
Couverture du livre de Lara Marlowe, portrait de Yulia Mykytenko
(source Éditions de l’Observatoire)
J’ai découvert ce livre, relatant notamment le suicide d’un vétéran de guerre à Maïdan, dans une chronique d’Alain Frachon du journal Le Monde. Le contenu de l’ouvrage est le récit de vie de la lieutenante ukrainienne Yulia Mykytenko, recueilli et écrit par la journaliste irlandaise Lara Marlowe. Son titre, Comme il est bon de ne plus craindre la mort, est le premier vers d’un poème de Vasyl Stus, datant de 1972. Il est cité en épigraphe du chapitre « Mon père » consacré à la mort de Mykola, le père de Yulia. Il s’était aspergé d’essence le 10 octobre 2020 sur la place Maïdan. C’était un acte politique en protestation contre le retrait des troupes ukrainiennes de zones du Donbass avant l’invasion de 2022, décidé par le président Zelensky dans le cadre des accords de Minsk II. Mykola y avait combattu et – avec d’autres – considérait ce retrait comme une trahison. Le titre du livre écrit par Marlowe fut choisi par Mykytenko en hommage à son père. Que nous enseigne ce témoignage sur l’histoire récente de l’Ukraine, à travers l’expérience de vie d’une militante de Maïdan et d’une soldate, née en 1995, quatre années après l’indépendance et ma découverte de son pays en 1991 ?
« Personne ne voulait voir la catastrophe qui se profilait. Beaucoup de précautions avaient été négligées : pas de troupes supplémentaires à la frontière, pas de mobilisation. Mes camarades encore déployés dans le Donbass avaient prévenu que la situation empirait ; Kyiv n’avait rien fait. L’armée sur le terrain savait pertinemment que l’invasion allait avoir lieu »
Yulia Mykytenko, Comme il est bon de ne plus craindre la mort
ой у лузі червона ой у лузі червона калинакалина
L’aspect de la version française du livre est a priori surprenant par sa couverture. On y voit une jeune femme, mains croisées sur le ventre, collier et bandeau rouge dans les cheveux, habillée pour moitié d’un uniforme militaire posé sur l’épaule droite, et pour l’autre d’un vêtement traditionnel ukrainien brodé. À l’arrière-plan flouté, l’intérieur d’une maison avec des bouquets de fleurs séchées se découpant sur un mur vert-de-gris, comme l’uniforme. Et au-dessus de ce portrait, qui est celui de Yulia Mykytenko, le nom de l’autrice du livre : Lara Marlowe. Celui de la lieutenante Mykytenko n’apparaît pas, seulement son image. Or, en lisant le livre, c’est d’elle qu’il s’agit et c’est elle qui parle. Même les passages sur l’histoire de son pays, visiblement recomposés par la journaliste irlandaise, sont présentés comme exprimés par la lieutenante.

Lara Marlowe et Yulia Mykytenko
(source Irish Times)
Si c’est la journaliste qui a écrit le texte et composé le livre, c’est bien à partir de la vie et du témoignage de la combattante ukrainienne. On aimerait que son nom figure sur la couverture, car ce livre est le sien. La version anglaise est différente sur ce point. Le titre est How Good It Is I Have No fear of Dying (« heureusement, je n’ai pas peur de mourir ») : l’absence de peur de mourir y est exprimé à la première personne (« I ») par Mykytenko, dont le nom figure par ailleurs en haut de la couverture (Lieutenant Mykytenko’s Fight for Ukraine), au dessus de son visage casqué, et celui de Lara Marlowe est en dessous.
C’est sans doute un choix d’éditeur (Éditions de l’Observatoire) dicté par un souci de visibilité. Je ne parle pas seulement ici de la photographie, qui a tout son sens et a sans doute été choisie par les Ukrainiens (comme en attestent d’autres versions et l’origine de l’image)[1], mais de l’absence du nom de Mykytenko en couverture. Passons au contenu du livre, mais je tenais à préciser ce qui précède.
Encore un dernier mot encore avant d’aborder le témoignage de Mykytenko. Lors d’un récent séjour dans un centre de convalescence, suite à une intervention chirurgicale fin 2023, mon état m’avait rendu très perméable à la souffrance. Celle des autres résonnait avec la mienne. Le pogrom du Hamas venait d’avoir lieu et j’étais également pétrifié en pensant à l’expérience vécue par les soldats ukrainiens sur la ligne de front, terrés dans leurs trous boueux, au début de l’hiver 2023. La destruction de Gaza commençait. C’est pour aussi cela que j’ai lu ce livre.

Édition anglaise du livre
(source Bloomsbury Publishing)
Une chronologie complexe
Le récit de l’expérience de vie et de guerre de Yulia Mykytenko commence par un premier chapitre titré « Les Russes arrivent », mais cette arrivée est double : d’abord en 2024 dans un petit village du Donbass, nommé Zakytne, où se bat Mykytenko, puis le 24 février 2022 au sud-ouest de Kyiv. Ce premier chapitre est suivi par deux chapitres de « retour », d’abord à Boutcha (lieu des massacres qui ont révélé la cruauté de l’armée russe) en avril 2022, puis au Donbass entre l’été 2022 et janvier 2023. Ces trois premiers chapitres sont suivis d’un dernier qui appartient au même ensemble que l’on pourrait qualifier d’introductif : « Une guerre sans fin ».
Les parties suivantes sont une remontée dans le temps, de son enfance ukrainienne dans la banlieue de Kyiv à la mort de son père sur la place Maïdan, le 11 octobre 2020, en passant par « la révolution de la dignité » à Kyiv, au tournant des années 2013-2014. Ce qui fait dérouler toute l’histoire de l’indépendance ukrainienne, au moins depuis ses premières années de vie à la fin du XXe siècle, jusqu’à la cécité du régime ukrainien face à la menace russe, cécité qui entraîna le suicide de son père dont l’histoire est assez singulière et auquel elle consacre un chapitre entier.
Enfin, le livre se termine par « Le miracle du courage », celui du peuple ukrainien et celui de ses soldats, dans ce pays « fantôme de l’Europe » qui se bat contre la Russie depuis plus de quatre siècles. Et dans lequel il est aussi question de la mort sur le champ de bataille, en écho au titre.
« Ils arrivent »
Nous sommes d’entrée de jeu plongés dans le combat avec l’escouade que dirige Yulia Mykytenko à Zakytne au Donbass, le 15 janvier 2024. « Plongés » est une façon bien trop édulcorée de parler, car l’expérience aux portes de la mort vécue dans le combat n’a rien à voir avec celle du lecteur confortablement installé. Nous ne savons rien de ce que vit un soldat au front, et encore moins lorsqu’il s’agit d’une femme.
