La seconde mort du Goulag

Varlam Chalamov Wikimedia Commons

Varlam Chalamov (source Wikimedia Commons)

Les documents sur notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine.

Varlam Chalamov, « Le gant » (1970-72), Récits de la Kolyma

– A-t-on beaucoup écrit, à l’étranger, sur nos camps ?
– On n’écrit rien, on ne sait rien, on ne veut rien savoir.

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (1949)

La réalité de ce que nous nommons le Goulag – depuis que cet acronyme russe du terme bureaucratique Glavnoïé OUpravlénié LAGuéreï, (Administration principale des camps)[1] s’est imposé avec l’oeuvre de Soljenitsyne – a toujours été voilée, sauf pour ceux qui en étaient les esclaves (un mot utilisé par la plupart des témoins) ou les gardiens. Et bien évidemment pour le pouvoir soviétique, ses bénéficiaires politiques et économiques. Le Goulag était en effet autant un moyen de « refonte » et de répression qu’un instrument de colonisation et d’exploitation économique des « terres inhospitalières ». Les nombreux camps qui composaient l’Archipel, « du détroit de Béring jusqu’au Bosphore, ou presque » (Soljenitsyne), n’ont jamais été libérés par des forces étrangères comme le furent les camps nazis[2]. Il n’y a pas eu de smoking gun, de « fusil fumant » surpris sur la scène du crime par des témoins extérieurs (sauf l’armée allemande, nous y reviendrons).

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Allumettes suédoises

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Carl Wilhelmson, Juniafton (1902)

À Greta Thunberg,
petite allumette suédoise qui a mis le feu aux marches des jeunes pour le climat

Les élections suédoises du 9 septembre 2018 se sont déroulées dans une nation touchée par plusieurs crises. Les effets du changement climatique se sont fait ressentir de manière violente, avec une sécheresse et des températures jamais mesurées. Des incendies de forêt ont détruit des milliers d’hectares, des récoltes ont été perdues, du bétail abattu ; les îles baltiques de Gotland et d’Öland ont été touchées par de graves pénuries d’eau. Même le point culminant du pays, en Laponie, a fondu de quatre mètres.

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Populisme, le parti pour le tout ?

Populisme 2

Image pixabay Creative Commons

Un spectre hante l’Europe, le populisme… Le propos est commode et racoleur, comme le « retour des années trente » ou le « réveil des vieux démons ». L’Europe abriterait un monstre increvable en son sein, toujours prêt à reprendre du service dans différentes circonstances, notamment celles d’une confrontation à « l’Autre ». Et si le peuple s’avère mauvais – car c’est quand même lui qui vote populiste –, il faudrait adopter la solution attribuée par Brecht à l’Union des écrivains et décider « d’en élire un autre ».

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Songes et cauchemars des peuples

Rousseau Le rêve

Le rêve, Henri Rousseau 1910 (source Wikipedia)

Un chat noir avec la lune entre les dents courait, poursuivi par une multitude de gens, laissant derrière lui les traces sanglantes de l’astre blessé…

Ismail Kadaré, Le Palais des rêves

Le rêve est un fait social trop important pour être laissé à la seule psychanalyse et aux neurosciences. Dans un roman publié il y a plus de trente ans, Le Palais des rêves, le romancier albanais Ismail Kadaré imaginait un sultan ottoman collectant les songes de ses sujets pour y déceler des indices de sédition.

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Géopolitique de l’intelligence

Neurones

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Les avancées spectaculaires de l’Intelligence Artificielle (IA), exponentiellement accrues par les progrès technologiques et alimentées par les données collectées sur les réseaux, suscitent de nombreuses interrogations et débats. Ces derniers portent notamment sur les limites politiques à l’intérieur desquelles l’IA devrait être contenue – ainsi que sur ses rapports avec l’Intelligence Humaine.

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Paniques démographiques à l’Est

Debrecen

Gare de Debrecen en Hongrie (photographie de l’auteur)

Trois Bulgares habillés en costume traditionnel japonais marchent dans les rues de Sofia, sabre à la ceinture. « Qui êtes-vous et que voulez-vous ? » leur demande une petite foule très perplexe. « Nous sommes les sept samouraïs et nous voulons faire de ce pays un endroit où vivre mieux » répondent-ils. « Mais alors pourquoi n’êtes-vous que trois ? » leur demande-t-on encore. « Parce que nous sommes les seuls à être restés ; les autres sont tous à l’étranger ».

Dans Ivan Krastev,  Le destin de l’Europe

Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres réalités.

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Le rêve chinois

Xi Jinping Flikr

Portrait mural de Xi Jinping (source Flickr)

Nous devons fermement nous tenir à distance des pensées occidentales erronées comme « la séparation des pouvoirs » et « l’indépendance de la justice ». Nous devons nous opposer aux discours qui attaquent les dirigeants du Parti communiste chinois et le système socialiste chinois. Il nous faut être prêts à répondre et à sortir l’épée pour nous préparer à la bataille.

Zhou Qiang, président de la Cour suprême populaire, janvier 2017

Avec la Russie, l’Inde, la Turquie, une partie du monde islamique et quelques autres, la Chine, première puissance mondiale en devenir, s’éloigne de l’État de droit et de la démocratie libérale. Cela après une courte phase de rapprochement qui a pu faire illusion, tout comme en Russie. Le mouvement de décolonisation, après avoir été politique, puis économique, déploie aujourd’hui sa dimension culturelle. Cet aspect imprévu de la globalisation, du moins pour ceux qui pensent que la démocratie est un universel tombé du Ciel, débouche sur le rejet de ce qui est au cœur de la civilisation occidentale moderne. Le rêve chinois de Xi Jinping n’est-il qu’une « ruse de l’histoire », ou deviendra-t-il un modèle pour le monde et une menace pour l’Europe ? Car cette dernière, ainsi que l’Amérique de Trump, semble vivre un déclin de l’universalisme comme par un choc en retour.

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