Le Rayon Verne

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Tombe de Jules Verne à Amiens

Une île est comme un doigt posé sur une bouche invisible et l’on sait, depuis Ulysse, que le temps n’y passe pas comme ailleurs.

Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion

Un siècle après sa mort, le rêve du petit Nantais qui s’aventurait dans les dédales de la Loire, bivouaquait sur ses ilots et contemplait les navires en partance pour l’Océan, continue de vivre en nous. Cette passion trouve sans doute sa source la plus profonde dans celle de l’enfant qui investit dans sa découverte du monde le désir des retrouvailles d’une présence perdue. À travers elle, c’est l’aventure de la modernité conquérante qui est autant magnifiée que menacée par la nostalgie des origines.

L’auteur des Voyages extraordinaires est né le 8 février 1828 à Nantes, sur l’île Feydeau située au milieu des bras de la Loire. À cette époque, la ville est un port maritime d’où partent de nombreux navires de commerce, de pêche et d’exploration. Elle a en grande partie construit sa fortune sur la traite des noirs, dans le cadre du « commerce triangulaire » entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Il est probable que le petit Verne a croisé l’un des nombreux navires négriers appartenant à des armateurs nantais, qui poursuivirent encore la traite de manière voilée après l’abolition de l’esclavage en 1848. Son œuvre en garde quelques traces, de nombreux « nègres » peuplant les navires imaginaires qui voguent vers les mondes connus et inconnus. Un capitaine de quinze ans, publié en 1878, constituera une vigoureuse mais bien tardive dénonciation de l’esclavage.

Fils de notables et d’armateurs, Jules Verne est très tôt « dévoré par le besoin de naviguer » et entreprend à douze ans de descendre le fleuve en barque, ce qui lui vaut une brève expérience de naufragé sur une île déserte : « La yole coule à pic et je n’ai que le temps de m’élancer vers un îlot aux grands roseaux touffus dont le vent courbait les panaches. Déjà je songeais à construire une cabane de branchage, à fabriquer une ligne avec un roseau et des hameçons et des épines, à me procurer du feu, comme les sauvages, en frottant deux morceaux de bois sec l’un contre l’autre ». À la fin de sa vie, Verne soulignera dans sa préface à Seconde Patrie le rôle éminent joué par les émules du héros de Daniel Defoe : « Les Robinsons ont été les livres de mon enfance, et j’en ai gardé un impérissable souvenir. Que mon goût pour ce genre d’aventures m’ait instinctivement engagé sur la voie que je devais suivre un jour, cela n’est guère douteux ». Le thème insulaire, comme nous le verrons, est central dans son  œuvre.

Genèse des Voyages

Après des études de droit à Paris, secoué par la révolution du 1848, et quelques aventures politiques et théâtrales (Verne sera un auteur de vaudeville et d’opérettes avant de créer le « roman géographique »), le Nantais rencontre Jacques Arago et Pierre-Jules Hetzel. Le premier est un explorateur encyclopédiste aveugle qui publie des récits de voyage, le second un éditeur républicain laïque qui est revenu à Paris après s’être réfugié à Bruxelles lors du coup d’Etat de Louis-Napoléon. Arago l’entraîne vers le récit géographique, Hetzel le reçoit dans son « Magasin d’éducation et de récréation » qui vise à alimenter la lecture familiale en complément de l’éducation publique, dans le cadre de la formation du citoyen républicain. Un troisième homme, incandescent et visionnaire, aura une influence profonde sur le réalisme fantastique des Voyages extraordinaires, l’Américain Edgar Allan Poe, auteur des Histoires extraordinaires traduites par Baudelaire en 1857. Jules Verne publiera une étude littéraire sur Poe et, peu de temps avant sa mort, une suite aux Aventures d’Arthur Gordon Pym sous la forme d’un énigmatique voyage au Pôle Sud dédié au poète américain, Le Sphynx des glaces.

