Extension du décolonial

Vue d’artiste du débarquement de Colomb en 1492 (XIXe siècle, domaine public)

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie » 

Karl Marx, New York Daily Tribune, 8 août 1853

La pensée décoloniale a le vent en poupe, et concerne bien davantage que les relations de domination entre l’ancien colonisateur européen et les peuples assujettis dans leur chair, leur culture et leur esprit. On voit le mot fleurir dans des domaines inattendus, comme la psychanalyse, les relations inter-espèces ou tout simplement « la pensée ». Ainsi, un certain Paul B. Preciado affirmait récemment, devant un parterre de psychanalystes lacaniens, qu’il fallait « décoloniser l’inconscient », que le freudisme était une discipline « patriarco-coloniale ». Quant à l’anthropologue Philippe Descola, il se demandait il y a peu dans la revue belge Imagine comment « décoloniser la pensée et sortir du naturalisme ? » On pourrait bien entendu évoquer les antispécistes et la décolonisation des existants non-humains. Sans oublier, en corollaire, la « nouvelle alliance » avec la nature, déjà abordée sur ce site, voire « une écologie décoloniale ». Avant d’examiner cette extension, il est utile de remonter à la source de la pensée décoloniale, d’en repérer les fondements, les articulations, variantes et dérivations. Puis d’analyser son amplification, son contexte et ses apories. Car si le processus de « décolonisation » aboutit, que restera-t-il des Lumières ? Et en étant provocateur, le décolonialisme ne serait-il pas surtout une pensée occidentale ?

Nous avons déjà approché ce sujet de manière plus ou moins latérale à différentes reprises, en premier lieu dans « Mondialisation, virus et anticorps » (2016), puis par l’article « L’arbre qui cache la forêt » (2019) et celui sur l’anthropologue Nastassja Martin dans « Une anthropologue fauve » (2020). Le premier texte, consacré au « virus culturel » de la colonisation européenne (il y a d’autres colonialismes), abordait le même sujet. Cela dans la mesure où il pointait que la mondialisation initiée par la conquête coloniale européenne n’était pas que militaire, religieuse et marchande, mais aussi culturelle, philosophique, voire cosmogonique (imposition du « naturalisme » occidental). Et c’est bien exactement ce processus que la pensée décoloniale – qui n’est pas d’origine sud-américaine[1] par hasard – veut souligner et combattre depuis quelques décennies. Le livre de Nastassja Martin, élève de Philipe Descola (bon connaisseur de l’Amérique du sud et de la langue espagnole), analyse ce processus de « choc des cosmogonies » à l’œuvre chez un groupe d’indigènes d’Alaska, les Gwi’chin, dans Les âmes sauvages

Il ne s’agit cependant pas seulement de la « décolonisation culturelle » des sociétés humaines colonisées, thème que nous avons déjà abordé sur ce site. En effet, le mouvement touche également les sociétés occidentales à l’interne et, en outre, concerne aussi les relations entre humains et non-humains.

Origines de la pensée décoloniale

Commençons d’abord par la signification originelle de ce courant de pensée, avant d’aborder son extension et ses implications, voire ses éventuelles apories et contradictions. Si l’on pense souvent que la pensée décoloniale est originaire des campus nord-américains, la biographie des principaux auteurs et les historiens des idées s’accordent pour constater que l’origine est sud-américaine, même si on en peut penser qu’elle a existé sur d’autres continents (comme l’Afrique) mais sans se nommer comme telle. L’erreur d’attribution est notamment liée aux circuits de traduction et de diffusion vers l’Europe (Boidin, 2009), sans oublier que certains auteurs de ce courant de pensée travaillent aux USA (Quijano, Mignolo, Escobar, Coronil…). 

On notera que ces intellectuels sont à quelques exceptions près (dont l’une est ancienne : Guaman Poma, Amérindien converti au catholicisme, 1534-1615) des descendants d’Européens – donc de colons anciens ou plus récents, des « mâles blancs occidentaux » et non des Amérindiens, à commencer par le plus célèbre d’entre eux, Enrique Dussel (La Paz, 1934). Ce dernier est un historien, théologien et philosophe de la libération argentin d’ascendance allemande et italienne (son patronyme complet est Dussel Ambrosini). Dussel s’est réfugié au Mexique en 1975 pour fuir la dictature militaire en Argentine (1976-1983), soutenue par une bonne partie de l’Église catholique, menaçant sa vie. Il a une très longue carrière internationale et une œuvre considérable à son actif (voir son site internet). Nous partirons de ses travaux pour synthétiser la matrice de la pensée décoloniale ainsi que ses axes majeurs. Nous évoquerons ensuite d’autres penseurs à partir de leurs divergences ou extensions. 

