Comme Dieu à Iassinia

L’église Ivan Strouk à Iassinia
(photographie de l’auteur, 1999)

Voici d’autres extraits du livre Les Carpates oubliées. J’y ai rassemblé quelques pages relatives à la religion dans la capitale du pays Houtsoule. Pour le sociologue passionné par l’expérience et le fait religieux, la vallée et ses villages fut un terrain très éclairant. Non seulement sur les pratiques cultuelles, mais aussi sur leurs liens avec la structuration sociale et politique, notamment sa plus ou moins grande verticalité, la hiérarchie entre les clercs et les fidèles, les hommes et les femmes, l’individu et le groupe, l’autonomie et l’hétéronomie. Le pope Andreï nous a ainsi dit sans détour que, pour le futur de l’Ukraine, il était un ferme partisan de l’abolition de la séparation entre l’Église et l’État. Lors de nos séjours, trois Églises de rite orthodoxe cohabitaient : celle du patriarcat de Kyiv, celle du patriarcat de Moscou et celle des gréco-catholiques (uniates) rattachés à Rome. La minorité hongroise était catholique romaine. Sa sociabilité et les célébrations religieuses étaient très différentes. J’ai également visité la « Salle du Paradis » des Témoins de Jehovah, dont je n’ai pas de photos. Iassinia comptait une importante communauté juive (près de quinze cents personnes à la fin des années 1930, selon mes sources), dont une partie fut expulsée en Galicie par l’armée hongroise, et livrée de ce fait aux nazis. Elle y fut exterminée par les Einsatzgruppen, dont trois cents dans la ville de Kamenets-Podolski en août 1941. Après la prise de la région par les Allemands en mars 1944, les Juifs vivant encore à Iassinia furent déportés vers les camps. Je n’ai pas modifié le texte de 2002, même si je n’écrirais plus les choses de la même façon aujourd’hui. Quant à demain…

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Vies et combats de Sayyid Qutb

Ouvrage d’Olivier Carré, Cerf 2021

Considéré comme l’idéologue majeur et le plus radical des Frères musulmans égyptiens, Sayyid Qutb (1906-1966) est notamment l’auteur d’un ouvrage impressionnant en trente volumes, À l’ombre du Coran – « Fî Zilâl al-Qur’ân » – commencé en prison en 1954, après un attentat contre Nasser. Un livre récent de l’islamologue et sociologue Olivier Carré, fruit d’une longue enquête, Le Coran des islamistes (2021), permet de pénétrer dans la matrice spirituelle de ce que l’auteur appelle le « laboratoire idéologique du djihad ». Mais, également, de saisir les différences entre islam et islamisme. Cependant, au-delà de la problématique de l’islamisme dans ses différentes manifestations (sunnite, chiite, djihadiste, quiétiste…), ce livre nous permet d’aborder à nouveaux frais la question du ressort des réactions fondamentalistes qui parcourent le monde. Car, malgré les différences doctrinales, la variété de modes d’action, les liens éventuels avec une puissance étatique, leur caractère explicitement ou implicitement « religieux » – parfois hybride comme en Chine ou en Russie -, nous posons l’hypothèse d’une parenté structurelle entre ces mouvements. En un mot, ils expriment un rejet de la mondialisation culturelle occidentale (souvent coloniale) et incarnent ses effets inattendus. Poutinisme et islamisme sont apparentés dans leurs rejets de la modernité politique. Ce sont des anticorps contre le virus de l’autonomie démocratique libérale. Oserait-on avancer, pour utiliser le terme utilisé un jour par le sociologue Farhad Khosrokhavar, qu’il s’agirait d’une « démocratophobie » ?

« Une autre direction de l’humanité s’impose ! La direction de l’humanité par l’Occident touche à sa fin, non parce que la civilisation occidentale a fait faillite sur le plan matériel […] mais parce que le monde occidental a rempli son rôle et épuisé son fonds de valeurs qui lui permettait d’assurer la direction de l’humanité […] L’islam seul est pourvu de ces valeurs et de cette ligne de conduite »

Sayyid Qutb, Jalons sur la route de l’islam, 1964

« La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale mondiale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue »

Texte devant être publié après la victoire sur l’Ukraine
par l’agence russe Novosti, mars 2022

« Ayman Al-Zawahiri, une vie entière vouée au djihadLe chef d’Al-Qaida, tué dans une frappe de drone américain, annoncée, lundi, par Joe Biden, était sorti de l’ombre après les attentats du 11-Septembre. Des Frères musulmans à « la base », son parcours épouse toutes les mutations du djihadisme contemporain. », Le Monde, 2 août 2022. Un disciple de Sayyid Qutb