Dès le premier Voyage publié en 1863, Cinq semaines en ballon, le genre qui fera la célébrité de Verne est fixé. L’objectif pédagogique et encyclopédique insufflé par Hetzel prend les formes de l’aventure géographique dans laquelle faits réels et anticipation se mélangent étroitement. L’œuvre se poursuivra jusqu’à la mort de l’auteur le 24 mars 1905. Le dernier roman publié (mais non le dernier écrit), La chasse au météore, clôture les Voyages extraordinaires dans l’île d’Uppernavik, là où le premier grand héros vernien, le capitaine Hatteras, avait relâché son navire Le Forward trente ans plus tôt.

On ne pourra passer ici en revue une production aussi vaste et inégale, avec son évolution intérieure et ses divers cycles, comme les romans d’exploration géographique (Cinq semaines en ballonLes aventures du capitaine Hatteras, Voyage au centre de la terre, Les enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieues sous les mers…), les romans nationaux (L’Archipel en feu, Famille-Sans-Nom, Nord contre Sud, Face au drapeau…), les romans « danubiens » (Mathias Sandorf, Le château des Carpates, Le secret de Wilhelm Storitz, Le Beau Danube jaune), les romans d’exploration spatiale (De la terre à la lune, Hector ServadacAutour de la lune), les romans financiers (Les cinq cents millions de la Bégum, Mirifiques aventures de Maître Antifer, Clovis Dardentor, Le testament d’un excentrique, Le volcan d’or) ou les romans plus philosophiques ou politiques (L’Ile mystérieuse, En Magellanie…)[1].

Soulignons le rôle capital joué par Hetzel, son « directeur de conscience », qui ne se privera pas d’orienter et de corriger l’œuvre de l’auteur phare du Magasin d’éducation et de récréation, pour ne pas effaroucher le lectorat et maintenir le cap du « fier optimisme » qui doit animer les Voyages extraordinaires. Le second roman de Verne, Paris au XXe siècle, sera ainsi catégoriquement refusé par Hetzel pour excès de pessimisme – et publié finalement 130 ans plus tard[2]. Les dernières paroles du capitaine Nemo seront « Dieu et Patrie » dans l’édition Hetzel, alors que Verne avait écrit « Indépendance » dans son manuscrit. Enfin, le même Nemo était un prince polonais luttant contre la Russie dans la version originale, ce qu’Hetzel fit changer pour ne pas déplaire à son lectorat russe…

L’avenir au présent

C’est donc l’issue du compromis Verne-Hetzel qui constitue le corpus de l’œuvre dont nous parlons ici. Le caviardage opéré par Michel Verne, le fils de Jules, dans les romans posthumes publiés après 1905 est quant à lui d’une nature différente. Il n’avait forcément pas reçu l’aval de l’auteur et constitue un détournement de l’œuvre, rétablie dans sa version originale par la Société Jules Verne[3]. L’objectif manifeste des Voyages est clairement exprimé par Hetzel dans sa préface aux aventures du capitaine Hatteras, premier roman publié sous le titre générique des Voyages extraordinaires : « Son but est de résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques, amassées par la science moderne et de refaire, sous la forme attrayante qui lui est propre, l’histoire de l’univers ».

Le projet encyclopédique des Lumières est dès lors mis en œuvre sous la forme de voyages dans l’espace et dans le temps, la mobilité étant une quintessence de la modernité dont l’univers infini succède au monde clos des anciens. Tout est mouvement dans l’œuvre vernienne (que l’on pense aux héros hyperkinétiques du Tour de monde en 80 jours, des Enfants du capitaine Grant, de Michel Strogoff…) et la devise choisie par le capitaine Nemo, Mobilis in mobile, en constitue un beau paradigme. Il s’agit de se rendre « maître et possesseur de la nature », de projeter le fanal du savoir sur tous les recoins de la terre. Le phare sera l’un des emblèmes de la collection Hetzel, avec le navire, le ballon et … l’obus.

