L’Heure du Tigre

UTAMARO-Chushingura

Utamaro, 忠臣蔵 (source Wikimedia commons)

Et ils se taisent, car l’on ôta
les cloisons de leur esprit,
et l’heure où on les comprendrait
s’ébauche et disparaît.

Rainer Maria Rilke, Les fous

La voiture filait vers Laeken, par des confins peu familiers de ses passagers. Au-delà du canal strié de vaguelettes, séparant les deux rives de la ville, les voyageurs virent la vaste zone boisée du Palais bordant les quais, les avenues circulaires contournant le séjour muré du souverain. Le véhicule avait roulé le long de boulevards, emprunté des rocades, traversé de nombreux croisements et rails de tramways, longé grues et péniches après un large pont de pierre, puis des arbres crépitant de verdure en ce mitan d’avril.

Emportés par le tournis, les deux automobilistes conversaient sans modération : elle, la conductrice, légère, s’exprimant par saccades et avalant ses mots ; lui, le passager, faussement sagace, un peu lourd et feignant la maitrise de soi. Ils s’étaient égarés à plusieurs reprises, d’abord du côté de la Basilique et de ses larges avenues, ensuite aux approches de la Tour rouge à six étages, une fantaisie de l’ancien roi à la barbe blanche. Ajoutant à la confusion, un étrange défaut du moteur donnait l’impression que le véhicule était en permanence poursuivi par des ambulances avec sirènes et gyrophares.

Enfin, alors qu’ils se trouvaient à deux doigts de leur destination, une méprise les avait projetés sur une bretelle d’autoroute. Familier des cartes et des chemins, le passager cherchait un peu naïvement la position du soleil pour orienter leur course ; toujours en mouvement dans son véhicule désordonné, la conductrice se fiait aux noms des panneaux routiers, sans considération pour la rose des vents. Ils finirent par retourner sur leurs pas en traversant l’autoroute sur un nouveau pont de béton, poursuivirent un peu trop loin en direction de Paris, puis virèrent encore de bord à trois-cents soixante degrés pour revenir vers une sortie qui leur avait échappé.

L’Atomium étincelait dans la lumière déclinante ; ils stationnèrent non loin des sphères de métal, en dessous de pins sylvestres. Elle trifouilla ses clés attachées à un ours en peluche. Gagné par l’angoisse et un étrange grésillement dans les tympans, il sentit sa mémoire lui échapper affreusement. Mais il reconnaissait encore les lieux : la Tour n’était pas très éloignée. Les deux voyageurs coururent comme des enfants pour traverser la voie rapide, longèrent des arbres maladroitement taillés à la japonaise, et finirent par trouver l’entrée de l’exposition.

La salle était sombre, peut-être plus que d’ordinaire pour préserver la collection précieuse du Musée. Il se fit savant et disert devant les images, elle courba humblement sa mince et haute silhouette à hauteur des vitrines. L’artiste était un des plus grands créateurs d’estampes d’Edo, familier de Yoshiwara, un quartier d’esthètes, de débauchés, de geishas et de prostituées où l’impermanence du monde se redoublait de la fugacité du plaisir. C’était un peintre du « monde flottant » – femmes gracieuses aux chignons acrobatiques, enfants joufflus, créatures subtilement drapées, théières posées sur de petits feux de braise, crabes et éventails. Ils admirèrent des kimonos tachetés comme les toisons des félins, des paravents translucides, de rares objets de bois et de bambou.

Puis vint la salle des heures. L’exposition se nommait « Les douze heures des maisons vertes et autres beautés ». A cette époque, avant la restauration de Meiji et l’adoption du calendrier grégorien en 1873, la journée ne comptait que douze heures au Japon. L’artiste avait peint une estampe pour chaque heure, portant le nom d’un animal. Il faisait chaud, elle se sentit vaciller, chercha à s’asseoir après l’Heure du Rat et celle du Bœuf. Dans ce coin du musée, de petits bancs rouges avaient été disposés face aux gravures. Ils étaient étroits et brillants comme des boucliers vernissés. En cet endroit précis, une belle estampe – celle choisie pour l’affiche de l’exposition – figurant deux femmes était suspendue à la gauche d’un pilier blanc. La première fumait une pipe d’opium très fine et la seconde tenait un cahier, près d’un brasero et d’une théière. Il était nécessaire de s’asseoir à l’extrémité du banc pour bien voir la scène.

Alors qu’elle se trouvait au bord du vide, il se rapprocha au plus près, sentit la douceur de son épaule droite, la rondeur de sa jambe et l’angle de son pied. Comme l’image les fixait sans sourciller, il appuya légèrement son corps contre le sien ; elle ne pouvait plus bouger, sous peine de choir du banc. Ils demeurèrent ainsi pendant de longues minutes, leurs silhouettes presque soudées, les yeux grands ouverts sur l’estampe. Sa main finit par se détacher de son corps un peu oblique et vint se poser sur son épaule gauche. Il perçut le glissement du tissu vert sur sa peau, un léger soubresaut ponctué d’un murmure de surprise ou de soulagement. Du coin de l’œil, il capta son visage rose vif, ses yeux effarés après avoir abandonné l’estampe.

L’œuvre se nommait L’Heure du Tigre. C’était celle de sa naissance, un petit matin avant l’aube dans la commune où vivait la conductrice, et – comme elle le lui confia plus tard – le moment d’un rêve angoissant qui la visitait parfois. Elle y rencontrait un tigre contre lequel elle se blottissait, mais dont elle appréhendait le réveil menaçant. En écoutant cette confidence, le passager se souvint subitement d’un de ses songes récurrents où il marchait seul dans la campagne et tombait nez à nez avec le même félin. Ils se levèrent du banc, s’enlacèrent, immensément allégés mais débordés par leur audace, passèrent devant l’Heure du Lièvre puis celle du Dragon, quittèrent le musée et s’égarèrent à nouveau sur le chemin du retour.

Une autre heure survint dans un village éclaboussé de lumière. Assis à l’ombre de marronniers, face à une vieille maison de marchand et adossés à une église de briques, ils furent ravis par leur présence. Un rayon les toucha, brûla leur peau, pénétra leur corps et plongea dans leur mémoire. Ils ne purent que sourire très légèrement, serrer leurs mains d’os et de veines, caresser leurs bras et leurs épaules sous l’étoffe. Ils murmurèrent quelques mots pour se donner du corps, savourer le grain de leur voix. Elle le quitta un instant ; il demeura, incendié et perplexe, le regard perdu sur son siège vide. Un sifflement grésillait à nouveau dans ses tympans. Son corps semblait comme retourné en lui-même, telle une proie lacérée par un fauve expirant en goûtant le sel muet de la vie.

Bernard De Backer, 2013

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