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Tsiganes en pays houtsoule

Le mont Goverla, Everest de l’Ukraine
(photographie de l’auteur, hiver 2001)

Dans le contexte de la nouvelle invasion russe de l’Ukraine – la première date de 2014 – et de la focalisation sur ce pays que je connais depuis 1991, il me semble intéressant de diffuser en ligne des extraits du livre, que j’ai publié avec le photographe Nicolas Springael il y a vingt ans. L’idée de cet ouvrage associant textes et photographies, Les carpates oubliées, m’est venue après mon second voyage en Ukraine, durant l’été 1993. J’avais voulu retrouver mon ami Igor à Lviv en passant par les Carpates, la vallée de la Tisza noire rejointe en train et en bus depuis Budapest et Uzhgorod, puis les montagnes traversées en randonnée de Rachiv à Iassinia (capitale du pays houtsoule). Un voyage émouvant dans un pays inconnu des Européens, voire « fantomatique », meurtri par une crise géopolitique, sociale et économique profonde. J’y suis retourné avec Nicolas en 1999 pour réaliser notre projet. Nous avons séjourné pendant trois saisons différentes (automne, hiver et printemps) dans le bourg de Iassinia et ses environs, le pays houtsoule. Les extraits que je publie ici, avec mes photographies, concernent la communuauté tsigane de Iassinia, découverte par hasard. Nous lui avons rendu visite trois fois et elle figure en bonne place dans le livre. D’autres extraits des Carpates oubliées suivront. Il s’agit du texte de 2002 que je n’ai pas modifié, même si je n’écrirais plus les choses de la même façon aujourd’hui. Quant à demain…

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Un voyage à Kharkiv et Donetsk

Carte topographique de l’Ukraine. Kharkiv est en haut et Donetsk en bas à droite. Toutes deux sur la rive gauche du Dniepr (Source Wikipédia)

L’actualité brûlante n’invite pas aux excursions en Ukraine, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Durant l’été 2006, dans le cadre d’un dossier de La Revue nouvelle consacré à l’Ukraine, j’ai fait le tour du pays, que je connaissais depuis 1991 (notamment Kyiv, Soumy, la Transcarpatie, la Galicie, Odessa et la Crimée). Mon voyage en deux boucles m’a conduit de Kyiv à Lviv, puis de Kyiv à Donetsk, en passant par Chernivtsi, Lviv, Rivne, Poltava et Kharkiv – ainsi que deux villages en Bucovine du nord et en Galicie. Ce récit dans sa totalité a été publié sous le titre « Voyage au pays des deux rives » dans le dossier « Où va l’Ukraine ? » de La Revue nouvelle. C’était après « la Révolution orange » mais avant Euromaïdan et la rétorsion russe de 2014, en Crimée et au Donbass. Dans le contexte actuel de l’invasion visant l’ensemble du pays, je publie ici la partie concernant Kharkiv (seconde ville d’Ukraine aujourd’hui encerclée par les troupes russes qui commettent des crimes de guerre et bombardent des civils) et Donetsk (séparé de facto de l’Ukraine). Je n’ai rien changé au texte, qui reflète ma perception de l’époque que chacun pourra juger, en fonction de l’actualité et de ses connaissances. L’attrait pour l’Europe, en particulier, était beaucoup plus faible à Kharkiv en 2006 qu’aujourd’hui. J’y ai ajouté des images, ainsi que des liens concernant la famine de 1933.

Infographie Le Monde, 23 mai 2022
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Retour au Livre de Samuel

Couverture originale du livre de Huntington (source Wikipédia)

À la mémoire d’Hervé Cnudde, ancien camarade de La Revue nouvelle

« À mesure que la puissance de l’Occident décline, sa capacité à imposer ses concepts des droits de l’homme, du libéralisme et de la démocratie sur les autres civilisations décline aussi, de même que l’attrait de ces valeurs sur les autres civilisations »

Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, 1996

« La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale mondiale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue »

Texte devant être publié après la victoire sur l’Ukraine par l’agence russe Novosti et accidentellement mis en ligne, traduit par Fondapol, mars 2022

« À partir de maintenant, la Russie suivra sa propre voie, sans se soucier du sort de l’Occident, en s’appuyant sur une autre partie de son héritage : le leadership dans la décolonisation mondiale. La Russie peut nouer des partenariats et des alliances avec des pays que l’Occident a opprimés pendant des siècles… Sans le sacrifice et la lutte des Russes, ces pays n’auraient pas été libérés. La dénazification de l’Ukraine est en même temps sa décolonisation. »

Timofeï Sergueïtsev, idéologue du régime russe, avril 2022

« Nous devons fermement nous tenir à distance des pensées occidentales erronées comme « la séparation des pouvoirs » et « l’indépendance de la justice ».

