So Long

Sur une île britannique en 1970
(source Wikipédia)

C’était une nuit d’été tiède, au creux d’un large hémicycle de basses collines, parsemées de centaines de milliers de jeunes chevelus, de tentes, de toiles et de sacs de couchage. Tout autour du petit territoire environnant taillé en diamant : la mer. Un bruit parfois assourdissant provenait d’une scène de métal, plantée au bas de l’amphithéâtre naturel. Le jeune homme avait obtenu une place à quelques mètres d’elle. Ses compétences linguistiques lui avaient permis d’être engagé comme bénévole dans un release center, un lieu où des spectateurs victimes d’overdose pouvaient trouver du secours. Il officiait comme interprète entre soignants britanniques et junkies francophones. Puis, son tour de garde terminé, il se rapprocha de la scène à la nuit tombante ; il avait obtenu son laissez-passer pour services rendus. Une jeune chanteuse s’y trémoussait, suivie d’un guitariste noir et frisé jouant l’hymne américain tout en grincements. L’obscurité était totale lorsqu’il apparut enfin. Un homme grave à la barbe de quelques jours. Une ferveur s’éleva de l’hémicycle, des bougies et des briquets s’allumaient dans la nuit telles des lucioles. Comme dans un anime japonais.

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Comment était-il arrivé à cette nuit magique ? Son plus lointain souvenir est un sac-à-dos à claie triangulaire en métal brun, un duvet maigrichon et un matelas de mousse. Il ne sait s’il avait une tente attachée en dessous, ni quel autre matériel il avait emporté. Sa tignasse était longue, ainsi que sa barbe. Il avait dix-huit ans, emporté vers le large d’un début d’été. Des rumeurs lui avaient indiqué cet événement, préfigurateur de la Révolution mondiale à venir – c’était certain. Il voulait en être, s’échapper, être libre, s’étourdir, voyager. Être au plus près de ces chanteurs qui le transportaient depuis quelques années.

Son trajet l’avait conduit de Bruxelles aux portes d’Ostende, où il avait dormi au creux d’un rond-point d’autoroute. Il n’avait pas peur, se calfeutrait contre le froid et l’humidité, regardait les étoiles. Puis, le lendemain, il se dirigea vers le débarcadère de la malle Ostende-Douvres où il croisa nombre de chevelus aux yeux brillants. Une brumeuse réminiscence d’embruns, de roulis, de graillons. Et des falaises au loin, surmontées d’un château blanchâtre. Il conversa avec des Anglais, un séjour linguistique récent avait rendu leur langue très familière. Mais il fut surpris une fois de plus par leur humour tantôt décapant, tantôt très délicat, imperceptible au Continental.

Il lui fallait poursuivre la route. Avait-il logé à Douvres ? Il ne s’en souvient plus. Mais bien de la route côtière vers l’ouest et de ses stations balnéaires. Le pays lui était familier et il ne fit guère de découvertes surprenantes : les mêmes piers perçant la mer, les mêmes salons de thé rose et vert chasseur, les fish and chips. De vieilles voitures astiquées, des enseignes calibrées, des centres de cure, des restaurants à rotonde.

Le stop était facile, car tout le monde savait où se rendaient ces énergumènes fleuris, toutes voiles dehors pour certaines d’entre elles, formant un collectif d’individus. Les Anglais aimaient l’excentricité colorée, du moins celle-là. Le jeune homme se dirigeait vers l’île, distante de quelques miles de la côte, enrobé d’un flux de hippies sur la route. Il traversa Hastings, tout étonné de se retrouver dans ce lieu mémorable où Guillaume le Conquérant s’empara des îles Britanniques. Les échoppes de souvenirs ne lui en tenaient pas rigueur.

Photographie de Julia Margaret Cameron
(source Wikipédia)

Il parvint enfin à Portsmouth et s’embarqua dans la navette pour l’île où avaient séjourné Turner, Julia Margaret Cameron et la reine Victoria. L’odeur du hasch se répandait sur le pont où retentirent quelques tambourins. Puis, les souvenirs se voilent complètement. Où s’était-il installé ? Avait-il une tente ? Comment avait-il rencontré le release center ? Quels souvenirs en avait-il gardé ? Plus rien, tout s’est effacé. Ne lui reste que la mémoire du retour en groupe par Londres, à bord de la camionnette d’un pasteur affable et délicat. Puis Douvres, Ostende et Bruxelles.

Mais les chants sourds au milieu des étoiles sont restés gravés dans sa mémoire. L’apparition nocturne de la silhouette hiératique du chanteur – accompagné de sa seule guitare et de deux femmes –, la rumeur qui enflait, les briquets et bougies qui s’allumèrent. Puis le silence total. Il était quatre heures du matin, l’heure de la naissance du jeune hippie. Le poète commença par chanter Suzanne, et aussi celle-ci, inspirée par une autre femme. Il s’en est longtemps souvenu.

So Long Marianne
Come over to the window, my little darling,
I’d like to try to read your palm.
I used to think I was some kind of Gypsy boy
Before I let you take me home.
Now so long, Marianne, it’s time that we began
To laugh and cry and cry and laugh about it all again.

Well you know that I love to live with you,
But you make me forget so very much.
I forget to pray for the angels
And then the angels forget to pray for us.

Now so long, Marianne, it’s time that we began…

 Bernard De Backer, juillet 2024

Mes remerciements à Pierre Hanjoul pour sa relecture

Complément du 10 mai 2025. Concert de Leonard Cohen à Londres en 2008. Soit 38 ans plus tard.

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