La lieutenante commande 25 hommes spécialisés dans le pilotage de drones (« qui sont comme mes bébés ») qui portent un nom, dont Jane en hommage à Jane Austen (« mon autrice préférée ») et même Léopard des neiges. Elle décrit les affres d’un affrontement six mois après l’échec de la contre-offensive ukrainienne de l’été 2023. C’est pour cette raison que les Russes sont à l’attaque et « arrivent ». Sa description est précise, à la fois sur les mouvements de repli des Ukrainiens et sur l’avancée des Russes : « Les Russes avancent. Lentement, sûrement, inexorablement. Ils grignotent notre secteur près de Lyman depuis des mois. La nuit, ils envoient de petits groupes : bagnards, gamins à peine formés, séparatistes ukrainiens – des vies jetables. (…) On les voit progresser en file indienne dans la zone grise entre leurs lignes et les nôtres, le regard fixe, comme des zombies, même sous notre feu ». (je souligne)
La nature du front actuel est campée d’emblée : la guerre des drones, la grande zone grise entre les deux lignes, l’avancée de la « chair à canon » russe, ces « vies jetables » (les zeki, comme au goulag). Et puis les conditions de vie des soldats ukrainiens : planqués dans des trous ou des maisons en ruine, sous le feu des drones ou des missiles, l’évacuation des blessés, la nourriture et les conditions d’hygiène. Le réel de la guerre.
Les Russes finissent par percer la ligne et le peloton de Mykytenko doit « plier bagage ». Car « si l’on reste, leur artillerie nous réduira en poussière ». Et celle que j’appelle l’autrice termine ce premier chapitre par ces mots : « Je suis la première-lieutenante Yulia Mytykenko. Je suis ukrainienne et j’ai 28 ans. Voici à quoi se réduit ma vie à présent et pour un bon moment : survivre et protéger mes hommes pendant que les forces russes grignotent le Donbass. » Et Yulia conclut : « Laissez-moi vous raconter comment j’en suis arrivée là ».
Nous revenons dès lors, dans une première phase, près de deux années en arrière, le 24 février 2022 à 4 h 30 du matin dans la banlieue de Kyiv. Yulia entend la première explosion et pense un instant qu’elle est revenue dans l’est de l’Ukraine, ce qui nous apprend qu’elle y a déjà combattu avant l’invasion de 2022. Le lieu où elle se trouve est près de l’aéroport militaire d’Hostomel avec ses grand pistes d’atterissage qui étaient visées pour faire débarquer des avions et des troupes afin de prendre Kyiv. Le sort du début de la guerre d’invasion de 2022 s’est joué là. Elle écoute les discours de Zelensky et celui de Poutine consacré à l’histoire (« un seul et même peuple », la Russie « est la victime et pas l’agresseur », « l’OTAN menace Moscou », « l’Ukraine est notre terre historique », etc.).
Yulia quitte Kyiv le jour même avec sa mère, Tamara, dans des embouteillages monstres et écoute Zelensky, auquel elle adresse certains reproches : « S’il a retrouvé son esprit combatif, tant mieux. Mais c’est un caméléon : il porte sa part de responsabilité dans le désastre. L’armée n’était pas prête parce qu’il avait fait campagne pour la présidence en promettant de mettre fin à la guerre dans le Donbass. » C’était, on l’apprendra dans la suite du livre, le motif du suicide de son père 16 mois plus tôt, en octobre 2020.
À propos de l’exfiltration du président Zelensky par les Occidentaux (ce qu’il a refusé avec la célèbre formule : « J’ai besoin de munitions, pas d’un taxi »), Mykytenko précise : « Franchement, je crois que nous nous serions battus même s’il était parti : les Ukrainiens ont un tempérament anarchique et rebelle. Contrairement aux Russes, nous sommes assez individualistes. Nous savons prendre des initiatives tout seuls », ce qui est exactement ce que m’avaient dit mes amis de Kyiv.
Ceci ne correspond évidemment pas à une identité « essentielle » des Ukrainiens, mais à leur longue histoire très différente de celle de la Russie. En ce qui concerne Zelensky, élu avec 73 % des voix[2], le moins que l’on puisse dire est qu’il a revêtu l’habit de chef de guerre avec courage et détermination. Par ailleurs, le déni de la menace d’une guerre d’invasion russe était généralisé en Europe occidentale, y compris chez des géopolitologues comme Pascal Boniface ou des spécialistes reconnus de la Russie telle Hélène Carrère d’Encausse. Peu firent exception.
La conversation de Yulia avec Tamara dans la voiture pour quitter Kyiv, peut-être une reconstitution après coup mais qui éclaire bien des choses, retrace l’itinéraire récent de Yulia qui avait quitté l’armée après s’être battue au Donbass avant l’invasion de 2022, explique à la fois les causes de son ressentiment contre le président Zelensky et, de manière anticipée, le suicide de son père. Les combattants ukrainiens au Donbass, entre 2014 et 2022, ont été « neutralisés » dans la cadre des accords de Minsk I et II, par le biais de la « formule Steinmeier » (ministre des affaires étrangères allemand de l’époque) : manque de munitions, encouragements à ne pas riposter aux tirs russes, démantèlement de certaines positions ukrainiennes.
Découragée, Mykytenko quitte l’armée et passe par une période de dépression, puis rejoint l’association Veteranius pour aider les anciens combattants à se réinsérer dans la vie civile. Yulia ajoute : « Personne ne voulait voir la catastrophe qui se profilait. » Sauf, dit-elle, « Joe Biden et Boris Johnson ». Ce que nous savons également. Quant à Yulia, elle ne s’attendait pas à une invasion aussi tôt. « J’avais sous-estimé le peu de considération de Poutine pour le bien-être de ses soldats. Je pensais qu’il bluffait, et voilà que j’étais moi aussi sous le choc ».
La mère et la fille se séparent dans un centre de recrutement où Yulia va s’engager à nouveau dans l’armée, les cheveux encore teints du rose vif de sa phase « rebelle ». Une autre femme volontaire, « parfaitement maquillée », veut s’emparer d’une mitrailleuse qu’un homme volontaire finit par lui céder en s’exclamant avec un large sourire : « Les Russes sont fous d’envahir un pays où les femmes se battent pour une mitrailleuse ».

Affiche du film Le Bataillon invisible
(source Wikipédia)
Retour à Boutcha et au Donbass
Après s’être engagée à nouveau dans l’armée, Yulia Mykytenko est confrontée à l’extrême violence et à la cruauté de l’invasion russe dans deux lieux différents : d’abord à Boutcha en avril 2022 où elle a vécu enfant et puis dans le Donbass où elle retourne en juin 2022. Yulia revient à Boutcha en portant l’uniforme de l’armée ukrainienne. Les Russes se sont retirés après un mois d’occupation et avoir abattu 485 civils dans les circonstances (tortures, mutilations, viols, vols et extorsions) que la presse a largement fait connaître. Son unité reçoit l’ordre d’y patrouiller et Mykytenko se remémore sa petite enfance dans la petite ville martyrisée. Lors de ses patrouilles, elle tente de retrouver des voisins d’enfance, Viktoria, son ancienne nounou, et Oleh. Elle retrouve Viktoria mais Oleh a été tué par les soldats russes devant elle. Et Andriy, un ami d’enfance, a également été abattu. Pour Yulia, il ne fait pas de doute que l’élimination des hommes à Boutcha était une stratégie délibérée.

