L’œil de la terre

Gare à Bruxelles
(Source Wikipédia)

À l’est de la vieille gare de briques, surmontée d’un clocheton noir, s’étendaient des collines ensauvagées et tristes. Elles formaient une mince bande arborée entre la zone de triage et les faubourgs. Pour y parvenir de son quartier, il lui fallait remonter de petites rues grises aux curieux trottoirs de dalles disjointes, insidieux réservoirs de flaques d’eau après l’averse. C’est là qu’il marchait quand il étouffait chez lui, à n’en pas savoir hurler. Au sommet d’une des rues, l’on atteignait un plateau cerné d’arbres dont les saillies étaient entrecoupées d’un étang vert-de-gris. Ce jour-là, il parvint près du sommet. Il avait la respiration pénible d’un homme aux poumons viciés par le tabac et les nuits hachées.

Vers la page d’accueil

Mais il voulut monter plus haut, s’échapper de l’enclos, voir le loin. Voir, tout simplement. Les arbres lui masquèrent d’abord l’horizon, et, peut-être encore davantage, son propre regard renfermé. L’espace s’ouvrit enfin au bord d’une crête : une rangée de rails en épis avec de vieux wagons rouillés, un canal et une colline bleutée au loin, de l’autre côté de la vallée. Ses yeux tournèrent comme en dedans de leurs orbites pour échapper à leur emprise. Il secoua la tête comme pour en jeter une partie à terre. Il était donc enfin .

C’est à cet instant précis qu’il se sentit s’élever au-dessus de la ville close, hors de l’espace sans point de fuite ; comme une galerie des glaces ou une table aux faïences bleues et blanches, toutes identiques. Il ne put y croire, tant l’expérience était nouvelle, bouleversante. Elle naquit d’abord grâce à l’oubli, à moins que ce fût lui qui en était le fruit. Ses yeux furent comme essorés pendant un court instant.

Une réflexion singulière se fit durant cet intervalle de clarté : ce chemin au loin, cette forêt de l’autre côté du canal, ces horizons imaginés derrière la ligne de terre, tout cela lui devenait accessible. Il pouvait y marcher ! Arpenter le monde ! Là, aussi, c’était chez lui. Ailleurs était donc devenu possible pour le marcheur. C’était apaisant, telle une délivrance soudaine à peine entrevue et longtemps hors de portée.

Après être resté d’aplomb, muet et immobile, il s’assit sur un tronc épais, les jambes écartées comme un bucheron après l’abattage. Au dessous de sa place, il vit l’étang reflétant le ciel nuageux comme un œil de Géant. La terre, elle aussi, était trouée par les nuées. Une brise légère remuait les eaux et troublait leur image dans le ciel. Ces vibrements très doux et sonores du vent lui offraient un étrange repos. Il faillit s’endormir sur le tronc, un instant sorti du temps et dissous dans l’espace. Les lointains se rapprochèrent de lui à pas comptés.

Étangs des enfants noyés
(Source Wikipédia)

Il pensa au lendemain matin, à ce trajet dans un vieux wagon aux bancs de bois, qu’il empruntait tous les jours pour travailler à l’usine. Il serait entouré d’ouvriers flamands aux yeux rougis, baigné par la fumée épaisse de cigarettes innombrables. Et il se sentirait déclassé, déchu de sa famille, bourgeoise depuis quelques générations. Mais il l’avait voulu, sans doute par crainte des hauteurs, de sa parole sans vigueur, de son regard rentré et servile. Il avait rejoint les esclaves du travail de force, parce qu’il se sentait prolétaire de l’esprit, homme des caniveaux.

Mais ce serait le lendemain ; il lui restait l’après-midi et la tombée de la nuit. L’heure avança lentement, le soleil s’inclinait en obliquant au-dessus de la colline bleutée. Il était à une heure de chez lui et répugnait à faire demi-tour dans la ville close, craignait de croiser sa vieille logeuse méfiante, cigarette au bec et joues couperosées. Il tourna autour du plateau, une sorte de petite piste d’atterrissage pour planeur, si ce dernier arrivait à sauter par-dessus l’eau. Il fouilla dans les buissons, souleva des branches mortes et s’approcha de l’étang.

Ses rives étaient boueuses. Le ciel s’était éloigné et il ne voyait plus l’horizon au-delà de la vallée. L’eau l’attirait comme elle lui répugnait par sa masse liquide, verdâtre et muette. Il s’approcha encore, enfonça une chaussure, puis un mollet. Il était bien dans la boue froide, loin de la Vision. L’oubli était là, tout près de lui, à sa portée. Personne ne sut ce que furent ses pas suivants. Sa place dans le wagon de bois était vide le lendemain. Aucun ouvrier ne s’en rendit compte. Ils disparurent tous dans la fumée en jouant aux cartes.

 Bernard De Backer, juin 2024

Mes remerciements à Pierre Hanjoul pour sa relecture attentive

P.S. Ce récit se situe dans la prolongation de l’Emprise

Laisser un commentaire