Zhou Qiang, président de la Cour suprême chinoise, janvier 2017

« Notre Constitution n’est qu’un patchwork encombrant et hétérogène de différents articles en provenance de différentes constitutions occidentales. Elle ne comprend absolument rien qui puisse être considéré comme nous étant vraiment propre. Y trouvons-nous une seule référence dans ces principes directeurs de ce qui est notre mission nationale et notre référence centrale dans la vie ? Non ! »

Golwalkar, leadeur du RSS (Organisation paramilitaire nationaliste hindoue dont Narendra Modi, Premier ministre de l’Inde depuis 2014, fut membre), Bunch of Thoughts, 1966

« Une autre direction de l’humanité s’impose ! La direction de l’humanité par l’Occident touche à sa fin, non parce que la civilisation occidentale a fait faillite sur le plan matériel […] mais parce que le monde occidental a rempli son rôle et épuisé son fonds de valeur qui lui permettait d’assurer la direction de l’humanité […] L’islam seul est pourvu de ces valeurs et de cette ligne de conduite »

Sayyid Qutb, Jalons sur la route de l’islam, 1964
Qutb est un des idéologues majeurs des Frères musulmans

« J’ai cette image : l’Europe doit passer du temps des missionnaires au temps des monastères. Nous devons passer d’une logique d’expansion et de persuasion à une logique où il nous faut réfléchir à bâtir une enclave alternative, préservée autant que possible des pôles géopolitiques qui sont devenus trop puissants pour nous, espérant qu’après un cycle, l’Europe va retrouver son attractivité parce qu’elle aura su préserver son organisation sociale, ses valeurs politiques et économiques »

Ivan Krastev, Philosophie magazine, novembre 2021

Rarement lu par ceux qui le vouent aux gémonies, souvent mal compris par ceux qui s’en revendiquent, le livre, publié en français sous le titre Le Choc des civilisations (1997), fut même considéré comme une « prophétie auto-réalisatrice » lorsque les faits lui donnèrent raison. Singulier pouvoir d’une étude, d’abord publiée sous forme d’article dans la revue Foreign Affairs à l’été 1993. Une imputation de performativité du type : « C’est celui qui le dit qui le fait ». À l’heure où la géopolitique prend, plus que jamais, l’allure de conflits géoculturels, notamment entre le monde démocratique « décadent » et des puissances autocratiques ou hétéronomes comme la Chine, la Russie, l’Inde, l’Iran, la Turquie (pour ne parler que d’elles), il nous semble nécessaire de revenir sur ce livre. Son auteur avait, il y a près de trente ans, pressenti le conflit majeur entre la Chine et les États-Unis, mais également la « guerre frontalière » entre la Russie et l’Europe au sein de l’Ukraine. Taïwan et l’Ukraine sont des zones de conflits entre blocs civilisationnels, selon Samuel Huntington. Nous aborderons ces deux situations emblématiques, après avoir résumé le contexte et les thèses du livre, en revisitant son paradigme qui en cache peut-être un autre. Cela sans esquiver une interrogation finale sur les notions d’universel et de pluriversel que permet le recul temporel.

Comme beaucoup d’autres, Alain Franchon, remarquable journaliste au Monde par ailleurs, semble découvrir la lune. Voir son passage à 28 minutes d’Arte le 30 juillet 2022. Ah, si on avait vraiment lu Huntington on ne dirait pas que ce sont les démocraties contre les dictatures…

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Le Naufrage des Cadets

Monument situé place Jean Jacobs à Bruxelles, commémorant le naufrage du navire-école belge, le Comte de Smet de Naeyer, qui périt le 19 avril 1906 dans le golfe de Gascogne. 
Il est dédié « Aux victimes du premier navire-école belge ».
Sculpture de Charles Samuel

Récits d’un siècle

Aux Cadets

« Car notre vie ne commence pas avec nous et ne se termine pas avec nous. Elle ne fait que changer d’enveloppe physique temporaire, comme l’eau qui passe dans les tuyaux – et nous ne savons pas, en regardant devant nous, à qui appartiennent ces yeux par lesquels nous voyons, ni qui se tient alors à nos côtés »

