À l’intérieur des Cairngorms

Nan Shepherd
(source University of Aberdeen)

Le manuscrit de La montagne vivante, nourri de marches, de veilles et d’éveils au cœur des Highlands, était écrit à la fin de la Seconde guerre mondiale. Mais le livre ne fut publié chez Aberdeen University Press que trente-deux ans plus tard, et traduit en français il y a sept ans seulement. Le premier délai est énigmatique à première vue, d’autant que Nan Shepherd était connue comme poétesse et romancière écossaise. Ce n’est pourtant que quatre années avant sa mort, survenue en 1981, que le texte fut exhumé de ses tiroirs. Son impact fut réduit, notamment parce que l’année de sa publication, 1977, fut aussi celle de En Patagonie de Bruce Chatwin et du Temps des offrandes de Patrick Leigh Fermor. Le Léopard des neiges de Peter Matthiessen parut l’année suivante. J’avais lu ces trois livres avec passion, mais La montagne vivante de Shepherd m’était inconnue. Ce livre est d’une rudesse, d’une sensibilité, d’une précision et d’une beauté sans pareilles. Cela par la grâce d’une femme ayant vécu une relation fusionnelle et extraordinairement attentive avec la substance physique et vivante de ce plateau de granit, découpé de recoins et de vallées, que sont les Cairngorms. Pour Nan, sa vie en montagne était un « exercice de disparition », comme l’écrivait Nicolas Bouvier. Voyons ce qui dès lors apparaît.

« Les détails ne font pas partie de l’ensemble d’un tableau dont je suis le foyer, le foyer est partout. Rien ne se réfère à moi, la spectatrice. C’est ainsi que la terre doit se voir elle-même. »

Nan Shepherd, La montagne vivante

« Si demain quelqu’un s’inquiète de notre ami d’au-delà des mers,
dites que, déposant ses sandales, il est rentré chez lui, pieds nus… »

À la mémoire du bonze Eisen, cité par Nicolas Bouvier, Le dehors et le dedans

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Face au déni

Les trois singes de la sagesse, sculpture au sanctuaire Tōshōgū à Nikkō (Japon)
(source Wikipédia)

Deux citations reviennent souvent dans les commentaires des analystes et journalistes au sujet des dénis relatifs aux dangers géopolitiques et climatiques. Il y a cette phrase de Péguy : «  Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Et puis cette comparaison animalière, mobilisée pour décrire les Européens surpris et aveuglés par les menaces de Poutine ou de Trump – et que l’on peut étendre au changement climatique : « Comme un lapin pris dans les phares ». Toutes les deux, à leur manière, pointent le déni ou le « refus de voir », sinon le « refus du réel », celui de la guerre, de la tyrannie et du bouleversement climatique. C’est assez clair pour la première citation, moins pour la seconde. Mais le lapin « pris dans les phares » est celui qui n’a pas vu venir la voiture. On peut supposer qu’il y avait des signes avant-coureurs : bruits, vibrations, lueurs… Mais tout occupé à sa recherche de luzerne, le lapin n’a « pas voulu » voir ni entendre. Il ressemblait aux fameux trois petits singes japonais. Pour l’auteur que je suis, il fait référence au livre À l’assaut du réel du sociologue Gérald Bronner, dont j’ai rendu compte récemment. En effet, le « singe magicien » est aussi à l’œuvre dans le déni. Voyons quels en sont les mécanismes et les effets redoutables. Pour le lapin, ce sera sans doute la mort.

« Nous, Ukrainiens, n’y croyions pas non plus, avant la guerre. C’est la condition humaine : les gens veulent tenir les conflits loin d’eux le plus possible. C’est une fuite, parce qu’il est trop fou, trop dangereux, d’y penser. Nous n’avons pas cru que la guerre arrivait, même si cette croyance était une aberration. Comme nous avons vécu quelques décennies sans conflit majeur, nous avons pris la situation pour acquise »

Yaroslav Hrytsak, historien ukrainien, Le Monde du 15 février 2026

« Se tromper sur la guerre, c’est se tromper sur la société »

Pierre Clastres, Archéologie de la violence, 1977
(cité par Stéphane Audouin-Rouzeau dans Notre déni de guerre)