Dans ce programme, la dimension du temps – vecteur de l’évolution des espèces et du progrès des hommes – est aussi importante que celle de l’espace, de la géographie ou de l’inventaire inlassable des richesses du globe. Les Voyages veulent se situer dans le droit fil de l’Histoire, et le souci constant qu’avait Verne d’établir des liens intimes entre la fiction et le réel en est la manifestation la plus claire. L’auteur ne manque jamais de mêler les deux registres, afin que le roman prenne l’allure de l’Histoire, et l’Histoire l’allure d’un roman. Les explorateurs imaginaires sont chargés de réaliser les espérances de leurs proches devanciers historiques.

C’est la tâche qui incombera au héros princeps qu’est Hatteras, lui qui veut pénétrer « là où tant d’autres n’ont pu parvenir ». Son itinéraire tourmenté croise des lieux chargés de mémoire, encombrés des vestiges que le dernier flux des découvreurs a déposés après son retrait. Chaque mer, chaque cap, chaque île est l’occasion d’évoquer l’aventure tragique ou heureuse des explorations passées : « Vous avez passé là, Frobisher, Knight, Barlow, Vaugham, Scroggs, Barentz, Hudson, Blossevile, Franklin, Crozier, Bellot, pour ne jamais revenir au foyer domestique, et ce cap a bien été pour vous le cap des Adieux ! » Bien mieux, ce sont les héros verniens eux-mêmes qui, dans des ouvrages ultérieurs, seront cités parmi d’autres comme des explorateurs ayant réellement existé.

Verne associe ainsi de manière intime le passé, le présent et le futur, le connu et l’inconnu, le réel et le fictif. Une comparaison des dates montre que de nombreuses découvertes imaginées dans ses romans sont contemporaines de l’époque où ils sont publiés[4], si pas légèrement antérieures. Le voyage de Cinq semaines en ballon est supposé avoir lieu en 1862, alors que le récit est publié en 1863, le Voyage au centre de la terre se déroule en 1863 et le livre sort de presse en 1864, Hatteras atteint le Pôle Nord en 1861, alors que la publication a lieu en 1864, Nemo le Pôle Sud en 1868 dans un ouvrage paru en 1869.

Les Voyages ne sont pas situés dans un lointain futur : ils sont la réalisation imaginaire présente des potentialités des sciences et des techniques de son temps, comme l’énonce l’un des protagonistes de Cinq semaines en ballon : « Il faut d’ailleurs considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le présent dans l’avenir, car l’avenir n’est qu’un présent un peu plus éloigné ». Propos auquel répond en écho cet extrait du Château des Carpates, « Nous sommes d’un temps où tout arrive, on a presque le droit de dire où tout est arrivé ».

Cette contraction extrême de la temporalité où les couches géologiques les plus anciennes font irruption dans le présent narratif (comme dans Voyage au centre de la terre ou Vingt mille lieues sous les mers), aux côtés des réalisations imaginaires de l’industrie humaine, tels le Nautilus ou l’Albatros, participe d’une double quête de l’absolu qui marque l’entreprise vernienne. Au-delà du projet de maîtrise scientifique et de la « posture bourgeoise de l’appropriation » qui rejoindrait le désir de « s’enclore et s’installer, rêve existentiel de l’enfance et de Verne », stigmatisé par Roland Barthes, le Voyage extraordinaire est aussi une connaissance par les gouffres[5]. Comme celle donnée par le professeur Lidenbrock qui, pour guérir du vertige le jeune Axel qui l’accompagne vers le cratère du volcan Sneffels conduisant au Centre de la Terre, l’entraîne plusieurs fois vers le sommet de l’escalier en spirale de la Frelser-Kirk : « Regarde, me dit-il, et regarde bien ! Il faut prendre des leçons d’abîme ! ». On se souviendra aussi de cette citation de l’Ecclésiaste à la fin de Vingt mille lieues sous les mers, après l’engloutissement du Nautilus dans le Nombril de l’Océan : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l’abîme ? Le capitaine Nemo et moi ».