Le point de départ de l’analyse de Dussel (voir notamment Taussig, 2020) est l’affirmation que la domination coloniale persiste après les indépendances de manière cachée (ce qui était notre analyse dans « Mondialisation, virus et anticorps », mais en termes différents), cela notamment au plus profond, dans la culture et la pensée, jusque dans l’ontologie (voir Descola à ce sujet). La colonisation a opéré, outre les massacres par les armes ou par les germes, un véritable « épistémicide » des peuples colonisés, ce qui a laissé une trace profonde, voire indélébile chez ces populations qui vivent toujours sous une « hégémonie ontologique » européenne. C’est ce qui distingue le décolonial du postcolonial, le « post » n’étant toujours pas advenu selon les décoloniaux et « la modernité » étant viciée à la base, voilant ses fondements de domination coloniale. L’entreprise décoloniale vise dès lors à déconstruire la modernité pour promouvoir une « transmodernité » non occidentale.

Ego (re)conquiro

Suivons le raisonnement d’Enrique Dussel, tel que présenté avec un recul critique par Sylvie Taussig (et sous un angle plus partisan par Luis Martinez Andrade, 2018) et accessible sur d’autres sources, notamment celles de l’auteur lui-même (1992). Le moment germinal et matriciel de la modernité européenne est, selon lui, indissociablement lié à la conquête coloniale hispanique et portugaise (octobre 1492, qui est aussi l’année de la Reconquista de Grenade en janvier – voir Boucheron 2020). Cela bien avant les Lumières d’Europe du Nord et le colonialisme afférent, notamment de peuplement en Amérique du Nord. Elle a engendré, comme nous le savons, la célèbre « controverse de Valladolid » (1550-1551) opposant Las Casas à Sepulveda. Ce débat ne concernait pas l’humanité des Indiens, comme on le pense souvent, mais bien, selon le souhait de Charles Quint, « la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde (…) pour qu’elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience ». Notons que cette controverse déboucha sur le constat que les Amérindiens, bien qu’inférieurs en termes de foi et de culture, ont un statut égal à celui des Blancs, mais cela ne s’applique pas aux Noirs d’Afrique dont l’esclavage n’est pas contesté. C’est dès lors notamment en raison de la controverse de Valladolid que les Européens vont généraliser la traite des Noirs pour alimenter le Nouveau Monde en esclaves africains. Dans la réalité, affirme Dussel, c’est Sepulveda qui a gagné, y compris en ce qui concerne les Amérindiens. Cela par le travail forcé, le servage dans les « encomiendas »[1] (abolies en 1791, auxquelles succéderont les haciendas) contre protection et éducation religieuse, voire acculturation hispanique. 

Illustration de la Très brève relation de la destruction des Indes de Las Casas
(Theodor de Bry, 1552)

Notons en passant que c’est un peu, mutatis mutandis, ce que le régime chinois fait avec les Ouïghours et les Tibétains à une échelle industrielle, dans des « centres de formation » qui sont des lieux de travail contraint, d’endoctrinement communiste et de sinisation forcée. Des encomiendas d’État de l’Empire du milieu, qui ont eu des précédents en URSS, les camps du goulag étant d’abord conçus comme des « centres de rééducation par le travail » qui ont arboré un équivalent du Arbeit macht frei : « Par le travail, la liberté ! » (selon le témognage du déporté Iouri Tchirkov dans C’était ainsi… : Un adolescent au Goulag, Éditions des Syrtes 2009). Il est dès lors étonnant, mais pas surprenant étant donné le déni des crimes communistes, que l’on associe Auschwitz à la seule modernité capitaliste (voir notamment Andrade, 2018, ou Lebrun dans Un monde sans limite, 1997) sans mentionner les camps communistes, que des zeks de la Kolyma qualifiaient d’Auschwitz froids.