« J’ai le sentiment que, aujourd’hui, plus le problème est grave, plus le déni est fort. D’ailleurs la définition psychanalytique de ce mot est liée à la mort, à l’angoisse du néant. Face à l’impensable, on se réfugie dans le déni »

Gaspard Koenig, « La transition agroécologique demande une transformation globale », Le Monde, 3 novembre 2024

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La fabrique de Lou Salomé

Lou Salomé à Zurich en 1882
(source Wikipédia)

Un jour de hasard, j’ai découvert le journal de voyage titré En Russie avec Rilke 1900 de Lou Andreas-Salomé, posé sur une table du lieu où je me trouvais. Le livre avait été publié en 1992 sous le titre Russland mit Rainer 1900, puis traduit en langue française par les éditions du Seuil. J’avais donc trente-trois ans ans de retard sur l’actualité éditoriale, mais beaucoup moins sur la géopolitique. Lou y parle en effet de son « retour aux sources » russes – elle était née en 1861 à St-Pétersbourg et vivait en Europe depuis 1880 – mais aussi de l’Ukraine lors de son séjour à Kyiv. Et sur ce point, elle s’y exprime en termes grands-russiens presque « poutiniens ». Avec une tonalité quelque peu racialiste, selon l’idéologie de l’époque qui perçoit les différences entre les peuples davantage en termes de race que de culture ou d’histoire. Certes, Salomé ne m’était pas inconnue de par sa réputation de « femme fatale et libre » (Gillot, Rée, Nietzsche, Andreas, Rilke, Zemek, Bjerre, Freud, Tausk…), de psychanalyste. Mais je ne connaissais rien de son histoire et ne l’avais jamais lue. Ce qui m’a passionné en la découvrant, ce n’est pas tant sa personnalité (j’ai peu de dispositions pour le culte des individus « exceptionnels ») que la manière dont elle est un produit de l’histoire. Comment diable s’est-elle fabriquée avec son legs social et familial ? Et quel était le ressort de son « emprise sur les hommes » ?

« Sous la puissante influence de Gillot, elle avait tourné le dos à son héritage russe et, en cultivant son esprit, avait essayé de réprimer ses impulsions, sans grand succès, il est vrai. Sa spontanéité était beaucoup plus grande que celle de la plupart de ses contemporains et était, de fait, le secret de son succès et comme femme et comme écrivain. Mais elle avait été forcée de le dissimuler. À Moscou, elle se trouva soudain face à face avec une expression de sentiment presque élémentaire. »

Ma sœur, mon épouse, H.F. Peters

« C’est un monde à peu près ignoré des étrangers : les Russes qui voyagent pour le fuir payent de loin, en éloges astucieux, leur tribut à leur patrie, et la plupart des voyageurs qui l’ont décrit n’ont voulu y découvrir que ce qu’ils allaient y chercher. » 

Marquis de Custine, Lettres de Russie. La Russie en 1839

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Le singe magicien

Singe face à un squelette, Gabriel von Max, 1900
(source Wikipédia)

Ce titre est emprunté à la première partie du livre À l’assaut du réel du sociologue Gérald Bronner. Mon intention n’est pas d’en faire une recension exhaustive – il y en a de nombreuses en ligne – mais bien de « marquer le coup » en me centrant d’abord sur ce qui m’apparaît comme le cœur anthropologique du livre. Non pas au sens culturel et social du mot, mais bien au sens physique. Bronner est membre de l’Académie française de médecine et on le perçoit en le lisant. C’est parce que, selon lui, le cerveau humain dispose de propriétés et de capacités qui lui sont propres, bien que partagées dans une moindre mesure par d’autres animaux, qu’il est capable d’accéder à ce que Bronner appelle « la cinquième dimension ». Et ceci d’une manière très singulière. C’est ce qui lui permet de vouloir « plier le réel à ses aspirations », voire de « se rebeller contre le réel ». Et donc, in fine, de partir À l’assaut du réel. Plutôt que d’être seulement un singe nu comme l’affirmait le zoologue Desmond Morris dans son livre éponyme de 1967, sa capacité d’imaginer des espaces-temps futurs correspondant à ses désirs en font un singe magicien. Partout où vivent des humains une forme de magie est présente : le désir d’influencer et de modifier le réel par la force de la pensée ou de rituels. Mais le réel peut se rebiffer. C’est à cela qu’on le reconnaît.