Tag russe sur les murs d’une maison de Boutcha
(source Igor Zhuk)
C’est aussi lors de ses patrouilles à Boutcha qu’elle découvre les tags (dont j’avais pris connaissance très tôt, par l’envoi d’un ami de Kyiv qui avait un collègue d’université réfugié dans les caves du village) des soldats russes sur les murs des maisons : « Vous n’avez pas besoin de vivre aussi bien », « Pourquoi autant de luxe ici ? ». Ce qui lui rappelle à juste titre le comportements des soldats soviétiques découvrant les richesses de l’Allemagne (en Prusse orientale, à Berlin…). Il y a aussi le vol d’appareils électroménagers, de téléviseurs, etc. Ainsi que la découverte de déserteurs russes dans une forêt.
Elle décide ensuite de demander un transfert dans le Donbass, où, selon elle, seule une minorité des habitants restant dans la partie de la région toujours sous contrôle ukrainien est pro-ukrainienne. Selon des témoins locaux, près de 80 % des habitants qui n’ont pas fui à l’Ouest sont soit pro-russe, soit des « attendeurs » (souvent des descendants de familles russes déportées dans la région pour travailler dans les mines). Une exception notable est la population du village de Zvanivka (et Zakytne dont nous avons parlé plus haut ?) composée d’une minorité ruthène des Carpates, les Boykos, déportés au Donbass en 1951 et résolument pro-ukrainienne comme on peut s’en douter.
Un passage instructif est l’opinion que la combattante exprime au sujet des réfugiés ukrainiens, surtout en Europe de l’Ouest. Pour elle (et on peut la rejoindre sur ce point, car c’est également le but secondaire de Poutine), « le sang de notre nation s’écoule avec ces millions de réfugiés, toute une génération d’enfants », alors que la majorité de ses proches ont décidé de rester au pays. Si elle comprend très bien pourquoi une mère se réfugie pour mettre ses enfants à l’abri, elle a plus de mal avec ceux qui ne reviennent pas, « alors que la plus grande partie du pays s’est stabilisée ». Elle est aussi remontée contre les réfugiés qui n’acceptent pas de se plier aux règles du pays d’accueil et créent des conflits avec les services sociaux ou les écoles. Et puis il y a ceux qui se réfugient parce qu’ils gagnent mieux leur vie à l’Ouest, y compris des milliers d’Ukrainiens pro-russe. Des tensions largement documentées entre les combattants au front et ceux « de l’arrière », en Ukraine ou ailleurs.
Elle constate aussi que la présence d’une femme au front pose moins de problèmes qu’avant 2022. Le capitaine, chef de la compagnie, est surnommé Shaman (de nombreux soldats portent un nom de guerre) et le peloton que commande Yulia se nomme Hellish Hornets, « frelons infernaux ». C’est quelques mois plus tard qu’aura lieu la contre-offensive victorieuse qui libérera des milliers de kilomètres carrés du territoire ukrainien, à laquelle Mykytenko ne participera pas mais qu’elle rendra possible en tenant sa ligne de front avec beaucoup d’autres.

Le président Zelensky décorant une combattante à Mikolaïv fin 2022
(source Wikipédia)
La suite de ce chapitre raconte en détails les diverses opérations militaires et la vie quotidienne au front : maniement des drones, attaques et replis, secours et évacuation des blessés, collecte de fonds (« l’armée ukrainienne est unique par son autofinancement »), manque de matériel militaire occidental, repas et vivres souvent fournis par des civils ukrainiens, présence de chiens et de chats (notamment pour chasser les rats), amitié avec une amie infirmière au front qui ne cache pas son homosexualité, liens parfois « quasi mystiques » entre combattants, identification des morts par l’ADN, nouveau commandant alcoolique et incompétent après la mort de Shaman (« me quereller avec un chef borné et insensible, dans une tentative avortée de protéger mes hommes, est resté l’un des pire moments de ma carrière militaire »), responsabilité de ce commandant dans la mort de plus de dix soldats pour avoir refusé un repli. La compagnie s’est mutinée et le commandant a été déplacé mais à une fonction plus élevée dans la logique de « l’écosystème militaire ».
« J’étais la seule femme »
Cette première partie du livre se conclut sur un chapitre plus pessimiste dans lequel Yulia commence par raconter l’arrivée des soldats de Wagner, « forçats et mercenaires d’Evgueni Prigojine » qui s’emparent des galeries de sel et de la ville de Soledar, à 19 kilomètres de son unité. Elle décrit longuement leur vie quotidienne qui ressemble « aux nouvelles post-apocalyptique que je lisais à la fac ». Puisement de l’eau dans des puits, recherche de bois de chauffage, lutte contre les rats avec l’aide des chats (qui portent tous un petit nom), découverte d’un loir apporté vivant par son chat Villi et qu’elle libère le lendemain.
Son statut de femme se battant au front est décrit dans ce paragraphe tranchant : « J’étais la seule femme dans cette maison remplie d’hommes. Je mangeais, je dormais, je me lavais, et je vivais aux côtés de mes frères d’armes. Ils savaient quand j’avais besoin d’intimité. Je n’ai jamais subi d’avances déplacées : j’étais la cheffe … et j’étais armée. »
Les assauts de Wagner qui les submergent de vagues humaines se brisent sur leurs tranchées : « aucun char, aucun blindé, rien que de la chair à canon (…) Ce n’était plus une bataille, c’était un abattoir, une mort industrielle, à la chaîne. Les Russes étaient déchiquetés par nos balles, mais continuaient d’avancer. Des bras, des jambes, des torses volaient dans les airs et s’éparpillaient dans la zone grise où tout était gelé (…) Les Russes, eux, semblaient indifférents à leur propre mort – en un sens, ils étaient déjà morts ». On a comparé le peuple russe sous Poutine à un peuple de zombies (Z comme zombie de Iegor Gran).