Julius Margolin, Le livre du retour

La ville semblait solitaire, abandonnée aux confins du Belarus et des pays Baltes. Bordant le coude d’un fleuve s’écoulant mollement vers Riga et la mer Baltique, c’était un amas d’immeubles soviétiques et de bâtiments modernes délavés, assoupis sous une forteresse réduite à des blocs de parpaings, sertis de barbelés. Une route étroite, traversant la province de Latgale de son ruban de cahots, avait conduit les voyageurs des petites villes estoniennes, blanches et propres, à cet amoncellement improbable. Après avoir franchi une arche de béton enjambant la Daugava, un fleuve prenant sa source en Russie dans les collines de Valdaï, ils avaient erré le long de sa rive sud, face à la cité endormie. Prisons, asiles et orphelinats étaient aujourd’hui la principale activité de Daugavpils – traduction lettonne de Dünaburg, forteresse de l’Ordre de Livonie érigée sous l’autorité du baron balte Ernst von Razeburg. La majorité des habitants était composée de Russes ou d’Ukrainiens, échoués de l’autre côté de la frontière entre Lettonie et Belarus, après le reflux soviétique. Si les eaux du fleuve reliaient les ruines de la forteresse et ses pénitenciers à Riga, ses délices urbains et ses plages bordées de palais pour riches Moscovites, aucun oligarque n’aurait songé à visiter ses frères dans un lieu aussi déshérité.

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Régler son compte à Sandormokh

Vue du cimetière mémoriel de Sandormokh en Carélie (source Wikipédia russe)

« Bien avant la parution de l’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, le nom des Solovki est connu bien au-delà des frontières de l’URSS. Durant le « Dégel » khrouchtchévien, l’image des Solovki s’affirme comme celle de « l’archipel de la Mort » dont on ne revient pas. »

Irina Flige, Sandormokh

« Les condamnés à la mesure suprême de défense sociale étaient amenés en camion sur le lieu d’exécution, dans une forêt, où de grandes fosses avaient été préalablement creusées. On ordonnait aux condamnés de s’allonger dans la fosse, face contre terre, après quoi, on tirait au revolver à bout portant. »

Déposition du capitaine Mikhaïl Matveiev, 13 mars 1939

Sandormokh est un hameau abandonné en Carélie russe, au nord-est de la Finlande. Il est proche de la ville de Medvejegorsk, le long du canal Baltique-mer Blanche, creusé entre 1931 et 1933 sur ordre de Staline. C’est un lieu à proximité des origines du Goulag, les camps des îles Solovki dans la mer Blanche, et ceux du canal vers la Baltique (Beltbaltlag) où travaillèrent des milliers de zek (prisonniers du Goulag) dans des conditions proches de l’esclavage. Mais c’est également le titre d’un livre admirable, écrit par la géographe Irina Flige, militante russe de Memorial, traduit par Nicolas Werth et publié en 2021 aux éditions Les Belles lettres. Car Sandormokh est le nom donné à un charnier de centaines de fosses communes, découvert par Iouri Dimitriev, Irina Flige et Veniamine Ioffé, en 1997 dans la forêt du hameau. Un livre précis retraçant un dévoilement documenté, effarant, mais également un livre noir, non seulement par ce qu’il révèle, mais également par le sort réservé aujourd’hui à ce lieu de mémoire et à l’un de ses co-découvreurs, Iouri Dimitriev. Ce dernier a été condamné en septembre 2020 à treize ans de réclusion dans une colonie pénitentiaire à régime sévère par la justice de Poutine, ce qui, écrit Werth, vaut « arrêt de mort » pour cet homme de soixante-cinq ans à la santé dégradée. L’archipel de la mort des Solovki continue de tuer. Et l’association Memorial elle-même, fondée par Sakharov en 1989, est menacée de liquidation à la demande du Parquet général de la Fédération de Russie.

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Descola, le refus de l’histoire ?

Dürer, autoportrait à la manière des représentations du Christ, 1500
(source Wikipédia)

« Dans tout l’archipel animiste, les animaux et les esprits ont des corps amovibles qu’ils retirent parfois, loin du regard des hommes, pour partager entre eux l’illusion qu’ils sont bien comme ces derniers, c’est-à-dire avec cette apparence humaine qui est la forme subjective sous laquelle, à l’instar de tous les autres sujets qu’une intériorité anime, ils se perçoivent à l’ordinaire »