« L’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence. À en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur, ni celui de l’univers. Dans ce ressentiment fondamental, il refuse de percevoir rime ni raison dans le monde donné. Toutes les lois simplement données à lui suscitent son ressentiment. Il pense ouvertement que tout est permis et croit secrètement que tout est possible. »

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951
(cité par Gérald Bronner dans À l’assaut du réel)

« Quand tu as bu à l’eau de la fontaine sacrée, tu penses au début que cet instant durera toujours : tu te trompes. Il te faut bientôt y retourner et de plus en plus souvent. Plus tu bois, plus tu as soif. Dieu est une drogue dure. »

Gérald Bronner, Exorcisme, 2024

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L’écologie du Vivant en question

Couverture du livre du philosophe Francis Wolff
(source Philosophie Magazine)

Le livre du philosophe Francis Wolff, professeur émérite à l’École normale supérieure, est l’ouvrage d’un écologiste, mais adversaire d’une écologie centrée sur « la vie » en tant que telle. Celle qui se développe notamment dans la foulée d’une critique de l’ontologie « naturaliste » occidentale, développée par Philippe Descola, Eduardo Viveiros de Castro, Bruno Latour, puis Baptiste Morizot, Vinciane Deprez et beaucoup d’autres. Son ouvrage a été écrit avant la seconde élection d’un Trump climatosceptique et l’auteur a hésité à le publier après. Il s’en explique en début de livre. S’il adresse des critiques à certains courants de la pensée écologique contemporaine, il tient cependant à rappeler que « l’adversaire unique, en la matière, demeure l’écoscepticisme sous toutes ses formes ». Comme j’ai développé des réflexions semblables dans plusieurs articles de Routes et déroutes, notamment à l’égard de Morizot et Descola, il m’a semblé pertinent de rendre compte de ce livre. Peut-on être écologiste militant non biocentré, c’est-à-dire humaniste ? Qu’est-ce que cela signifie ? Examinons l’argumentaire de Wolff, car l’affaire n’est pas si simple.

« … à force de vouloir expulser l’humanité de sa position dominante dans la nature, on finit par prêter à toute la nature les propriétés les plus convenues de l’humanité – quand ce ne sont pas les apologies du bon sauvage ou de la Terre-Mère. »

Francis Wolff, La vie a-t-elle une valeur ?

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Les deux versants de la liberté

La statue de la liberté en construction à Paris
(source Wikipédia)

C’est un ouvrage singulier et parfois virulent que vient de publier l’historien américain, Timothy Snyder, dans la « Bibliothèque des histoires » chez Gallimard. D’abord parce qu’il interroge la question de la liberté à travers plusieurs épisodes de son histoire de vie aux États-Unis, ainsi que de sa connaissance intime de l’Ukraine – le livre fut en majeure partie écrit lors de ses voyages dans ce pays –, de l’Europe centrale et orientale. Ensuite par sa brûlante actualité dans son propre pays, où la « liberté négative » semble triompher chaque jour davantage. Enfin, par son analyse méthodique et incarnée des deux faces de la liberté, négative (freedom from) et positive (freedom to), qui en fait un livre de philosophie politique engagé. L’association de ces diverses composantes débouche sur un ouvrage inclassable, passant de l’histoire cosmique à l’actualité immédiate, de l’analyse scientifique au témoignage intime, avec de nombreuses références à l’Ukraine, l’épicentre des « Terres de sang ». Le livre commence dans le train entre la Pologne et Kyiv, et se termine dans la région de Kherson. En ce qui concerne Routes et déroutes, il fait bien entendu directement écho à l’article précédent sur Ayn Rand. 

« La liberté négative annonçait la couleur : une fois éliminés les obstacles de la planification centrale soviétique et de la propriété d’État, il n’adviendrait que du bon. Cette curieuse confiance en l’avenir fut l’une des raisons qui m’ont décidé à étudier le passé »

Timothy Snyder, De la liberté

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Ayn Rand, libertarienne bolchevique ?

