Songes et cauchemars des peuples

Rousseau Le rêve

Le rêve, Henri Rousseau 1910 (source Wikipedia)

Un chat noir avec la lune entre les dents courait, poursuivi par une multitude de gens, laissant derrière lui les traces sanglantes de l’astre blessé…

Ismail Kadaré, Le Palais des rêves

Le rêve est un fait social trop important pour être laissé à la seule psychanalyse et aux neurosciences. Dans un roman publié il y a plus de trente ans, Le Palais des rêves, le romancier albanais Ismail Kadaré imaginait un sultan ottoman collectant les songes de ses sujets pour y déceler des indices de sédition. Plus récemment, Bernard Lahire s’est lancé dans une Interprétation sociologique des rêves, alors que Xi Jinping développait son projet de « Rêve chinois » pour concurrencer le « Rêve américain ». Le rêve est donc à la fois une expérience nocturne individuelle, nourrie par la problématique existentielle du rêveur, et un phénomène sociopolitique diurne. Les rêveurs de nuit peuvent aussi être des dreamers de jour, des migrants attirés par l’American Dream. Il est dès lors instructif d’arpenter les dimensions collectives de cette expression des sociétés humaines et des individus qui les composent, quitte à se heurter à quelques résistances. Comme Sigmund Freud l’écrivait dans la conclusion de sa célèbre Traumdeutung, « Le rêve nous mène dans l’avenir puisqu’il nous montre nos désirs réalisés ; mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé, par le désir indestructible, à l’image du passé ». N’est-ce pas ce que Bourdieu nommait « l’hystérésis de l’habitus », la persistance de dispositions incorporées ? Cette prégnance du cadre « hors rêve » dans la production onirique peut nous enseigner sur ce que les sociétés révèlent d’elles-mêmes dans le dialogue intime du songe et dans son usage social, tel un passé lointain mobilisé par les sollicitations du présent.

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