L’expérience des limites

La plupart des Voyages sont bifaces, apolliniens et dionysiaques, conjuguant le mouvement d’appropriation et de mesure de la terre à la perte des repères et des équipages aux abords de gouffres béants et de météores tournoyants : cratère, maelström, ouragan, incendie, débâcle des glaces, explosion, naufrage, tremblement de terre… À la sage géométrie de l’arpenteur et au recensement minutieux de l’entomologiste, assumé par des seconds couteaux, s’oppose en contrepoint (l’un ne va pas sans l’autre) la nature prométhéenne du grand personnage vernien, l’homme solitaire, indépendant et inflexible qui toise l’infini du haut d’une falaise. Phileas Fogg lui-même bravera le feu des brahmanes pour sauver la princesse Aouda qui deviendra sa femme – un étourdissement qui le soulagera de sa névrose et du Reform Club.

Prenons n’importe lequel des grands récits qui nous mènent vers un lieu aimanté du globe (le Pôle, le Centre, le Désert, la Mer, la Jungle, la Steppe…). La surface narrative sera un fidèle accomplissement du contrat noué avec Hetzel afin de « résumer les connaissances » et de « refaire l’histoire ». Le lecteur aura son compte en recensements du règne végétal et animal, en détails techniques sur les aérostats ou le fulmicoton, en rappels historiques sur les explorateurs ou en exposés sur les lois implacables de l’évolution. Verne le fera avec un sens poétique qui enchantera plus d’un amoureux de cartes et d’estampes. Que l’on se souvienne des « hyalles tridentées à nageoires jaunes et coquilles transparentes, des pleurobranches orangés, des aplyxies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles et des acères charnus » (Vingt milles lieues sous les mers) ou des « murailles de sardoine, banquises de rubis, aiguilles d’émeraude, colonnades de saphirs profondes et élancées comme des forêts de sapins, icebergs d’aigues-marines, girandoles de turquoises » (L’Etoile du Sud).

Mais le Voyage ne peut se contenter de cette comptabilité, même agrémentée de signifiants ésotériques et d’inventions prodigieuses dans un temps « où tout est arrivé déjà ». L’objet ultime de la quête est de traverser la diversité infinie de la réalité pour rejoindre le réel qui est tapi sous le foisonnement des apparences. Cette quête de la Substance Primordiale, du Point Suprême et de l’Age d’Or conjugue la volonté de maîtrise moderne au désir ancestral d’immersion dans le flux primordial. Le Nautilus est autant une merveille technologique qu’un bateau ivre[6] qui sombrera après s’être longuement baigné dans le Poème de la mer.

Si l’on soumet les récits à une lecture systématique, on ne peut qu’être frappé par la récurrence d’une conception qualitative de l’espace et du temps, très différente de l’étendue géométrique et de la temporalité neutres des modernes. Cette conception vient modifier le projet explicite « d’asservissement généralisé de la nature » et transformer le Voyage en quête du sacré, c’est-à-dire de ce qui est séparé, interdit, impossible. L’approche de cette zone où s’opérera la révélation ultime – dramatique ou subtile – se marque souvent par une destruction des artifices de la maîtrise technique, un brouillage de l’espace et un recul dans le temps. Axel et le professeur Lidenbrock se perdent dans le labyrinthe des cheminées qui mènent au Centre de la terre, Hatteras et son équipage s’égarent dans l’effroyable chaos des terres hyperboréennes, les aérostiers de Cinq semaines en ballon abandonnent toute forme de repère au milieu du désert…