Ayn Rand en 1943
(source Wikipédia)

Autrice née à Saint-Pétersbourg en 1905 et décédée aux États-Unis en 1982, Ayn Rand a non seulement écrit des scénarios de films, des pièces de théâtre et des romans cultes aux USA comme Nous les vivants (1936), La source vive (1943, qui inspirera Le rebelle de King Vidor) et surtout La Grève (1957), mais aussi des essais philosophiques – tels La vertu d’égoïsme (1964) et Capitalism : The Unknown Ideal (1966, non traduit). Sa pensée « objectiviste » et productiviste, individualiste libertarienne adversaire de l’État providence, a influencé des personnages aussi divers que Alan Greenspan (ancien président de la Réserve fédérale), Jimmy Wales (fondateur de Wikipédia), Le Tea Party, Donald Trump et Elon Musk. Son objectivisme scientiste a jeté les bases d’une « secte randienne » de « randroïdes », avec catéchisme et excommunications à la clef. Certains la comparent à la Scientologie. La résonance de son œuvre avec l’idéologie de la Silicon Valley n’est pas mince et elle irrigue une face du trumpisme. Raison majeure de nous intéresser à ce personnage et à ses affidés, à l’heure où son influence directe ou indirecte, sa philosophie comprise ou simplifiée, sont au cœur des menaces auxquelles nous sommes exposés. Ajoutons qu’elle était farouchement athée depuis ses douze ans, et portait un dollar autour du cou. C’est une couronne de fleurs en forme de dollar qui fut déposée à côté de son cercueil.

« Ma philosophie dans son essence, c’est le concept de l’homme en tant qu’être héroïque, avec son propre bonheur comme but moral de sa vie, avec l’accomplissement productif comme son activité la plus noble, et la raison pour unique absolu. »

Ayn Rand, postface à Atlas Shrugged (La Grève) 
(traduit et cité par Mathilde Berger-Perrin, Ayn Rand. L’égoïsme comme héroïsme)

Ayn Rand, bolchevik « à rebours »
Timothy Snyder, De la liberté

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Des campagnes démembrées ?

Bocage discontinu en Angleterre, région de York
(source Wikipédia)

Sur la route nue et rectiligne entre Laon et la frontière belge, nous avions traversé une vaste région de monocultures, piquetée de silos massifs et de fermes éparses. Quelques arbres se dressaient çà et là, un moignon de haie dans le creux d’une colline, un ruisseau entouré de champs ras. On avançait silencieusement dans ce paysage vide. Je me demandais, tout comme pour la « Champagne pouilleuse » souvent traversée, quel pouvait être le visage de cette région autrefois, avant le remembrement d’après-guerre. J’imaginais un pays verdoyant de bocages, de haies d’arbres et de buissons qui structuraient l’espace, protégeaient du vent et gardaient l’eau ; des étangs et des rivières bordées de joncs, des oiseaux et des insectes, des chemins de terre. Certes, c’était peut-être la vision d’une « utopie rustique » imaginée par un écolo des villes. Les fermes étaient petites, à la limite de la survie, les paysans végétaient dans l’isolement, se déplaçant en carioles tirées par des chevaux. La vie y était souvent rude, patriarcale, les conflits de voisinage fréquents, le confort minimal. Mais, comme pour me démentir, du moins en partie, la voiture fit soudain son entrée dans l’Avesnois, une région de bocages, de bois, d’étangs et de forêts qui semblait avoir survécu au productivisme de l’agriculture industrielle. Que s’était-il passé ?

En été dans les chemins creux
S’enlaçaient les amoureux,
Les rossignols des alentours
Leur sifflaient des chansons d’amour…
Avec les branches de sureau
Les enfants faisaient des flûtiaux,
Existe-t-il un seul ruisseau
Qui n’ait pas fait tourner d’moulin à eau ?

RemembrementTradart, 1971 (source Champs de bataille)

Madame la colline, chanson contre le remembrement par Gilles Servat

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Crise dans la démocratie ?