Les objets de la Conquista et le sujet cartésien

Revenons à Dussel. Pour le philosophe argentin, la pensée occidentale de la modernité est tributaire de cette conquête initiale, le ego cogito (1636) cartésien est en réalité une traduction philosophique du ego conquiro des Conquistadors à partir de 1492 (comme nous l’avons souligné plus haut, c’est également l’année du ego reconquiro). En d’autres termes plus cinglants – car effaçant la médiation du cogito – le « conquiro, ergo sum » du théologien de la libération Leonardo Boff (Andrade, 2018). Derrière le travail abstrait de la pensée philosophique moderne se cachent en fait les actes concrets de la conquête coloniale, confirmant la supériorité de l’esprit européen sur « la matière » conquise : richesses, peuples asservis, esclaves, mentalités primitives, religions archaïques, vieilles sociétés – et femmes dominées par les hommes – « l’homme blanc occidental » féminisant par ailleurs les peuples conquis comme objets de jouissance (dans les deux sens du mot). Le cartésianisme est dès lors le point de départ d’une mystification philosophique selon Dussel (voir ses « Méditations anticartésiennes », 2008). Il faut par conséquent décoloniser la philosophie dont l’universalisme n’est que le cache-nez de la domination occidentale, de l’eurocentrisme globalisé.

Dussel va d’ailleurs retracer les origines chrétiennes du cartésianisme dont il serait une continuation, une « sécularisation par persistance ». Les contenus philosophiques sont une traduction de contenus théologiques. Cela permet de faire le lien entre la « première colonisation » chrétienne de l’Europe du Sud (Espagne et Portugal) et la seconde colonisation par l’Europe du Nord (Angleterre, France, Pays-Bas..), y compris dans ses variantes « laïques » comme en témoigne, par exemple, le soutien de Marx à l’entreprise coloniale anglaise en Inde (voir la citation en épigraphe). Cortès, Pizarro… sont par conséquent des précurseurs de Descartes, la « première modernité » du sud de l’Europe préfigurant la « seconde modernité » du nord.

Comme le résume Sylvie Taussig (2020) : « La division entre la conscience et la matière, déclinée en division entre corps et esprit, entre homme et femme et entre humains et naturel, se forme sur une différence coloniale anthropologique entre le conquérant et l’Indien soumis. L’Indien n’est pas un autre, mais une figure du même à éduquer. » On voit dès lors que la pensée décoloniale, dans ses développements anthropologiques (Descola, 2020) concernant les rapports entre l’homme et la nature, inclut la domination de la cosmologie « naturaliste » européenne moderne sur les cosmologies des peuples soumis (animisme, totémisme, analogisme). Ceci comporte, par extension, la domination des humains sur les non-humains (animaux, végétaux…). Les peuples soumis ne sont-ils pas qualifiés de « naturels » ?

Dussel écrit « : « La première expérience moderne fut celle de la supériorité quasi divine du ‘moi’ européen sur l’autre primitif, rustre, inférieur. C’est un ‘moi’ militaire et violent qui convoite, qui désire la richesse, le pouvoir et la gloire. » (Dussel, 1992) Selon lui, 1492 est la date de la naissance de la modernité et de « l’occultation de l’autre » (Dussel, 1992). Une modernité européenne qui est aveugle à ses conditions de production, l’ego conquiro étant le terrain pour l’articulation de l’ego cogito cartésien qui exprime la « volonté de puissance du mâle blanc ». Comme nous l’avons vu, ce dualisme cartésien (selon Dussel) est solidaire de la production des notions de race et de genre, il participe de la pénétration des terres racialisées et féminisées. C’est « le côté obscur de la Renaissance » (Mignolo cité par Taussig, 2020). Dussel étend d’ailleurs ce soupçon à Marx qui était en faveur de la « mission » civilisatrice de l’Europe.

En conséquence de ce qui précède, Dussel est partisan, non seulement d’une dénonciation de l’imposture et de la mystification du projet moderne, mais également de la promotion d’une « transmodernité » qui serait « le visage pur de la modernité sans mystification ». Nous ne pouvons développer ici ce projet transmoderne, une sorte de « Grand Soir » décolonial qui semble à l’état d’ébauche philosophique.

