La Roue encerclée

La Grande Roue de Bruxelles

Après avoir viré de bord vers un étroit chemin bucolique réservé aux piétons, ils zigzaguent entre buissons et prairie. Le passage se resserre davantage sans prévenir. Des racines heurtent les roues, des branches frôlent les épaules des pédaleurs, des orties chatouillent leurs mollets. D’un seul coup, le large guidon courbé du premier accroche le fil de fer barbelé bordant la prairie. Le cycliste perd l’équilibre et déchire son cuissard sur les pointes de métal rouillé, manquant de s’éborgner à un mouvement près. Un choc sec et soudain le fait sursauter : la clôture est électrifiée. Il faut s’extraire rapidement de ce début de mêlée. Au loin, près du centre de leur vaste parcours circulaire, la Grande Roue domine la vieille ville. Elle continue de tourner tranquillement. Serait-ce le karma du cycliste qui le précipite dans cette ferraille survoltée ?

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 « En une semaine, je découvris un Cézallier que  je ne connaissais pas, alors que j’y habite depuis vingt-cinq ans »

Julien Leblay, Le Tao du vélo

La très longue randonnée circulaire débute par une raide montée vers la forêt, sous un couvert de hêtres sombre et silencieux. Les senteurs humides succèdent à la chaleur d’un parc lumineux et propret. Puis le chemin devient plane et rectiligne, longeant un énigmatique château que l’on devine à travers les arbres. « C’est ici, se dit le cycliste, qu’ils se sont promenés en fredonnant des chants russes ». Une brève remontée du passé, comme il en vivra d’autres sur la même route ; le vélo semble abolir le temps en traversant l’espace. Après l’escalade du début, le parcours ondoie au cœur d’un flot d’ombres et de lumières vacillantes.

Le chemin atteint la lisière suivante, surplombant un curieux village en bordure de la ville. Son nom vient d’une concession datant de la Renaissance, autorisant les habitants à cueillir des genêts et des bouleaux pour fabriquer des balais. Des petites maisons furent ensuite construites pour des familles ouvrières, puis des habitants des Marolles expropriés après la construction du Palais de Justice. Celui au pied duquel tourne la Grande Roue.

Ils plongent sur une rue étroite qui jouxte le cimetière, dans un quartier qui est devenu une sorte de havre pour artistes et intellectuels, et où les maisons se vendent à très bon prix. Mais la route est trop longue pour s’attarder. Ils gravissent l’autre côté de la vallée en longeant un étang, puis un autre château visible au loin – en ruine celui-là.

Chemin dans la forêt
(photographie de l’auteur)

La forêt les reprend. L’heure est matinale, il y a peu de promeneurs ; quelques écureuils sautillants et de rares insectes vont à leurs affaires. Le chemin leur est familier ; il passe non loin d’un groupe d’étangs qui appartenait jadis à un meunier nommé Verdroncken. Ses enfants en héritèrent. Ce furent dès lors les étangs des enfants Verdroncken, celui « des enfants noyés ». Voilà comment naît une légende. Plus loin, le sentier traverse une route, puis s’enfonce dans une partie inconnue des bois. Ils devraient franchir une large chaussée, mais les cyclistes ne l’ont pas vue. Était-ce un tunnel ? Ou a-t-elle été soufflée par le vent ?

Ils sortent finalement de la hêtraie pour aborder les beaux quartiers, qui sont bien évidemment les hauts quartiers. Bien verts, bien calmes et bien cossus. La rue qu’ils empruntent, ou plutôt « l’avenue », est bientôt bordée de maisons somptueuses dans des jardins immenses, parfois invisibles derrière de hautes grilles ou de solides portails de bois. Ils affichent ostensiblement le logo d’une société de gardiennage, ou un œil qui surveille un voleur masqué avec un sac noir sur le dos. Et jamais le nom des occupants. C’est une loi bien connue des sociologues – ou qui devrait l’être : l’affichage de l’identité des habitants est inversement proportionnel à leur capital. Il y a là de vieilles villas comme des petits châteaux, des maisons modernes d’un style parfait, avec terrasses et arbustes surplombant le parc. Les SUV anthracite ou les Tesla « pour le climat » sont invisibles, planqués dans les garages.

Puis le circuit s’enfonce par descentes et montées raides dans des lacis compliqués de ruelles pavées, débouchant sur une prairie lumineuse et des lignées d’arbres lointains – que l’on aperçoit du fond de la petite vallée. C’est la frontière de la Région, un paysage de campagne vallonné. Le lieu est exotique, bordant un ruisseau nommé Linkebeek. La rive gauche, en somme. Quelques vieilles maisons sont blotties dans les replis, entre bois et prairie. Il faut remonter sur un raide lacet pavé, puis redescendre en tournant. Mais où diable les cyclistes vont-ils aboutir ? Quand commencera la descente vers le canal ? 

