Les revenants

Terlanen

Maison japonaise à Terlanen (photographie de l’auteur)

On ne trouve pas dans les jardins japonais des amants couchés dans l’herbe ou se baignant dans la fontaine. […] Ces lieux stricts et délicats sont faits surtout pour être contemplés de l’intérieur d’une maison aux parois mobiles, assis, jambes croisées sur le rebord du parquet lisse, et laissant en soi s’absorber le crépuscule ou le clair de lune.

Marguerite Yourcenar, « Bosquets sacrés et jardins secrets », Le tour de la prison

 

Lorsqu’il marchait dans ces parages, à l’orée d’un bois clairsemé qui longeait une petite rivière, il cherchait la maison et pensait qu’il ne la retrouverait jamais. Il se remémorait une étroite bâtisse, isolée au bout d’une route, construite de briques, couleur sang de bœuf, auxquelles s’agrippaient de vieux lierres. Dans ses souvenirs, la route se transformait aussitôt en chemin de terre, puis pénétrait dans une forêt de hautes frondaisons tapissée de fougères ; un raide sentier latéral grimpait vers quelques landes au flanc d’une colline scellant la vallée. Des roucoulements de tourterelles et des criaillements de faisans perçaient parfois le silence de la combe.

Deux femmes vivaient autrefois dans la maison disparue. L’une, sagace, avait des yeux gris cerclés de lunettes et arborait un fin sourire complice, voilé par les volutes de cigarettes ; l’autre, plus jeune et sportive, était une activiste portant cheveux courts et proférant des propos engagés. C’était son amie, une cinéaste au regard vivace, qui l’avait emmené en moto vers la retraite forestière où les deux femmes séjournaient les fins de semaine. Les deux visiteurs y avaient pris des habitudes, passaient des soirées avec le couple, évoquant de lointains voyages, l’histoire de l’art, « la religion qui aliène », la lutte des femmes, les sorcières « comme les autres »… L’aînée, professeure de dessin, était un mélange de sagesse stoïque – Zénon et Hadrien comptaient parmi ses références – traversée de bouffées d’angoisse qui la faisait crisser des dents à l’approche de chaque rentrée scolaire. Elle épongeait ses anxiétés saisonnières à grand renfort de cigarettes et de vin. Ses propos étaient souvent ponctués de quintes, alors que sa compagne aux joues écarlates, qui écrivait dans Voyelles (comme la cinéaste), allait et venait, bricolait, chargeait le feu, préparait le repas. Leur liaison était discrète ; il se souvenait d’une seule fin de soirée où les deux amantes s’étaient enlacées. Lui-même, un peu gauche, se sentait en confiance dans cette atmosphère sylvestre et discrètement saphique.

Bernard De Backer, 2014

 

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