Épigones et radicalisations

Un des penseurs anciens revendiqués par les militants décoloniaux est un Amérindien quecha, noble inca converti au catholicisme, Guaman Poma (ou Felipe Guamán Poma de Ayala), qui vécut aux XVIe et XVIIe siècles. Il est l’auteur d’une chronique illustrée (« La Première et Nouvelle Chronique et le Bon Gouvernement ») envoyée au Roi d’Espagne et qui n’a été découverte qu’en 1908 dans les Archives royales du Danemark (par un cheminement compliqué). Elle couvre l’histoire andine, la montée de l’empire Inca, la conquête espagnole et le début de la société coloniale (voir notamment Wachtel 1971, Todorov 1982), soit « la première » et « la nouvelle » chronique. Il y affirme notamment que les Amérindiens, même avant leur baptême, étaient plus proches du christianisme que les Espagnols dont les pratiques génocidaires sont en totale opposition avec la religion dont ils se réclament. Il est pour Dussel, avec Las Casas, l’un des précurseurs d’un « projet de libération politique future » (cité par Taussig 2020). Sa vision du monde comporte donc une utopie des origines pures, paradoxalement en accord avec le christianisme des conquérants auquel il s’était converti.

La place nous manque pour synthétiser ici la pensée et les variantes analytiques des autres auteurs décoloniaux – y compris en dehors de l’Amérique du sud, comme Edward Saïd ou Cheikh Anta Diop – notamment certains épigones qui simplifièrent et radicalisèrent la pensée décoloniale pour en faire une doxa militante binaire (ce dont Dussel n’est parfois pas totalement exempt). Penchons-nous dès lors brièvement sur un auteur proche de la génération suivante, Ramon Grosfoguel, sociologue portoricain né en 1956 et qui appartient au Groupe modernité/colonialité comme Dussel et de nombreux penseurs décoloniaux d’Amérique du Sud (presque tous d’origine européenne, comme nous l’avons relevé plus haut). 

Grosfoguel mentionne « quatre génocides » qui font le lien entre le ego conquiro et le ego cogito, à savoir celui des Musulmans et des Juifs dans la Reconquista andalouse, celui des peuples autochtones d’Amérique puis d’Asie, celui des esclaves africains et celui des femmes accusées de sorcellerie en Occident. En d’autres mots, le ego conquiro est suivi d’un ego extermino pour aboutir au ego cogito, même si la Reconquista andalouse est antérieure à la conquête du Nouveau monde. C’est donc une lignée sanglante mise en mouvement par le « mâle blanc européen » qui serait à la source de la philosophie cartésienne et, à sa suite, de presque toute la pensée occidentale (Heidegger faisant notamment et singulièrement exception – mais Enrique Dussel fini par prendre ses distances avec le philosophe allemand en 2014, année de la publication des Cahiers noirs documentant son engagement national-socialiste et son antisémitisme). 

Terminons par un autre auteur, Walter Mignolo (1941), également membre du groupe modernité/colonialité dont il est l’un des fondateurs. Mignolo est un sémiologue argentin et enseigne aux États-Unis après avoir étudié et enseigné en France. Selon Taussig (2020), Mignolo travaille beaucoup moins sur les sources que Dussel. Ce n’est plus seulement l’histoire de la philosophie qui est en cause pour lui, mais l’histoire tout court, ainsi que les sciences (naturelles et sociales) qui doivent être « déconstruites ».  Comme il l’écrit : « L’entrepise décoloniale s’adresse indistinctement à la science et à la politique, et, à l’intérieur de la science, à la fois aux sciences naturelles et sociales. » (cité par Taussig). L’option décoloniale concerne dès lors autant la sphère des sciences que celle des opinions politiques. L’idée de « lutte » prévaut donc sur le travail philosophique et scientifique. La philosophie et la science occidentales sont donc disqualifiées dans leur ensemble. Nous ne sommes pas loin d’une vision complotiste de l’histoire.

Limitation et extension du signifiant « décolonial »

Nous n’irons pas plus loin dans l’exploration de la pensée décoloniale pour ménager le lecteur (et l’auteur), qui peut toujours affiner ses connaissances à l’aide des références que nous avons listées et des liens internet. Ce qui nous intéresse, par contre, c’est d’un côté le succès de cette vision du monde qui se traduit par son extension, et, de l’autre, ses oublis, sa part mythique, manichéenne et ses contradictions, même si elle soulève sans aucun doute une part importante de vérité que nous avons déjà analysée sur ce site. Nous n’aborderons pas ici la pertinence de la critique philosophique de Descartes par Dussel, par faute de place et de compétences en la matière.