Une fois le dédale franchi, le héros vernien subit souvent une régression temporelle au fur et à mesure qu’il s’approche de l’objet de sa quête, quelle que soit la nature de celle-ci. Il retrouve d’une manière ou d’une autre un temps primordial et fondateur, à l’échelle de la planète, du cosmos ou de son histoire personnelle. Tel le capitaine Nemo, « immobile et comme pétrifié dans une muette extase », en contemplant les ruines sous-marines de l’Atlantide où il « venait se retremper dans les souvenirs de l’histoire et revivre de cette vie antique ». Ce qui lui vaudra cette singulière remontrance de l’ingénieur Cyrus Smith dans L’Ile mystérieuse, « Capitaine, votre tort est d’avoir cru qu’on pouvait ressusciter le passé, et vous avez lutté contre le progrès nécessaire ».

La double nature des îles

L’île est fréquemment le lieu paradigmatique de cette révélation, si l’on veut bien donner au topos insulaire une signification plus étendue qu’une simple portion de terre cerclée d’eau. Comme l’écrit Marthe Robert au sujet de Robinson Crusoe, « l’île est comme le point nul de la création, et par là même le lieu idéal d’un grandiose recommencement ». Le cas du Voyage au centre de la terre est évidemment emblématique, l’accès au Centre s’effectuant dans l’île par excellence qu’est l’Islande. Mais le thème insulaire est omniprésent dans les romans de Verne, y compris dans Michel Strogoff où Irkoutsk assiégé par les « hordes barbares » est atteint en naviguant sur un glaçon après la traversée du lac Baïkal…

Modernisme manifeste et archaïsme latent s’y superposent comme deux manières distinctes mais solidaires de rêver la toute puissance de l’homme dans ce monde. La première consiste à montrer son pouvoir grandissant face à la nature, grâce aux ressources de la science et de l’industrie, et l’image la plus éloquente est sans doute l’île totalement conquise et maîtrisée au milieu de laquelle l’homme trône en souverain absolu. La seconde manière, au contraire, est une recherche du Paradis perdu d’avant l’Histoire, ce moment où le monde était encore imprégné de l’énergie aurorale dans laquelle le héros souhaite s’immerger. Ici aussi va surgir l’image de l’île, mais cette fois complètement dénudée, minérale et élémentaire comme aux premiers jours du monde. Ainsi, l’île est chez Verne autant le support d’une préfiguration du destin futur de l’humanité que le lieu d’une régression vers les origines.

Et c’est sur une île que va se clore symboliquement l’aventure des Voyages extraordinaires, une île située dans cet « archipel extrême » de la Terre de feu qui sera le lieu de deux romans écrits quelques années avant la mort de Jules Verne : En Magellanie et Le Phare du bout du monde. Chacun des romans comportera une vision du rarissime rayon vert, le dernier faisceau lumineux projeté par le soleil avant de disparaître dans la mer. Son statut est similaire à celui des autres figures de l’absolu présentes dans les Voyages, bien que moins dramatique et plus évanescent. Sa vision très fugitive nécessite des conditions météorologiques précises, comme la pureté absolue de la ligne du ciel et de l’eau.

Rayon vert Léon Benett

Le Rayon-vert (illustration de Léon Benett)

Ce « suprême rayon d’un vert paradisiaque » a fait l’objet d’un récit éponyme plus ancien, Le Rayon-Vert[7], dans lequel l’auteur des Voyages nous livre les qualités qu’une légende écossaise lui prête : « Son apparition détruit illusions et mensonges ». Il constituera le point d’appui de la certitude pour répondre à l’interrogation de son héroïne sur son destin amoureux. Dans un monde désenchanté où Dieu s’évanouit lentement, l’univers des Voyages est plus travaillé par une mythification des forces cosmiques que par la tradition monothéiste.