Philippe Descola, Les Formes du visible

Nous mettons à profit la lecture du dernier livre de l’anthropologue Philippe Descola, Les Formes du visible. Une anthropologie de la figuration (2021), pour en synthétiser les lignes directrices et questionner ses jugements éco-politiques. Cela concerne également les auteurs qui font référence à ses travaux, dans le contexte d’une nouvelle « écologie profonde » ou d’écophilosophie (Arne Næss, 1960). Ces dernières remettent en question l’ontologie naturaliste et notre vision occidentale anthropocentrique de la nature, qui s’incarne dans le terme de « nature » pour désigner l’ensemble des non-humains. Mais pour bien comprendre l’enjeu de ce débat qui peut paraître abstrait, il est nécessaire d’exhumer l’armature conceptuelle que l’anthropologue a construite dans Par-delà nature et culture (2005) et, ensuite, mobilisée dans La fabrique des images (2010) ainsi que dans son dernier livre. Il nous semble, en effet, que certains de ses présupposés ne seraient pas toujours bien compris par ceux qui s’en inspirent. Car à lire les « grammaires du monde » ou les « ontologies » dégagées par Descola, il apparaît qu’elles sont toutes anthropocentriques, à commencer par l’animisme. Ce que l’auteur affirme dans ses analyses, mais sans toujours l’expliciter. Et, par ailleurs, qu’en est-il de l’histoire humaine dans le contexte de ces ontologies « très résistantes » ?

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La culture de la croissance

« Le but vrai et légitime des sciences est de doter la vie humaine de découvertes et de ressources nouvelles. »

« La vérité est-elle jamais stérile ? Ne pourrait-elle produire des effets qui en valent la peine, et doter la vie de l’homme d’infinies marchandises ? »

Francis Bacon, XVIe siècle (cité par Mokyr)

Voici un livre robuste que j’attendais depuis longtemps, écrit par un économiste et historien néerlandais d’origine juive, Joel Mokyr, vivant et enseignant aux États-Unis. Un économiste qui s’intéresse de manière approfondie et documentée aux facteurs culturels de l’activité économique, c’est peu fréquent. Et, de surcroît, cet ouvrage publié en 2017 par la Princeton University Press et traduit chez Gallimard en 2019, se centre entièrement sur les conditions culturelles et politiques qui rendirent possibles les Lumières en Europe, puis la révolution industrielle. Ce qui signifie que Mokyr braque son projecteur sur les deux siècles qui précédèrent les Lumières, la période 1500-1700. Avec pour objectif de répondre à la question bien connue : « Pourquoi la Révolution industrielle s’est-elle produite en Europe et pas ailleurs ? » Ceci en comparant la situation sociopolitique européenne et chinoise à la même période. Alors que le thème de la décroissance est sur de nombreuses bouches, sans parler de la critique du naturalisme chez l’anthropologue Philippe Descola, il n’est pas inutile de se pencher sur ce qui a rendu la croissance possible, puis de se rendre consciente de ses limites avec les outils qu’elle s’est forgés. Suivons l’analyse de Mokyr dans La culture de la croissance. Les origines de l’économie moderne (2019). Et voyons comment c’est la fragmentation politique de l’Europe – qui lui est tellement reprochée aujourd’hui – qui fut en partie le secret de sa réussite, associée à l’unité culturelle de la « République des Lettres ».

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Un volcan anatolien

Bergers sur les flancs du Süphan Dağı (photographie de l’auteur)

La singulière idée d’entreprendre mon premier voyage en Asie en ayant pour objectif de gravir le mont Ararat, montagne tutélaire des Arméniens, a une origine oubliée. Un souvenir biblique ? Une sensibilité récente au génocide de 1915 ? Une simple passion montagnarde ? Je ne sais plus vraiment, sinon que la décision fut prise dans un restaurant turc dans lequel je rencontrai pour la première fois mon compagnon de voyage, recommandé par un ami qui connaissait son intérêt pour les confins anatoliens. Le projet fut rapidement ficelé. Nous partirions un mois pour faire le tour de la Turquie orientale en passant par Istanbul et la mer Noire, franchirions les Alpes pontiques comme premier entraînement pédestre, avant de poursuivre la route le long de la frontière soviétique jusqu’au pied de l’Ararat. De la ville de Doğubeyazıt, il ne resterait plus qu’à obtenir le permis des autorités. Rien ne se passa comme prévu. La région, proche de l’URSS et de l’Iran devenu République islamiste, était « stratégique » d’autant que les Kurdes guerroyaient contre Ankara. Dépités, nous jetâmes notre dévolu sur la seconde montagne de Turquie, le Süphan Dağı ou çiyayê Sîpan en arménien, surplombant le lac de Van. Tout comme l’Ararat, le Süphan est un volcan, culminant à plus de quatre mille mètres. Mais il fallut d’abord faire la route pour y parvenir, puis retrouver à la descente notre tente sur les flancs du cratère…

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