Le premier point suppose l’unicité du fait colonial, considéré comme de la seule responsabilité de l’Europe « blanche » dans ses deux phases (hispano-lusitanienne, puis nord-européenne). Il suffit d’examiner un peu l’histoire et l’actualité du monde pour se rendre compte que l’Europe n’est pas la seule à coloniser en imposant sa culture « supérieure », que ce soit par des colonies de peuplement ou d’exploitation des ressources humaines et matérielles, de continuité ou de discontinuité territoriale[1]. Après tout, la Conquista s’est effectuée après la Reconquista de l’Espagne et du Portugal qui avaient été « colonisés » par un Empire musulman arabe, après sa conquête du Maghreb. De la même manière l’Empire ottoman avait profondément pénétré et colonisé l’Europe jusqu’à Vienne, sans oublier d’autres parties du monde au sud de la Turquie actuelle. Un Empire qui, à son déclin, a par ailleurs été génocidaire. On pourrait poursuivre avec l’Empire russe et ses colonies, la Chine ancienne et contemporaine avec ses « encomiendas » d’Ouïghours et de Tibétains dont nous avons parlé plus haut. Sans parler de l’Empire Inca ou Aztèque et leurs peuples soumis. La liste serait longue.

Cette unicité supposée, en partie motivée par l’importance, la profondeur et la durée (quatre siècles) des colonisations européennes offre évidemment un avantage symbolique : celle du seul coupable à identifier, de la seule source du « Mal » en face de laquelle se découpe le  « Bien » pré-colonial, parfois mythifié (y compris chez Las Casas). Nous avons une certaine forme de pensée manichéenne, qui peut bien entendu varier considérablement d’un auteur à l’autre. Enfin, nous avions noté que la très grande majorité des auteurs décoloniaux étaient des descendants de colons anciens ou récents en Amérique du sud, ce qui permet d’avancer l’hypothèse d’une entreprise de déculpabilisation, d’un « sanglot de l’homme blanc » originaire des terres et des acteurs ibériques de la première Conquista, voire de souligner l’origine paradoxalement occidentale de cette pensée. Notons que ceci était déjà présent chez Las Casas, ancien colon dirigeant une encomendia devenu prêtre dominicain, et présentant dans sa Très brève relation les Indiens comme des brebis et les Conquistadors comme des loups.

On peut aussi se poser la question de la pertinence de l’association du « patriarcat » à la modernité occidentale. C’est en effet en Europe que les femmes sont aujourd’hui le plus associées au pouvoir et que c’est dans les sociétés dominées par les religions transcendantes ou séculières que les femmes subissent le plus la domination masculine, y compris au Japon et en Chine (combien de femmes au CC du PC chinois ?), pour ne pas évoquer l’islam.

Pour finir, interrogeons-nous sur l’extension du « décolonialisme », entre autres vers la psychanalyse, l’écologie ou l’anthropologie.

En ce qui concerne la première, elle fut incarnée notamment par Paul B. Preciado, un philosophe espagnol transgenre à la biographie complexe, affirmant qu’il fallait « décoloniser l’inconscient » et que le freudisme était une discipline « patriarco-coloniale » en juillet 2019 à l’invitation de l’Ecole de la Cause freudienne à Paris. On ne se risquera pas à « se prononcer » sur le fond, mais soulignons cependant que la dimension de domination masculine ou d’homonégativité du freudisme a été dénoncée depuis bien longtemps, et que nous en avons parlé ici à plusieurs reprises. Pointons simplement la circulation des signifiants « décoloniser » et « patriarco-coloniale » mis à une nouvelle sauce. On ne voit pas très bien ce que la Conquista espagnole vient faire dans cette histoire (même si Freud se qualifiait lui-même de Conquistador), sinon que la « colonialité » est devenue une nouvelle ressource discursive pour dénoncer le « Mal » (et la pensée décoloniale une forme de « philosophie de la libération », ce qu’elle revendique d’ailleurs). 