Les maisons et les voitures deviennent plus petites, les quartiers moins verts, les habitants plus colorés. C’est le signe que l’on perd de l’altitude, que l’on descend de niveau social, et que les cyclistes se dirigent vers le canal coupant la Roue en deux. Mais le circuit tente de se maintenir dans les zones vertes. Il y en a encore de belles, même de nouvelles très surprenantes. Entre rails de trams et ponts en dessous du chemin de fer, usines et entrepôts, le maillage vert se maintient vaille que vaille. On a planté des joncs, des buissons, des arbres. Posé des bancs et de jolies poubelles de bois adaptées au tri des déchets. Il y a même un petit train pour les enfants, près d’un parc avec étang.

À l’approche du canal, ils entrent dans la zone industrielle, de dépôts de marchandises diverses, de voies rapides, de stations d’essence, de car wash et de déchèteries. C’est gris, sans verdure, sans habitants : des non-lieux. Le canal est en face ; ils le traversent rapidement pour obliquer vers la gauche sur une nouvelle piste cyclable qui longe la voie d’eau vers Charleroi. Un club nautique est implanté à droite, avec son restaurant cossu, sa terrasse ombragée, son plan incliné pour la mise à l’eau des canots et ses pontons. Le cycliste se dit que c’est ici que son père s’entraînait à l’aviron, lui qui avait été champion de Belgique. Une photo du jeune homme dans son frêle esquif trônait dans son bureau. Plus loin, les cyclistes naviguent le long de tas de sable, de grues et de gravats. Champs et vaches se devinent à l’arrière. Puis une église.

Canal traversant Bruxelles
(source
Visit Brussels)

Ils devront tourner à droite, sans doute vers ce gigantesque magasin bleu et jaune d’une grande marque suédoise, mais où ? Ils ne voient pas de balise et une petite ville flamande se devine dans le lointain. Ils sont sortis de la Région. Il leur faut faire demi-tour et repérer la balise dans l’autre sens. Les cyclistes y arrivent, entrent dans une étroite petite route qui longe le magasin, puis traversent le boulevard bruyant avant d’entrer dans une nouvelle zone verte. Enfin !

Ils sont passés en dessous du ring, dans une partie de la Région coincée entre le flot des voitures et la Flandre. La zone verte se poursuit vaille que vaille et ils débouchent à l’arrière d’un gigantesque hôpital gris-brun faisant face au début du Payottenland. Une étroite zone interstitielle a été aménagée pour les piétons, les cyclistes et les étudiants qui bachotent. Ils sont entre béton et champs, comme sur le dos de la bête. Il faut s’échapper.

Quelle singulière zone verte au-delà de la ceinture routière : un étang, une zone de promenade réservée aux marcheurs qui file sous les arbres, des bancs de bois, des clôtures, des moutons… Puis une demeure biscornue au loin sous des arbres, faite de briques blanches sous un toit orangé, avec des formes singulières, telle une villa balnéaire dans les dunes, face à la mer. Ils imaginent entendre le ressac des vagues et le cri des mouettes. C’est un « château », informe le panneau qui annonce sa restauration. Il se trouve un peu au milieu de nulle part, construit par on ne sait qui dans le style des années 1930. Personne dans les environs. Où sont-ils ?

C’est une bien curieuse campagne, avec un noyau villageois un peu égaré, puis un très grand étang que l’on veut rendre accessible aux nageurs. Mais cette partie de la Région semble délaissée, plus pauvre, hors des flux, coupée de la ville. Ils devront retraverser la ceinture automobile pour gagner le Nord. Le passage est difficile à trouver, les balises mal placées – à moins qu’ils ne soient myopes. Il faut aller et venir, repasser plusieurs fois au même endroit pour trouver la brèche.

C’est alors que commence un passage étonnant dans cette partie de la ville qui leur est peu connue. Les mailles vertes se suivent les unes après les autres, bordées de belles cités-jardins et d’une colline couverte d’arbres que bordent de jeunes maraîchers bios. Les cyclistes s’arrêtent à leur portée. C’est un jeune couple qui a dressé un éventaire près de ses cultures, dont des serres de légumes protégées par un arceau circulaire de plastique. Le jeune homme présente des tomates de diverses variétés, des courgettes, des oignons… Le duo embarque un kilo de tomates dans le sac à dos : il fera la moitié du tour, soit plus de trente kilomètres.

Potagers collectifs au bois du Laerbeek
(source Wikipédia)

C’est non loin d’ici – se rappelle le cycliste – qu’il avait récemment croisé un marcheur tranquille, un écolo intello à première vue. L’air inspiré, il avait pointé le ciel après un bref échange : « Vous avez vu les avions dans le ciel, leurs étranges traînées blanches ? C’est un complot mondial pour empoisonner la population ! Qu’en pensez-vous ? » Un complotiste se promenait dans le bois et tentait de faire des disciples. Le cycliste était sidéré. Son look de naturaliste, ses chaussures de marche, ses vêtements, son sac à dos, ses jumelles… Il semblait un écologiste du dimanche prenant le frais.

Le cercle oblique vers l’est, puis le sud. Les cyclistes sont à mi-chemin, à la hauteur d’un pavillon chinois et d’une tour japonaise. C’est dans le pavillon qu’ils se sont rencontrés, il y a plus de dix ans. Ils s’arrêtent dans une guinguette sous une tente, montée sur une vaste pelouse. Le temps de leur rencontre est loin, mais ils reconnaissent les lieux, l’endroit où ils se sont garés, leur parcours à pied, leur retour main dans la main. Ils y pensent en silence. Des enfants jouent, on entend parler plusieurs langues, on voit des groupes de toutes les couleurs.

