de la veille, comme la marée sur le sable efface tout dans son renversement. »

François Bizot, Le portail

Ce livre monumental de Yang Jisheng, Soljenitsyne chinois à sa manière, né en 1940, ancien garde rouge et journaliste retraité de l’agence Chine nouvelle, paraît à la suite de Stèles. Ce dernier ouvrage, extrêmement documenté, était consacré à la famine du « Grand Bond en avant » (1958-1961) qui fit plus de trente millions de morts, dont son propre père adoptif. La Révolution culturelle (1966-1976), à laquelle est consacré Renverser ciel et terre, ne peut être comprise sans les conséquences du désastre de cette famine, notamment la fragilisation politique de Mao Zedong, et ses fondements idéologiques profonds. Comme nous avions rendu compte de Stèles dans La Revue nouvelle, il était cohérent de faire une recension du second sur ce site. Nous nous appuierons également sur la biographie de Lin Zhao par Anne Kerlan et Penser en Chine, dirigé par Anne Cheng. Ensuite, nous irons brièvement au-delà d’une recension, car il nous semble que la passion manichéenne de la pureté qui a soulevé la Chine, d’abord chez les lycéens et étudiants guidés par Mao Zedong, comporte une dimension historique et anthropologique qui ne paraît pas éteinte aujourd’hui. Sans faire d’assimilation abusive, mais en nous appuyant sur l’épigraphe de François Bizot qui va au-delà des Khmers rouges, force est de constater que « l’ambition du définitif » et le manichéisme associé semblent toujours vivaces. Certains comparent même les agissements de certains groupes « woke » et de la « cancel culture » sur les campus à ceux des gardes rouges. Mais voyons le livre de Yang Jisheng, dans lequel il est question du Ciel et de la Terre, et de leur renversement.

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Le Grand Tour

Le village de Manang, face aux Annapurnas (photographie de l’auteur, octobre 1987)

À Richard, mon frère

Il était d’usage dans les classes dominantes anglaises, dès la fin du XVIe siècle, d’encourager les jeunes générations à réaliser un voyage en Europe pour leur édification culturelle et morale. Ce voyage un peu initiatique était appelé « The Grand Tour », d’où provient notre mot « tourisme », sa pratique itinérante originelle avant de devenir plus sédentaire. Elle fut d’abord élitiste, puis irrigua progressivement les couches sociales et les nations du monde. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nouveaux pays se sont ouverts au tourisme, dont une partie du Népal en 1951, puis ensuite la région des Annapurnas dans les années 1970. Deux montagnards belges, Jean et Danielle Bourgeois, sont partis marcher autour de ce massif. Danielle en écrira le récit dans Deux lotus en Himalaya paru en 1977, un livre que j’avais lu avec passion à l’époque. Mis en appétit par une traversée pédestre des Alpes, des ascensions en France et en Turquie, une pratique de l’escalade, je me mis à penser à l’Himalaya. Il n’était pas dans mes goûts de participer à un voyage organisé ; mon budget était maigre, j’aimais la liberté et avais l’expérience de la montagne. Le livre de Danielle Bourgeois me décida de partir en solo dans les années quatre-vingt, mais l’aventure, comme il se doit, comporta des imprévus. Tels un compagnon de voyage surgi en dernière minute et un grave accident de santé au pied du col de Thorong, le verrou du Tour des Annapurnas. 

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La leçon de Kaspar Hauser

Kaspar Hauser en 1830, par Johann Lorenz Kreul (source Wikipedia)

« Un sociologue qui ne se poserait à aucun moment la question de savoir ce qui se passe dans la tête des individus singuliers qu’il appréhende comme acteurs sociaux, c’est-à-dire de l’extérieur et en masse, serait un étrange sociologue »

Marcel Gauchet, La condition historique

« Au cours des cinquante dernière années, l’histoire a revendiqué des secteurs de l’activité humaine dont on considérait jadis qu’ils n’étaient pas soumis au changement. »