Couverture du dernier livre de Marcel Gauchet
(source Éditions Gallimard)

Si une certaine vigilance géopolitique et géoculturelle nous enseigne depuis quelques années qu’il y a bien une crise de la démocratie dans le monde, ou plus exactement un rejet croissant de celle-ci par sa partie non occidentale (le « Sud global »), nous sentons à divers signes qu’elle se situe également à l’intérieur de ce modèle politique et sociétal. C’est à cette crise dans la démocratie que s’attelle le dernier livre de Marcel Gauchet, Le nœud démocratique (2024). Le modèle analytique de l’auteur, développé dès Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion (1985), n’est pas facile à appréhender par ceux qui ne sont pas familiers de son œuvre. Il est profondément contre-intuitif et bouscule notre habitus culturel occidental universaliste, mâtiné d’un marxisme sommaire. C’est que, pour Gauchet, l’infrastructure qui pilote en sous-main le monde humain-social et ses évolutions n’est pas l’économique, mais bien le symbolique : la carte du croyable, du pensable et du souhaitable déterminée par divers ancrages religieux (hétéronome, selon Kant) ou postérieure à ceux-ci (autonome), en conservant un lien « à reculons » avec la structuration hétéronome ­­- source de formations de compromis, dont les régimes totalitaires du XXe siècle sont les exemples les plus éclatants. Comment cette lecture structurale de l’histoire nous permet-elle de saisir la crise dans la démocratie ?

« En dehors d’une étroite élite, les sociétés vivent pour leur grande masse dans un cercle de références internes hérité de leur parcours propre. Elles doivent vivre désormais en fonction d’un système de références qui tient à leur coexistence externe, comme si leur passé n’avait plus d’importance. (…) Une bonne part de la querelle multiforme des « identités » sort de là.  (…) Car ce qui se trouve disqualifié de la sorte, effacé, voire refoulé, n’en continue pas moins d’habiter les esprits et de réclamer diversement sa part » 

« Or l’autonomie, ce ne peut être s’enfermer dans un autisme cosmique – se gouverner soi-même dans l’indifférence à ce qui n’est pas soi, qui se trouve être ce qui conditionne son existence. Le problème écologique ajoute une dimension supplémentaire au problème général en lui adjoignant l’exigence d’une maîtrise réfléchie de l’insertion dans cet Autre dont nous sommes une partie en même temps qu’un mystérieux corps étranger. »

Marcel Gauchet, Le nœud démocratique

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La leçon de Bernard Lahire

L’ouvrage de Bernard Lahire
(source
La Découverte)
Détail d’un tableau de Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, 1898, longuement commenté par le sociologue en préambule de son livre

Face à un ouvrage aussi impressionnant par son ambition, rien moins que Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023) du sociologue Bernard Lahire, par son volume de plus de neuf cents pages et par sa documentation monumentale, l’auteur de ces lignes s’est senti intimidé. Serait-il capable de le lire ? Et ensuite, d’en faire une recension ? Voire une approche critique, s’il en éprouvait la nécessité et la pertinence ? Mais ayant déjà été à l’œuvre pour L’interprétation sociologique des rêves (2018) du même auteur, il a relevé le défi. Sa lecture fut interrompue par des ennuis collatéraux, mais reprise rapidement. Et puis, s’est-il dit, voilà un ouvrage d’un sociologue matérialiste « de gauche », de filiation marxiste et bourdieusienne, qui se situe à l’opposé du « constructivisme » dans les sciences sociales, se plonge dans les déterminants biologiques du vivant et des « animaux humains ». Et dont le livre est, in fine, une leçon « anti-woke » redoutable, bien que probablement non intentionnelle au départ. Pour reprendre le vocabulaire de Lahire, il s’agira ici simplement de tracer les « lignes de force » de ce maître-ouvrage, d’en synthétiser les enseignements majeurs sans trop de lourdeur. Et, enfin, de nous interroger sur un « angle mort » qui nous est apparu à l’issue de cette lecture.

« Aujourd’hui comme hier, les combats émancipateurs se nourrissent avidement de toutes les recherches, même les moins fondées et peut-être surtout elles, qui pourraient apporter la preuve qu’avant, dans d’autres sociétés, cela (la violence interpersonnelle ou intergroupe, la xénophobie, la domination et notamment la domination masculine, etc.) n’existait pas, et l’espoir que tout peut changer avec un peu de bonne volonté politique. Mais les faits sont têtus, et souvent un peu désespérants, quand on croit en la nécessité historique de l’émancipation ou de la pacification des mœurs. »

Bernard Lahire,
Les structures fondamentales des sociétés humaines
Conclusion générale

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