Ouverture de route à l’époque coloniale (source Etopia)

Du côté de l’écologie et de l’anthropologie, ou des relations avec les existants non-humains (écosystèmes compris), la pensée décoloniale entre en résonance avec ces problématiques, pour la simple raison que la cosmologie naturaliste, qui considère que seuls les humains son dotés d’intériorité, est congruente avec la modernité européenne. Les écologistes ne font pas exception, comme Nastassja Martin l’a longuement analysé dans Les âmes sauvages (La Découverte, 2016) au sujet de leurs militants, de leur vision du monde et de leurs actions en Alaska. Les rencontres de l’écologique politique (Belgique) de 2020 en ont pris acte de manière partielle, présentant une conférence titrée « Écologie décoloniale »  avec cet argument : « L’écologie décoloniale, les écologies du Sud et les mouvements populaires nous poussent à interroger la façon dont l’écologie politique se pense et se fait au Nord. Une écologie encore malheureusement souvent masculine, blanche et privilégiée qui, malgré elle, reproduit des schémas culturels postcoloniaux et véhicule une image de la transition dont les minorités sont absentes. Avec ces courants, nous vous invitons à aller déraciner les impensés de l’écologie traditionnelle dans nos contrées. » Il n’est en effet pas question de la différence des cosmologies, du moins dans cet argument qui reprend le traditionnel clivage Nord/Sud, alors qu’il y a des peuples animistes au Nord. 

Comme nous l’avons souligné récemment dans « L’arbre qui cache la forêt », la dignité renouvelée des existants non-humains n’est, de notre point de vue, pas sans rapport avec la « sortie de la religion » (au sens gauchetien du terme) qui est caractéristique de… l’Europe occidentale. Nous y écrivions : « L’horizontalisation moderne relative des rapports entre l’espèce humaine et les autres expressions du vivant, animales ou végétales, nous semble à la fois le symptôme de la « sortie de la religion » (sur son versant chrétien de l’exception humaine divinisée), et la résultante scientifique de la prééminence humaine qui reste entière, malgré certaines apparences. Car c’est bien l’homme de la science qui découvre la dignité des autres existants non humains (la recherche scientifique, contre la religion, a érodé le « propre de l’homme » créé à l’image de Dieu), et non pas l’animiste ou le chamane venus des profondeurs du temps ou de l’espace. »

Les dangers d’un décolonialisme « radical » et manichéen

Nous pensons que la pensée décoloniale participe d’un phénomène plus large que les sociologues appellent la décolonisation culturelle, étendue aux existants non-humains par la question des cosmogonies « par-delà nature et culture ». Cette décolonisation a toutes ses raisons d’être si elle a pour objet de faire advenir des « modernités métisses » (et la prise en compte des autres cosmogonies), comme le souhaitait notamment Jean-Claude Guillebaud dans Le commencement d’un monde (2008). Examiner « le côté obscur de la modernité », y compris chez Marx ou chez Freud, est un travail inévitable et indispensable, consubstantiel à la vocation critique des Lumières (Todorov, 2006). Mais là où le péril monte (outre les illusions dangereuses d’un « Grand Soir » décolonial appuyé sur un nouveau « Grand récit » millénariste) et nous le voyons tous les jours en Inde, en Chine, en Turquie et en Russie – pour ne pas parler de certains pays d’Europe orientale ou du monde islamique, voire à l’intérieur même des démocraties occidentales –, c’est que le rejet de l’Occident s’accompagne du rejet des Lumières, de la démocratie et des Droits humains. C’est, à notre sens, un des grands dangers géopolitiques qui nous menace.

Bernard De Backer, octobre 2020

P-S. Le hasard veut que ce texte soit publié le 13 octobre, lendemain du « le jour de la commémoration de l’arrivée des expéditions de Christophe Colomb aux Amériques ». Voir à ce sujet l’article paru dans Le Monde : « Jour de la race » : des milliers d’indigènes manifestent dans plusieurs pays d’Amérique latine. Ces rassemblements ont lieu à l’occasion du 528e anniversaire de la découverte des Amériques par Christophe Colomb. Au Venezuela, Nicolas Maduro va initier « un processus de décolonisation ».

Un autre exemple d’écologie décoloniale : le Climate Justice Camp. On peu notamment y lire : « Ce podcast prolonge les enseignements, les connaissances et les points de vue partagés et créés lors des événements Climate Justice Camp. Il en résulte des débats sur les privilèges, les rapports de domination et de marginalisation dans les espaces militants, de la blanchité, de l’héroïsme machiste, de la vision coloniale de l’écologie et de « la nature », de l’hétéronormativité. Autant de thèmes trop souvent oubliés lorsque l’on parle « juste » de climat. »

Pétitions et contre-pétitions françaises sur la pensée décoloniale
(liste non-exhaustive…)


[1] Et non pas « latino-américaine », les Amérindiens étant concernés au premier chef. Cependant, comme nous l’avons vu, les auteurs sont pour l’immense majorité latino-américains.