Son unité capture un prisonnier russe, un homme de 22 ans, inculpé pour meurtre, que Prigojine est venu chercher dans sa prison de Novgorod en lui promettant la liberté s’il combattait six mois en Ukraine. Il raconte les conditions des soldats « chair à canon » sur le front, et notamment ceci : « Je n’ai jamais tiré sur mes camarades, mais des « punisseurs » nous suivaient avec des mitrailleuses. Ils abattaient quiconque recule, fuit ou se rend ». C’est le retour de l’ordre stalinien, « pas un pas en arrière ». Ceux qui refusent de se battre sont parfois sodomisés avec un fusil, une bouteille ou un manche à balais. Une violence bien documentée au sein de l’armée russe et qui fait évidemment écho à celle de la société russe actuelle dans son ensemble.






Images liées à la guerre en style « vitrail » d’Iren Rozdoboudko
(extraites du cycle « Ma guerre », copyright de l’autrice)
Échec de la contre-offensive de 2023 et « guerre sans fin »
La contre-offensive ukrainienne du printemps 2023 échoue pour des raisons que l’on connaît et qui sont détaillées ailleurs. Retenons les points principaux soulignés par Mykytenko : d’abord la prise de Bakhmout et la mutinerie de Prigojine, suivie de la mort « accidentelle » de celui-ci quelques mois plus tard ; ensuite la tentative vouée à l’échec de couper le corridor terrestre entre le Donbass et la Crimée en effectuant une percée vers la mer Noire. Ces évènements sont accompagnés et suivis d’une tension croissante entre la hiérarchie militaire et le président Zelensky, notamment sur une conscription élargie. Enfin et surtout, la lenteur ou le refus de livraison d’armes par l’Occident, notamment les missiles Taurus par le chancelier Olaf Scholz.
Yulia Mykytenko est confrontée à l’épuisement physique et moral des soldats, après l’euphorie des victoires de 2022. En outre, les nouveaux conscrits n’ont pas la même motivation que ceux qui se sont rués dans les centres de recrutement en 2022. Lors d’une permission, elle part se reposer en Transcarpatie près de la frontière hongroise, et se trouve confrontée à des civils qui lui servent le discours plus ou moins poutinien d’une « provocation de l’Otan ». À Kyiv, aussi, elle découvre des civils de plus en plus détachés de la guerre et vit une rupture avec son amie Viktoria voulant quitter l’Ukraine et demander une citoyenneté dans un pays européen. Et il y a le scandale des centres des recrutement où des pots-de-vin ont été acceptés pour des dispenses d’enrôlement dans l’armée. Yulia dit à un compagnon d’armes : « Nous sommes tous fatigués de la guerre, mais le fossé entre le front et les civils se creuse. L’ambiance est en train de changer. Regarde comme le soutien à l’armée diminue ».
Puis viennent les évènements à Gaza, la perspective d’une élection de Trump « qui planait sur nous comme l’annonce d’une apocalypse », et les prémisses de la guerre en Iran. Une nuit, elle rêve qu’elle franchit la ligne de démarcation et se retrouve avec son frère Bohdan en Russie, interrogée par un soldat adverse face auquel elle invente une parade. Elle se réveille en sursaut « dans une maison en ruine » avec ses frères d’armes. Le « premier soldat russe se trouvait au moins à 10 kilomètres ».

Invasion de l’Ukraine par la Russie, le front en avril 2026
(source Wikipédia)
Une enfance ukrainienne
C’est à la fin de la perspective d’une « guerre sans fin » (titre du dernier chapitre) que le livre, sans doute « scénarisé » par la journaliste Lara Marlowe, retourne près de trente ans en arrière, vers la naissance et l’enfance de Yulia dans une Ukraine indépendante depuis quatre ans. Je me souviens très bien de cette période extrêmement difficile pour le pays, notamment au niveau économique. L’Ukraine vivait déjà dans la crainte d’une sécession de la Crimée et d’une guerre civile dans le Donbass, dont m’avaient parlé des randonneurs ukrainiens dans les Carpates en 1993. (J’avais ensuite pris un train de nuit de Yassinia à Lviv, dans un désordre et une saleté indescriptible. Puis passé quelques jours avec des amis ukrainiens dans la capitale galicienne avant de repartir pour Budapest.)
Mais revenons à l’enfance de Yulia, elle qui a « grandi ensemble » avec son pays sorti de l’URSS. Son témoignage correspond très fort à mes impressions de ces années-là : « La jeunesse de mes parents, tout comme les premières années de ma propre vie, a été rythmée par la pauvreté et le chaos des années 1990 ». Sa mère, Tamara, rencontre son père Mykola qui assure la sécurité dans le bureau de change où elle travaille à Kyiv. La situation économique est « au bord de l’effondrement », « les braquages à main armée se multipliaient ».
Tamara est d’origine modeste (employés des chemins de fer soviétiques dormant dans des dortoirs), Mykola vient d’une famille de propriétaires terriens à Lazarivka, près de Jytomyr (90 kilomètres de Kyiv), dont les terres ont été collectivisées dans les années 1930. Sa grand-mère paternelle, Lyuba, ne pouvant être prise en charge par sa famille ruinée, fut envoyée dans un orphelinat et en fut traumatisée toute sa vie, même si elle récupéra des terres à Lazarivka où Yulia a passé « les plus beaux jours » de son enfance. L’homme qui va s’immoler à Maïdan est donc un descendant de koulaks, et d’une mère (Baba Lyuba pour Mykytenko) abandonnée suite à la collectivisation précédant la famine de 1933.
Yulia passe les cinq premières années de sa vie à Boutcha, le lieu où se dérouleront les pires exactions de 2022 et où, comme nous l’avons vu, elle retournera comme soldat peu de temps après et apprendra la mort d’amis d’enfance. Elle va à Kyiv, jeune gamine coquette, découvre les premiers McDonalds, « des vrais restaurants » (je m’en souviens lors de mon second voyage à Kyiv) et mange un Happy Meal. Elle vit dans une masure dans la banlieue, avec ses parents et son frère Bohdan qui vient de naître, à côté de missionnaires américains (la première question que l’on m’a posée lorsque j’ai franchi la frontière de Transcarpatie avec un photographe en 1993 était « êtes-vous des missionnaires américains ? »).
Sa mère Tamara s’inscrit à l’université pour suivre des cours de psychologie et deviendra psychothérapeute auprès de militaires et de réfugiés en provenance de l’Est ukrainien. Ses parents se séparent et Yulia va étudier dans un lycée huppé de Pechersk (la ville haute de Kyiv) et elle suit la filière « humanités », apprend l’anglais. La famille parle russe à la maison et elle étudie les grands classiques russes au lycée. Son père, à cette époque, « croyait encore à la fable selon laquelle Ukrainiens et Russes ne formaient qu’un seul peuple » malgré ce qui était arrivé à sa famille dans les années 1930. Ce n’est qu’en 2004, avec « la révolution orange », que Yulia découvre son identité nationale. Son père Mykola va avec elle à Maïdan voir les manifestants « comme touristes ».