Comment ne pas remarquer l’analogie entre cette scène du dernier rayon solaire et l’étonnante sculpture en demi-sphère figurant sur la tombe de Verne au cimetière de La Madeleine à Amiens : un homme émergeant du cercueil après avoir déchiré son linceul, le bras tendu à la verticale vers le ciel comme un dernier défi ou une ultime manifestation de sa présence et de son oeuvre. Elle présente une similitude quasi totale avec l’image du capitaine Nemo au Pôle Sud, le bras levé face à l’astre du jour qui s’enfonce dans la mer avant la nuit polaire, et s’écriant « Adieu, soleil ! ».

Bernard De Backer, 2005

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Complément du 11 avril 2020. Jules Verne sur France culture, de nombreuses émissions.

Complément du 22 mars 2019. Le Monde publie les « Voyages extraordinaires » avec les illustrations d’origine.

Jules Verne en mouvement perpétuel. Quatre « Voyages extraordinaires » entrent dans « La Pléiade ». C’est l’occasion de jeter un oeil neuf sur ce qui animait l’inépuisable écrivain.

Bibliographie

Barthes R., « Nautilus et Bateau ivre », in Mythologies, Seuil, 1957
Bouvier N., Le Poisson-Scorpion, Gallimard, 1982
Butor M., Le Point Suprême et l’Age d’Or à travers quelques œuvres de Jules Verne, in Répertoire I, Minuit, 1960
De Backer B., Utopie et historicité chez Jules Verne, Faculté des sciences politiques et sociales, UCL, 1977
Dekiss J.-P., Jules Verne l’enchanteur, Editions du Félin, 2002
Dekiss J.-P., Jules Verne, le rêve du progrès, Gallimard, 1991
Mellano G., « De Vingt mille lieues sous les mers au Bateau ivre. Naissance d’un poème », in L’écho des étudiants, Montpellier, décembre 1943 – janvier 1944.
Robert M., Roman des origines et origines du roman, Grasset, 1972
Tadie J.-Y., Regarde de tous tes yeux, regarde !, Gallimard, 2005
Vierne S., Jules Verne et le roman initiatique, Les éditions du Sirac, 1973

Notes

[1] D’autres classifications existent : romans de l’eau, de l’air,  du  feu, de la terre, de l’or…

[2] Edité en 1994, Paris au XXsiècle fera la une du Monde des livres avec un long article de B. Poirot-Delpech.

[3] Il s’agit des titres suivants : Le volcan d’or, Le Secret de Wilhelm Storitz, En Magellanie, Le Beau Danube jaune, La Chasse au météore et Le Phare du bout du monde.

[4] Rappelons qu’une bonne partie des Voyages Extraordinaires a d’abord été publiée en feuilleton dans le Magasin d’éducation et de récréation.

[5] On reconnaît ici l’influence déterminante de l’auteur d’Une descente dans le Maelström, Edgar Poe.

[6] Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud (1871) aurait été inspiré de Vingt mille lieues sous les mers (1869) et de reportages parus dans Le Magasin pittoresque, publication populaire qu’appréciait Rimbaud enfant. On trouve plusieurs correspondances entre le Bateau ivre et Vingt mille lieues sous les mers, comme les « noyés pensifs » que les prisonniers du Nautilus aperçoivent après le sabordage d’un navire par le Capitaine Nemo ou la mer « lactescente », également présente dans le récit vernien. Cette hypothèse très probable éclaire d’un jour ironique l’opposition tranchée que voulait tracer Roland Barthes entre « Nautilus et Bateau ivre ».

[7] La révélation au public du phénomène du rayon vert a fait la célébrité du roman. Il était pratiquement ignoré avant 1882, hormis quelques rapports d’observateurs restés confidentiels. Remarquons que, outre les îles de la Terre de feu, le rayon vert n’apparaît que dans les deux romans « écossais » : Les Indes noires et Le Rayon-Vert. La lignée maternelle de Verne était originaire d’Ecosse où Jules fit son premier grand voyage maritime en 1859. Le rôle très important du regard dans les Voyages extraordinaires mériterait un plus long développement.

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