Peter Burke, L’histoire sociale des rêves

En mai 1828, un jeune homme au corps balourd et semblant totalement égaré fit son apparition, une lettre à la main, sur la place du Suif à Nuremberg. Il paraissait seize ou dix-sept ans, titubait, clignait des yeux comme blessé par la lumière du jour, ne prononçait que quelques mots qu’il semblait ne pas comprendre. Il ne savait ni où il allait ni d’où il venait, mais avait son nom écrit sur la lettre. Kaspar fut emmené au poste de police, puis passa quelques jours dans la prison de la ville avant d’être confié de 1828 à 1829 à un professeur, ancien élève de Hegel, Georg Daumer. Après une tentative d’assassinat en 1829, le jeune inconnu changea de lieux et de protecteurs et fut finalement tué en décembre 1833 dans la famille Meyer. Son meurtrier, l’« Homme en noir » que sa victime reconnut, fut sans doute celui qui le séquestra une grande partie de sa vie. Kaspar y vivait seul dans un lieu obscur où il était enchaîné, parfois drogué à l’opium, avec de petits chevaux de bois et des rubans colorés. Selon toute probabilité, l’enfant était l’héritier écarté d’une famille princière. Que peut nous enseigner cette histoire célèbre, ayant inspiré notamment Verlaine, Trakl, Handke ou Herzog, documentée et analysée par l’historien Hervé Mazurel dans Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit ? Et que nous apprend sur notre époque cet intérêt grandissant pour une « histoire de l’intimité, des sensibilités et des émotions », cette historicisation socioculturelle de ce qui ne semblait relever jusqu’ici que d’une psychologie ou d’une médecine individuelle et transhistorique  ?

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Pérégrins au Zanskar

Enfants marchant à la rencontre du Dalaï-Lama (photographie de l’auteur)

Au siècle passé, j’ai bourlingué six mois dans le nord de l’Inde, avec un petit budget et de gros souliers. Ma dernière utopie fut de rejoindre le Ladakh à pied, en traversant l’ancien royaume du Zanskar et sa « capitale », le village de Padum situé près de la rivière qui porte le nom du pays. Une marche éblouissante de plus de trois cents kilomètres, entre deux mille et cinq mille mètres, dans une région désertique. Il n’y avait pas de route à l’époque, rien qu’une piste tortueuse entre Padum et Kargil. J’y laissais à mi-chemin mes deux compagnons de voyage, dont l’une était atteinte d’une hépatite virale qui m’avait contraint à la porter, elle, puis son sac à dos, au-dessus du plus haut col de la traversée. De Padum, j’ai continué à marcher seul vers le Ladakh, en dormant à la belle étoile, à côté de pèlerins, ou dans quelques monastères aériens. Après le grand gompa de Lamayuru, j’ai continué vers Leh avec une jeune fratrie (frère et sœur) anglaise, tous trois nichés dans un coffre en bois au-dessus de la cabine d’un camion conduit par un Sikh. Arrivés sous les étoiles scintillantes, après les dévotions du chauffeur au temple de Guru Nanak, nous avons passé la nuit dans la maison d’une famille musulmane. Ce fut le sommeil le plus profond et le plus paisible de ma vie.

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L’écosophie pistée

Couverture du livre recensé dans cet article (source Actes Sud)

« On eût dit que soudain la Route ensauvagée, crépue d’herbe, avec ses pavés sombres sous les orties, les épines noires, les prunelliers, mêlait les temps plutôt qu’elle ne traversait le pays, et que peut-être elle allait déboucher, dans le clair-obscur du hallier qui sentait le poil mouillé et l’herbe fraîche, sur une de ces clairières où les bêtes parlaient aux hommes. »

Julien Gracq, Les terres du couchant

« Énigme parmi les énigmes, 
la manière humaine d’être vivant »

Baptiste Morizot, Manières d’être vivant

La multiplication des livres « éco-philosophiques » ou « éco-anthropologiques » est un révélateur des transformations de la vision occidentale de la nature et de notre crise écologique, le « notre » n’étant pas écrit par hasard. Cela non pas au sens d’une implication locale unique (pensez à la pollution en Chine, à Tchernobyl, Bhopal ou Fukushima), mais bien de l’origine géoculturelle d’une pensée écologiste « profonde » et de la dévastation des écosystèmes qu’elle combat. Une pensée qu’il faudrait sans doute se garder d’identifier à un retour improbable vers une autre cosmologie que la nôtre, tel l’animisme. En d’autres mots, ce que d’aucuns appellent l’écosophie est ce courant de pensée occidental qui associe, avec des variantes, le souci du partage de la terre avec l’ensemble du vivant et la réflexion philosophique. « Écosophie » (Økosofi) est un mot-valise, forgé par le philosophe et alpiniste Norvégien Arne Næss en 1960. Næss est également le fondateur de la deep ecology, rompant avec la vision anthropocentrée de l’environnementalisme, ce qui est également le cas de Morizot. La production est abondante, rien qu’en langue française. Le journal Le Monde y a consacré deux dossiers en juillet et août 2020, sous les titres « La fin de la nature ? » et « Les penseurs du nouveau monde ». Nous avons choisi de partir de Baptiste Morizot et d’un de ses livres, Manières d’être vivant, publié en 2020 dans la collection « Mondes sauvages. Pour une nouvelle alliance » chez Actes Sud. Nous allons donc pister Morizot, qui consacre nombre de pages (et de livres) au pistage des animaux, notamment les loups. Quel « animal » allons-nous donc rencontrer en suivant et analysant ses traces ?

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