À l’université Kyiv-Mohila
La future lieutenante est admise dans la célèbre université ukrainienne de Kyiv à dix-sept ans, et se retrouve tout à coup plongée « dans un univers où tout le monde parle ukrainien ». Elle fait des études de philologie ukrainienne et étudie « la langue, l’histoire et la culture » de son pays. Elle y découvre notamment l’héritage européen de l’Ukraine, son patrimoine culturel et historique, les relations tumultueuses avec la Russie. Bref, Yulia s’y « ukrainise » quelques années avant l’Euromaïdan.
La journaliste glisse ici un long passage sur l’histoire de l’Ukraine à destination des lecteurs européens et fait une comparaison entre l’Irlande (son pays) et l’Ukraine dans leurs relations respectives avec l’Angleterre et la Russie (mais ne mentionne curieusement pas la famine irlandaise du XIXe siècle). On y lit un passage sur les relations entre la Belgique et le Donbass au début du XXe siècle, avec un train direct reliant « Bruxelles au bassin minier ». À tel point que le Donbass était surnommé « la dixième province belge » (notons que Charleroi est jumelée avec Donetsk).
Mykytenko devient membre du groupe Vidsich (« Riposte »), un collectif qui s’oppose à Ianoukovitch, le président pro-russe « inculte, stupide et corrompu ». Elle devient membre d’un groupe d’auto-défense non violent qui participera à la « Révolution de la dignité » de Maïdan en 2013-2014. Et elle termine ce chapitre « Une enfance ukrainienne » par ces mots : « Nous voulons simplement rentrer chez nous, en Europe ».
De la Maison Slovo de Kharkiv à Euromaïdan
Début 2013, l’étudiante Yulia est à Kharkiv pour visiter un bâtiment constructiviste nommé Slovo et découvre une plaque de granit en forme de livre mentionnant les noms des 122 premiers habitants. Ce sont des écrivains ukrainiens, victimes des purges staliniennes, dont certains ont été « fusillés à Sandarmokh ». Un nom en particulier l’intéresse : « Mykola Khvylovy (1893-1933, suicidé)». Un écrivain qu’elle compare à Joyce et qui avait écrit : « Éloignez-vous de Moscou ! En avant vers l’Europe ! ».

Plaque de grantit de la maison Slovo à Kharkiv
(source Wikipédia)
Une femme leur raconte l’histoire de cette colonie d’écrivains ukrainiens qui s’étaient rassemblés à Slovo, croyant la parole de Lénine sur « la libération des peuples » opprimés par l’Empire russe. La jeune Mykytenko s’identifie à Khvylovy qui se prénomme Mykola, comme son père, et dont l’épouse se nomme Yulia. À travers le destin des artistes de Slovo à Kharkiv, c’est toute l’histoire de la répression du mouvement culturel ukrainien par Staline qui est retracé. Khvylovy finit par se tirer une balle dans la tête en 1933, l’année de la Grande famine. C’est lui qui a appuyé sur la détente, « mais c’est Moscou qui a mis l’arme dans sa main ».
La « roue de l’histoire » revient à son point de départ : la « Maison Slovo » sera endommagée par des tirs russes en février 2022 ; l’écrivaine Viktoria Amelina y réside une semaine en été de la même année. C’est elle qui déterrera le journal de Volodymyr Vakoulenko, enfoui dans son jardin à Izium avant d’être assassiné par l’armée russe. Amelina, quant à elle, sera tuée à son tour par un missile russe à Kramatorsk en juin 2023. Il faut quitter Moscou avant qu’il ne soit trop tard.
Ce retour de l’histoire occultée de l’Ukraine, colonisée et massacrée par Moscou, dans la vie et la conscience d’une jeune femme russophone, passant à la langue ukrainienne à l’université de Kyiv-Mohila, aboutira logiquement à la place Maïdan fin 2013. Et à sa participation active aux évènements qui s’y dérouleront, signant le déclenchement de la guerre d’indépendance qui est toujours en cours, douze années plus tard (trois fois la durée de la guerre 14-18 ou 40-45).

Euromaïdan, décembre 2013
(source Wikipédia)
Mykytenko raconte différents faits d’avant les évènements de Maïdan, consécutifs au refus de la signature de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE (négocié depuis six ans) par le président Ianoukovitch. Notamment la propagande anti-UE, dont « l’argument anti-LGBTQ » a été particulièrement efficace. Un des vecteurs de cette propagande fut l’organisation pro-russe « Ukrainsky Vybor » (Choix ukrainien) fondé par l’oligarque Viktor Medvedtchouk qui fut l’avocat commis d’office pour le procès du poète Vasyl Stus en 1980. Et qui, lors de ce procès, « énuméra au lieu de le défendre ses prétendus crimes contre l’Union soviétique et déclara qu’il méritait d’être puni ». Medvedtchouk aurait sans doute été le dirigeant fantoche de Moscou à Kyiv si l’offensive de 2022 avait réussi.
La future lieutenante milite activement au sein de son mouvement Vidsich pour la défense de l’Ukraine indépendante et sera dans la foulée très active à Maïdan en 2013-2014. Mais elle se heurte violemment à certains membres de sa famille qui lui reprochent de « provoquer la police » et de semer le trouble. Les évènements sont racontés en détail et je ne les retracerai pas ici, sinon certains aspects de sa perception subjective et émotionnelle, notamment les chants qui m’ont moi-même bouleversé à l’époque ; mes amis de Kyiv participaient en effet au soulèvement et me tenaient informé par le texte et l’image.
Il y aura l’hymne national, L’Ukraine n’est pas encore morte (Ще не вмерла Україна, І слава, і воля !)[3], chanté tous les jours par Ruslana, lauréate 2004 de l’Eurovision. Yulia confie : « Quand on l’entend chantée par des milliers de personnes en plein air, elle a une puissance incroyable, comme un immense chœur chantant Alléluia. J’étais folle de fierté quand nous la chantions sur le Maïdan ». Et puis le chant des Carpates, « Le caneton nage sur la Tisza » (« Пливе кача по Тисині »), entonné lors des funérailles des 108 civils tombés sur la place Maïdan le 22 février 2014. Et la découverte du « somptueux domaine » (139 hectares) de Ianoukovitch dans la banlieue de Kyiv où Yulia passe une semaine à découvrir son immense richesse kitch et « bizarre » (animaux empaillés, fausses ruines, collections de voitures de luxe, statues en or..).
Vidsich, étant devenue le « 16e régiment de l’association d’autodéfense de l’Euromaïdan », fut choisie pour protéger le « palais de Ianoukovitch ». Yulia a un peu plus de 18 ans et, dit-elle : « J’avais mûri pendant ces trois mois ; c’est peut-être là qu’est née ma vocation de soldat ».