[2] Territoires alloués par les gouverneurs des colonies espagnoles d’Amérique à leurs fidèles en récompense de leurs services. Les encomenderos avaient l’obligation de protéger, instruire et évangéliser les habitants de ces terres qui leur étaient confiées (la Couronne demeurant propriétaire). En échange, ils avaient le droit de leur réclamer un impôt en espèces ou en nature (corvées).

[3] Les  historiens allemands distinguent notamment la Überseekolonisation (colonisation d’outre-mer) de la Grenz­kolonisation (colonisation de frontière). Voir à ce sujet Jürgen Osterhammel : Kolonialismus.  Geschichte, Formen, Folgen, C.H.Beck,1995 (et également sa typologie dans Colonialism  : A Theoretical   Overview, Princeton 2005). 


Sources
(le lecteur trouvera une abondante bibliographie dans les textes référencés)

  • Décolonisations – À contre-courant de l’histoire officielle, Karim Miské, Marc Ball, Pierre Singaravélou, trois épisodes sur Arte, 2019
  • Andrade Luis Martinez, « L’ego conquiro comme fondement de la subjectivité moderne », La Revue nouvelle, dossier « Hantise (dé)coloniale », 2018-01
  • Boidin Capucine, « Études décoloniales et postcoloniales dans les débats français », Cahiers des Amériques latines, n° 62, 2009
  • Boucheron Patrick, 1492 : un nouveau monde, « Quand l’histoire fait dates », Arte, 2020
  • Bourguignon Rougier Claude, Colin Philippe, Grosfoguel Ramon (coord.) Penser l’envers obscur de la modernité. Une anthologie de la pensée décoloniale latino-américaine, Presses universitaires de Limoges, 2014
  • Beshara Tobert, Decolonial Psychoanalysis Towards Critical Islamophobia Studies, Routledge, 2019
  • Coquery-Vidrovitch, « Cheikh Anta Diop et l’histoire africaine » dans le dossier « Du ‘post-colonial’ au ‘décolonial’ », Le Débat n° 208, janvier-février 2020
  • Descola Philippe, interview par Hugues Dorzée dans Imagine demain le monde de juin-juillet-août 2020, titré « Philippe Descola le savant terrestre » (curieusement il n’est fait aucune mention du maître-livre de Descola, Par-delà nature et culture dans la bibliographie mentionnant « Quatre ouvrages majeurs » de Descola ; le numéro est par ailleurs titré « Retour à la nature »)
  • Dussel Enrique, 1492. L’occultation de l’autre, Les Éditions Ouvrières, 1992
  • Dussel Enrique, « Meditaciones anti-cartesianas: sobre el origen del anti-discurso filosófico de la Modernidad »,Tabula Rasa. Bogotá – Colombia, No.9: 153-197, julio-diciembre 2008
  • Jacquesson François, « L’Europe d’Edward Saïd et la passion ‘communautaire’ », dans le dossier « Du ‘post-colonial’ au ‘décolonial’ », Le Débatn° 208, janvier-février 2020
  • Getachew Adom, Ghadiali Ashish, « World makers of the Black Atlantic », Eurozine, 22 septembre 2020
  • Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil, 2019
  • Mignolo Walter D., Walsh Catherine E., On Decoloniality: Concepts, Analytics, Praxis, Duke University Press, 2018
  • Ragon Pierre, « La Très brève relation de la destruction des Indes et ses lecteurs européens (1578-1701) », Penser l’Amérique au temps de la domination espagnole. Espace, temps et société (XVIe – XVIIIe siècle). Hommage à Carmen Val Julian, 2011. (Un article très fouillé et documenté sur l’histoire de la publication de la Très brève relation en Europe, notamment par des éditeurs protestants belges contre l’Espagne)
  • Taussig Sylvie, « Descartes dans la pensée décoloniale. Une histoire alternative de la philosophie ? », dans le dossier « Du ‘post-colonial’ au ‘décolonial’ », Le Débat n° 208, janvier-février 2020
  • Todorov Tzvetan, La conquête de l’Amérique, Éditions du Seuil, 1982
  • Todorov Tzvetan, L’Esprit des Lumières, Paris, Robert Laffont, 2006.
  • Wachtel Nathan, La vision des vaincus, Éditions Gallimard, 1971

Le décolonialisme (largo sensu) sur Routes et déroutes

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