Développement, un facteur invisible ?

The Purloined Letter

Illustration de La lettre volée d’Edgar Poe (source Wikipedia)

En général, cette révolution ne dépend pas d’un afflux d’argent frais,
mais d’un esprit nouveau.

Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme

Les voyages, pour peu qu’ils nous confrontent de manière intense à d’autres cultures, peuvent faire vaciller les routines les plus solides qui constituent notre ancrage cognitif et émotionnel. Expérience qui, bien entendu, n’est pas sans risques. Les voyageurs le savent bien, et c’est sans doute pour cela qu’ils circulent le plus souvent en groupes – organisés de préférence. Mais lorsque la route déroute, elle peut aussi ouvrir les yeux. Les assurances les plus solidement ancrées se trouvent progressivement déboîtées par le jeu qui s’introduit dans leurs fondements. Une « fenêtre », au sens balistique du terme, permet alors d’apercevoir le caractère relatif d’une série de traits que l’on supposait universels[1]. Le modelage des corps et des esprits par l’incorporation de normes sociales apparaît dès lors d’une profondeur insoupçonnée, avec toutes les conséquences qui s’en suivent, notamment dans le domaine du développement économique et social[2].

Ce fut le mérite de Max Weber, dans ses travaux sur l’éthique économique des grandes religions, d’avoir mis en évidence la profonde révolution des esprits qui précéda puis accompagna la naissance du « capitalisme d’entreprise bourgeois » en Europe occidentale et, plus largement, de la rationalité instrumentale dans les sociétés industrielles. Nous n’avons sans doute qu’une faible idée du coup de force que constitua l’avènement d’un nouvel ethos professionnel au XVIIe siècle, face aux routines de la tradition et aux prescrits de l’Eglise catholique en la matière. Il ne fallut pas moins que l’extraordinaire passion religieuse du protestantisme ascétique, véritable « booster » du capitalisme, pour quitter progressivement la zone d’attraction de l’hédonisme économique médiéval et instaurer durablement les dispositions mentales nécessaires à l’émergence d’une classe d’entrepreneurs.

La clé de voûte de la démonstration wéberienne, on le sait, est la notion de « Beruf », soit la conception du métier comme vocation, illustrant la singulière coalescence de l’ascétisme religieux intramondain et de la conduite rationnelle et systématisée d’un métier chez les puritains. Comme l’écrit Weber, cette conception puritaine de l’existence « a veillé sur le berceau de l’homo oeconomicus moderne ».

Parmi d’autres, l’expérience d’un voyage en Inde peut faire percevoir de manière aiguë la part fondamentale des facteurs culturels dans la problématique du sous-développement et, par là, de la naïveté ethnocentrique des théories économicistes en la matière. Que celles-ci relèvent du paradigme du « take-off » (décrit dans le célèbre l’ouvrage de Rostow, Les étapes de la croissance économique) ou de l’analyse marxiste en terme de domination économique, elles pêchent toutes par une sous-estimation, voire une véritable scotomisation, de la révolution des esprits qui a précédé la révolution industrielle en Occident et qui donc, mutatis mutandis, devrait accompagner les transformations économiques d’autres régions du monde.

On ne pourra bien sûr discuter ici des éléments spécifiques qui, dans la culture indienne et plus particulièrement dans l’hindouisme (c’est sans doute moins le cas pour le bouddhisme), forment un obstacle puissant à la rationalisation de l’activité économique. Outre la doctrine du karma et la légitimation religieuse d’une stratification sociale et d’une division du travail en groupes endogames prédéterminés que constituent les castes, la croyance toujours prégnante dans l’efficacité magico-religieuse (dont témoignent certaines pratiques de businessmen indien, sans parler des chauffeurs de bus qui comptent plus sur la protection de Krishna que sur le bon état de leurs freins) et le holisme strictement hiérarchisé d’une partie importante du monde social indien ne favorisent guère l’adoption d’une conduite économique rationnelle de « travailleurs libres », au sens de Weber.

Le facteur mis en évidence ici (et dont je ne prétends évidemment pas qu’il constitue un déterminant unique) semble parfois curieusement invisible, comme si la perception du caractère relatif et culturellement déterminé de nos dispositions mentales les plus profondes se trouvait forclose et, par là, empêchait de prendre la mesure de celles qui prévalent dans d’autres cultures. Un peu à la manière de la « lettre volée » qui, posée aux yeux de tous sur le manteau de la cheminée dans le célèbre roman d’Edgar Poe, aveuglait par son évidence même.

Bernard De Backer, 1998
(Cet article a paru dans Politique, revue de débats)

Notes

[1] Comme l’écrivait Louis Dumont, grand spécialiste de l’Inde, « l’aperception sociologique de l’homme peut se produire spontanément dans certaines expériences (…) et surtout dans le voyage, qui permet – un peu comme l’enquête ethnologique – d’appréhender chez d’autres le modelage par la société de traits qu’on ne voit point… », in Homo hierarchicus, le système des castes et ses implications, Gallimard 1966.

[2] De ce point de vue, l’expérience inaugurale de Pierre Bourdieu en Algérie, illustrée par ses travaux sur les paysans kabyles, n’est sans doute pas sans rapport avec sa théorie de l’habitus. Voir à ce sujet Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle, Minuit 1964.

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