Affiche du mouvement Vidsich
(source Wikipédia)
Bonnie and Clyde
Yulia, qui n’est pas de marbre, fait la connaissance d’un jeune soldat, Illia, accueilli en mars 2015 par son père après d’autres. Il est en permission et doit rejoindre son unité à Marioupol. La future lieutenante craque immédiatement : « cheveux blonds, yeux bleus et barbe rousse de Viking (…) Cette fois, Mykola [le père de Yulia] a déniché un soldat intéressant » dit-elle. On la croit volontiers. Mykola a rencontré Ilia au centre de neurologie de Kyiv. Tous deux sont blessés. Mykola avait fait une chute alors qu’il servait dans la garde nationale à Sloviansk, Illia s’était fendu une vertèbre à Marioupol. Le Viking est un ancien agriculteur ukrainophone de la banlieue de Kyiv. Et son nom de code dans l’armée est … Viking. Iulia conduit Illia (les prénoms s’accordent) à la gare de Kyiv d’où il rejoint Marioupol. Le soldat s’absente un instant et revient avec un bouquet de marguerites : « On aurait dit un écolier offrant un cadeau à son institutrice ». Une larme est tombée sur le cœur jaune d’une marguerite alors que le train de nuit pour Marioupol s’éloigne…
Mais (sans trop nous étendre sur cette histoire d’amour très prenante) Yulia rejoint son Viking à Marioupol pour Pâques. Illia leur trouve un appartement pour deux jours. Elle part pour un rendez-vous romantique dans une zone de guerre, dans la Marioupol d’avant les évènements terrifiants que nous connaissons : des dizaines de milliers de morts et la résistance des forces ukrainiennes retranchées à Azovstal. Le couple s’embrasse pour la première fois sur un parking à l’entrée de la ville. Ils se marieront bientôt à Yaremche[4] en pays houtsoule dans les Carpates. Yulia portera une robe brodée et un bandeau rouge (comme celui qu’elle arbore sur la couverture du livre), Illia une chemise également brodée. Leur repas de noce est un pique-nique de pain, de fromage et de « vin des Carpates » acheté à un vigneron (provenant sans doute des plaines de Transcarpatie, riches en vignobles). Illia imagine une maison autonome à la campagne, avec éolienne et panneaux solaires. Il cuisine du porc et des légumes cuits au four dans des pots de terre.
Vient un moment émouvant pour eux, mais aussi pour moi. En juin 2016 ils déambulent à Kyiv, vont vers le quartier de Podil au bas de la ville. On y accède à pied par la Descente Saint André (Андріївський узвіз), une ruelle splendide où à vécu Boulgakov (il y avait un musée, mais je doute qu’il ait survécu à la réputation « grande-russe » de l’auteur de La Garde blanche et du Maître et Marguerite). En haut à gauche en descendant vers Podil, il y a un petit groupe de collines ensauvagées couvertes d’herbe et d’arbres où je me suis promené en écoutant des jeunes jouer de la guitare et regardant des couples s’enlacer, contempler le Dniepr majestueux.

Le pré sur les hauteurs de Андріївський узвіз évoqué par Yulia Mykytenko
(photographie de l’auteur, 2004)
Ilia et Yulia s’y promènent aussi, onze ans après mon passage : « Nous aimions particulièrement un petit pré – intact morceau de nature en pleine ville. Il est blotti entre deux collines, Shchekavytsia et Khoryvytsia, où, dit-on, ont vécu Shchek et Khoryv, deux des trois frères qui ont fondé Kyiv (…) Allongés dans l’herbe, nous regardions les étoiles apparaître dans le ciel au crépuscule. Je portais encore ma toge noire. » (Elle vient de recevoir son diplôme de l’université Kyiv-Mohila). « Pourquoi on n’appellerait pas notre premier enfant Khoryv ? » Illia rêve de faire un commando mari-femme contre les Russes. « On sera les Bonnie and Clyde du Donbass ! ».
Le Donbass avant l’invasion de 2022
Yulia et Illia décident de s’engager pour le front et signent leurs contrats avec les forces armées ukrainiennes le 17 juillet 2016. Ils intègrent une unité de volontaires, « la Rus’ de Kyiv », et continuent symboliquement leur plongée dans l’histoire ukrainienne, effacée par les Russes impériaux ou soviétiques. Pour eux, dit Yulia, « c’est comme un second mariage ». Elle aura vingt ans le lendemain.
Yulia veut rejoindre l’unité d’infanterie d’Illia, mais les femmes sont interdites dans les unités de combat. Ce qui allait changer, ajoute-t-elle, avec la « Loi sur l’égalité des droits et des chances pour les femmes et les hommes pendant le service militaire » (2018). Elle doit travailler comme secrétaire et comptable dans une « armée de papier », ce qui l’exaspère. Illia, lui, est affecté à la « Légion géorgienne » composée principalement d’exilés géorgiens. Elle obtient enfin le droit de faire partie de la garde du quartier général : « un matin, le nom de la soldate Yulia Mykytenko est enfin apparu sur la liste de garde. Cela a été un petit triomphe pour moi ».
Elle découvre des réalités plus inquiétantes de la vraie guerre qui se rapproche, des assauts russes, des indemnités pour les soldats morts au combat et d’un transfert sous les ordres d’un commandant, chef des services financiers, qui est un ivrogne. Elle décide de faire une formation d’officier à Lviv et elle revient à Kharkiv comme lieutenante et se trouve affectée au commandement d’un bataillon motorisé, puis d’un bataillon de reconnaissance, ce qui implique beaucoup de marches et de contacts avec l’ennemi. Mais son intégration ne sera pas facile, dans une armée « anarchique et fougueuse » où « les coups de poing ne sont pas rares ». Et elle est une femme, universitaire de surcroit. Une femme intellectuelle parmi des soldats souvent de condition modeste.
Seize des vingt soldats du bataillon de reconnaissance décident de s’en aller (certains reviendront quelques mois plus tard) en emportant une bonne partie de l’équipement. Yulia fait cet aveu : « J’étais dévastée, d’autant que je connaissais tout le peloton et que je les considérais comme des amis et des frères d’armes. Mais dès que j’avais franchi leur territoire masculin, j’avais été cataloguée comme non professionnelle et indigne (…) Cela a été la plus grande crise de ma carrière militaire ». Mais Illia est là et la soutient : « Oublie, Pooka [son petit nom]. Ils ne méritent pas de travailler avec toi. Tu ferais mieux de trouver d’autres soldats ».
Son bataillon se reconstitue lentement et Yulia se retrouve bientôt en plein combat, sous le bombardement des Russes et vit « les heures les plus assourdissantes de sa vie ». Elle frôle la mort quand elle découvre un obus de 82 mm non explosé à côté de son « trou d’homme ».