La tour japonaise à Laeken
(source Wikipédia)

La promenade longe à présent le parc du palais royal, descend entre les arbres vers le canal. Une seconde ligne de partage à retraverser, après la ceinture automobile. De l’autre côté, ils traversent le quartier près d’une vieille gare de brique où le cycliste a vécu jeune homme. Il reconnaît la rue, les maisons ; la mémoire du passé est à nouveau présente. Des souvenirs glauques lui reviennent : le brouillard, l’hiver, la solitude, les trains ouvriers, les banquettes de bois, le tabac. Ils passent à côté de la colline surplombant le chemin de fer. Elle offre une vue vers la gare de triage et le palais royal. C’est ici qu’il eut une sorte d’étrange révélation lors de ses marches harassantes pour fuir la nausée et le désespoir. Le lointain lui apparut soudain comme un monde ouvert, une invitation au voyage, à l’ailleurs. Il ne l’oubliera pas.

La boucle pénètre dans des quartiers urbains périphériques, avec peu de verdure et de parcs, beaucoup de voitures. Ils passent devant une sorte de mur de briques immense qui semble entourer le parc d’un château inconnu. C’est le cimetière de la ville, arboré et démesuré. Ils ne l’avaient jamais vu. Les quartiers deviennent progressivement plus contemporains, habités par de petites classes moyennes non loin d’une autoroute qu’il leur faudra traverser. Il y a quelques décennies, on voulait faire entrer ces voies rapides au cœur de la ville. Un architecte français avait même envisagé de raser la quasi-totalité de Paris pour laisser la place aux voitures. Les piétons et les cyclistes, s’il y en avait encore, étaient consignés sur des voies supérieures.

Le trajet passe en dessous de l’autoroute, un monstre de béton, nouvelle ligne de partage découpant la ville et la forêt. Ils débouchent de l’autre côté, dans des quartiers de grands ensembles récents pour les classes populaires. Après de longues rues monotones et proprettes, le chemin oblique soudain dans un petit bois en cours d’aménagement. Les bancs viennent d’être placés, les poubelles pas encore. Il y a des copeaux dans les sous-bois, comme si l’on venait d’élaguer. Ils ont perdu le chemin. Un jeune homme vient à leur rencontre pour les aider. C’est non loin d’ici que le cycliste a passé les premières années de son enfance. Il se souvient très bien de la maison blanche, du petit voisin qui souffrait d’hémophilie, de la gamine d’à côté qui avait toujours la goutte au nez, des messes du dimanche dans une église neuve en style ancien. Un quartier qui ressemble à celui de Toto le héros. Il se rappelle de son voisin de classe à l’école secondaire, le frère du cinéaste, un guitariste supposé porté sur la bouteille, que l’on surnommait « Vandormael-Boitsfort ».

Le dernier boulevard apparaît enfin. Il est large comme une autoroute et il faut le traverser sur des pistes cyclables toutes neuves. De l’autre côté de la rive – la quadruple bande routière ayant été construite sur le lit d’une rivière – le parcours grimpe et oblique à droite dans une réserve naturelle ombragée. Une vieille ferme et un moulin à vent s’y abritent. Une étroite bande champêtre mène à un second moulin, à eau celui-là.

Les randonneurs approchent de la fin, qu’ils connaissent bien. C’est une autre « promenade verte » qui a été aménagée sur l’ancienne ligne de chemin de fer reliant Bruxelles à Tervueren. Piétons et cyclistes se la partagent, non sans inquiétudes pour les premiers : on vient de placer des ralentisseurs pour cyclistes. Les deux parcours se superposent sur quelques kilomètres, avant que la grande promenade ne tourne vers la gauche. Elle traversera quelques parcs bien soignés et remontera par une pente raide dans la forêt. Le tour est bouclé, il n’y a plus qu’à regagner la maison, heureux et crevés comme au retour d’un long et lointain voyage spatio-temporel. Un dépaysement au pays même.

Le cycliste observe sa jambe droite avant de prendre une douche. Elle est traversée d’une large éraflure sous son cuissard, déchiré par le fil de fer barbelé. Il se souvient de cette phrase – écrite dans des circonstances certes plus éprouvantes – d’un auteur du siècle passé, au retour de l’ascension d’un volcan coréen : « C’était comme une encoche sur un couteau d’assassin. Si on ne laisse pas au voyage le droit de vous détruire un peu, autant rester chez soi »[1].

 Bernard De Backer, septembre 2023

La promenade verte autour de la Région bruxelloise

Références

Bruxelles-Environnement, Guide la promenade verte
(le guide situe curieusement le tournage du film Toto le Héros dans le « coin du balais », alors qu’il s’agit visiblement de la cité-jardin Le Logis ou Floréal)

Le vélo sur Routes et déroutes

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[1] Nicolas Bouvier, “Les chemins du Halla-san”, Œuvres, Gallimard 2004.

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