Défilé militaire à Kyiv
(source Wikipédia)
Mort d’Illia et retour à Kyiv
Nous sommes en 2018 et les accords de Minsk entravent les actions de l’armée ukrainienne, comme nous l’avons déjà évoqué en début d’article. L’armée se trouve en partie paralysée : elle peut (quand même) répondre à l’ennemi russe mais pas mener des frappes préventives. Elle se retrouve dès lors dans une position passive et purement préventive, alors qu’elle est attaquée en violation du droit international. Et ce qui risquait de se passer arrive : le 22 février 2018, Illia a reçu un éclat dans la poitrine alors qu’il combattait dans le saillant de Svitlodarsk. Son sauvetage dure deux heures sous les bombes, mais il est trop tard. Illia Serbin est mort.
Après la mort de son mari, Yulia se sent plus isolée et doit se battre pour se faire respecter comme « femme sans mari », notamment quand elle proteste contre le manque de permissions et de rotations. Elle ne sent plus à sa place dans le Donbass et revient à Kyiv pour enseigner au lycée militaire et vivre avec sa mère Tamara (nous nous approchons du début du livre à Kyiv, avant l’invasion du 24 février 2022). Elle est une nouvelle fois sujette à des propos misogynes sur les femmes dans l’armée (notamment le refus des classes mixtes au lycée militaire), « invisibilisée », et pense au « Bataillon invisible » (groupe de défense des droits des femmes dans l’armée) où elle travaille pendant son temps libre et rencontre Adriana Arekhta, une soldate d’assaut (la seule) qui a fondé Veteranka, une association de vétéranes ukrainiennes. Adriana a été gravement blessée (Yulia détaille : bras, épaule, mâchoire, côte, colonne vertébrale, poumons, estomac) près de Kherson en décembre 2022 avant d’être héliportée à Odessa et sauvée.
Yulia prend des position assez radicales pour l’intégration des femmes dans l’armée et pense qu’elles devraient être appelées sous les drapeaux comme les hommes, tout en ne se considérant pas comme féministe. Mais elle précise : « Car si nous perdons cette guerre, il n’y aura plus d’égalité pour personne en Ukraine ». Le combat des femmes, y compris au front, est un combat pour leur liberté qu’elle pourront certainement mieux défendre « loin de la Russie et près de l’Europe ».

« Taira » (Yuliia Palievska) et Iren Rozdoboudko à Kyiv
(photographie Igor Zhuk)
L’histoire de Mykola, son père
L’avant dernier chapitre en flash-back est consacré à son père Mykola et permet de mieux comprendre et contextualiser son suicide. L’histoire commence à Maïdan, le 30 novembre 2013. La police anti-émeute (les fameux Berkut) a chargé violemment les étudiants sur la place. Yulia y croise son père, Mykola, qui est venu avec des amis Afgantsy, des vétérans ukrainiens de la guerre d’Afghanistan (j’en avais vu plusieurs en chaise roulante lors de ma première visite à Kyiv en 1991), soutenir les étudiants. Elle est étonnée, car l’année précédente, en 2012, il tenait un discours plutôt pro-russe et critiquait sa fille qui militait pour l’Europe. Mais il a changé d’avis, au grand bonheur de Yulia. Mykola s’était entretemps séparé de Tamara, la mère de la lieutenante, et tente sincèrement de se racheter. Le père et la fille se sont réconciliés à Maïdan.
Une année plus tard, ils se retrouvent après la fuite de Ianoukovitch, la prise de la Crimée et la guerre au Donbass. Son père l’invite à le suivre au Donbass où il s’est engagé dans la garde nationale, mais Yulia veut d’abord terminer ses études à Kyiv-Mohila. Et c’est à partir d’ici que le récit retrace les évènements politiques et militaires ukrainiens qui se sont déroulés entre 2014 et l’invasion de 2022, faisant écho à la phrase de Yulia citée en épigraphe : « Personne ne voulait voir la catastrophe qui se profilait. Beaucoup de précautions avaient été négligées : pas de troupes supplémentaires à la frontière, pas de mobilisation. Mes camarades encore déployés dans le Donbass avaient prévenu que la situation empirait ; Kyiv n’avait rien fait. L’armée sur le terrain savait pertinemment que l’invasion allait avoir lieu ».
Après 2014, la grande priorité est évidemment d’arrêter la progression des forces russophones, appuyées par l’armée russe, des « Républiques autonomes » du Donbass (Donetsk et Luhansk), qui se poursuivra malgré les accords successifs de Minsk I et Minsk II. Comme l’écrit la lieutenante qui est alors encore étudiante : « Le jour de la prestation de Mykola, la guerre était encore une aventure. Tout le monde était certain que nous chasserions les Russes du Donbass en un rien de temps ».
Mais Mykola est gravement blessé sur le front (c’est lors de sa convalescence qu’il va rencontrer Illia, « le Viking » qui épousera Yulia, avant de mourir au Donbass). La convalescence de Mykola sera très longue, minée par l’alcool : « Les quatre ans et demi suivants n’ont pas été cléments pour Mykola. Son cou et son dos l’ont fait souffrir et il a été réformé de la garde nationale. En outre, il a très mal vécu la mort d’Illia. À plusieurs reprises, il a signé des contrats de six mois avec des unités moins regardantes sur l’état de santé des recrues ».
Il finit par être hospitalisé en psychiatrie en 2020 pour stress post-traumatique. Yulia va le visiter et l’interdiction de l’alcool à l’hôpital permet au père et à la fille de converser plus sereinement : de la mort d’Illia et du cheminement de Mykola d’une « vision fraternelle des Russes à la haine pure et simple ». Mais c’est Poutine, surtout, qu’il injurie en des termes (khuylo) difficiles à traduire. Et il se méfie de Zelensky, élu en 2019, et qui avait signé un plan de cessez-le-feu le 1er octobre 2019 s’accordant avec « la formule de Steinmeier », ministre des affaires étrangères allemand de l’époque, qui neutralisait les Ukrainiens et cédait des terres. Nous l’avons déjà évoqué plus haut, mais nous apprenons ici que Mykola est particulièrement révolté par l’abandon du saillant de Svitlodarsk pour lequel Illia s’était battu et était mort.
C’est le 11 octobre 2020 que Yulia apprend, par un appel de son frère Bohdan, la tentative de suicide de son père sur la place Maïdan. Il est dans le coma et Bohdan ne veut pas que Yulia le voie dans son état (gravement brûlé). Mykola est mort le 14 octobre, jour des Défenseurs de l’Ukraine. Une vidéo de surveillance de la place Maïdan permettra à sa fille de voir toute la scène. Dans son sac à dos qui ava it échappé au feu, Yulia trouvera un recueil de Vasyl Stus, comprenant le poème qui commence par ces mots : « Comme il est bon de ne plus craindre la mort ».
Bernard De Backer, avril 2026
Addendum
J’ai choisi de terminer cette recension par la mort du père de Yulia et la citation de Vasyl Stus donnant son titre au livre. Je n’ai donc pas rendu compte du dernier chapitre, « Le miracle du courage », évoquant sa décoration par le président Zelensky en 2022, son témoignage de 2024 sur les combats au Donbass et le comportement de l’armée russe avec sa « chair à canon » (les bataillons Storm Z). Mais aussi des réflexions politiques et stratégiques sur l’Europe, la réforme de l’armée ukrainienne.
La chronologie du livre étant assez complexe, avec de nombreux flash-backs et recoupements, j’ajoute ci-dessous une brève ligne du temps de la vie de Yulia Mykytenko qui pourrait aider ceux qui seraient perdus.
- 1991, proclamation de l’indépendance de l’Ukraine le 24 août.
- 1991, référendum sur l’indépendance de l’Ukraine le premier décembre 92 % des électeurs votent en faveur de l’indépendance (y compris en Crimée, 56 %, et dans le Donbass : 87 % à Donetsk et 86 % à Luhansk).
- 1992, premier janvier : dissolution de l’URSS.
- 1995, naissance de Yulia Mykytenko à Kyiv. Elle est russophone et passe les cinq premières années de sa vie dans sa banlieue, à Boutcha.
- 2004, « révolution orange ». Yulia et son père y vont « comme touristes ».
- 2012, entrée à l’université de Kyiv-Mohila. Yulia milite dans le groupe civique Vidsich (« riposte »). Elle devient ukrainophone et découvre l’histoire de l’Ukraine.
- 2013, visite à Kharkiv au début de l’année de la maison Slovo des écrivains ukrainiens des années 1920-1930 déportés par Staline.
- 2013-2014, Euromaïdan suivi de la Révolution de la dignité. Yulia participe aux groupes d’auto-défense.
- 2015, rencontre avec le soldat Illia Serbin, mariage trois mois plus tard, voyage de noce à Yaremche dans les Carpates.
- 2016, diplômée en philologie. Yulia et Illia s’engagent sur le front au Donbass. Yulia fait une formation militaire à Lviv et devient officier. Elle se retrouve en première ligne dans un bataillon de reconnaissance.
- 2018, mort d’Illia Serbin le 22 février.
- 2018 Yulia Mykytenko intègre le Lycée militaire Ivan-Bohun.
- 2020, son père Mykola Mykytenko s’immole le 11 octobre place Maïdan en protestation contre la politique du président Zelensky.
- 2021, Yulia quitte l’armée ukrainienne et s’engage dans des activités civiles pour plusieurs projets, dont Le bataillon invisible et Veteranius.
- 2022, Yulia Mykytenko est mobilisée après l’invasion russe, d’abord à Kyiv puis dans le Donbass. Patrouille notamment à Boutcha et affronte les soldats de Wagner dans le Donbass. Le 6 décembre 2022, elle rencontre le président Zelensky au palais Mariinsky à Kyiv avec une vingtaine de soldats pour être décorée.
- 2024, Yulia combat toujours dans le Donbass.

Avec Iren Rozdoboudko et Igor Zhuk à Buis-les-Baronnies en 2025
(Anne Capet et l’auteur en arrière-plan)
Sources
- Audoin-Rouzeau Stéphane, Notre déni de guerre, Éditions du Seuil, janvier 2026
- Chemin Ariane et Koriagina Anna, « Viktor Medvedtchouk, le traître que Poutine voulait installer à Kiev à la place de Zelensky », Le Monde, 27 mars 2026
- d’Istria Thomas, « En Ukraine, depuis 2014, les femmes se sont fait une place dans l’armée », Le Monde, 11 avril 2023
- Frachon Alain, Guerre en Ukraine : « L’histoire de Yulia Mykytenko est un carnet de guerre, le portrait d’une patriote au grand cœur et une leçon de morale », Le Monde, 5 décembre 2024
- Marlowe Lara, Comme il est bon de ne plus craindre la mort, Éditions de l’Observatoire, janvier 2026 (édition originale How Good It Is I have No fear of Dying, Bloomsbury Publishing, 2024)
- Le Bataillon invisible, Wikipédia
- Lieutenant Yulia Mykytenko’s Fight for Ukraine, Top Highlights | The Conduit, 2025 (très long entretien croisé avec Yulia Mykytenko et Lara Marlowe)
- Nivat Georges, « Vasyl Stus, poète national ukrainien et européen », ING (Genève), 2025
- Nivat Georges, « Quand la résistance au tyran faisait d’un poète ukrainien un poète européen » : Vasyl Stus (préface à Palimpsestes)
- Stein Leonid (envoyé spécal) et Turchenkova Maria (photographe), « A bord du Transsibérien, un voyage de 9 000 kilomètres au contact d’une Russie épuisée et de soldats à la dérive », Le Monde, 9 avril 2026
- Stus Vasyl, Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag, traduit de l’ukrainien par Georges Nivat, Les Éditions Noir sur Blanc, 2026
- Yuliia Paievska ou Taira, Wikipédia
- Iren Rozdoboudko, Wikipédia
- Ukraïner, « Avec ou sans armes. Les femmes ukrainiennes défendent leur état », 8 mars 2022
Sur Routes et déroutes
Tous les articles en lien avec l’Ukraine
[1] On lit en quatrième de couverture que l’image est d’Anastasia Olijnyk pour le The Ultimate Ukrainian 2021. Ce magazine (qui semble éphémère) est américain. Il y a dans cette couverture un côté glamour qui me semble un peu décalé par rapport à la gravité de cette guerre d’anéantissement de l’Ukraine. Mais c’est le choix de Yulia Mykytenko.
[2] Notons en passant que le score de Poutine en 2024 était de 88,48 % (dans les conditions de libertés démocratiques que l’on connaît, son opposant Navalny étant emprisonné avant d’être assassiné, comme l’a été Boris Nemtsov et bien d’autres) et celui de Trump de 49,8 % (avec le système des grands électeurs qui permet à un candidat minoritaire en voix de gagner, ce qui fut le cas lors de sa première élection).
[3] La gloire de l’Ukraine n’a point péri, ni sa volonté. / Le destin nous sourira encore, jeunes frères. / Nos ennemis s’évanouiront comme rosée au soleil. /Nous aussi régnerons, frères, en notre pays. / Âme et corps, nous les donnerons pour notre liberté, / Et nous prouverons, frères, que nos sommes une nation cosaque !
[4] Surnommée « la perle des Carpates », Yaremche est une petite ville touristique dans l’oblast d’Ivano-Frankivsk et le pays houtsoule. C’est dans cette région que fut tourné Les chevaux de feu de Paradjanov. J’y suis passé en 1999 pour l’écriture de mon livre Les Carpates oubliées.