Le silence des organes

Pancreas Gray 1918

Pancréas et organes voisins, Henry Vandyke Carter, 1918 (source Wikipedia)


La santé c’est la vie dans le silence des organes

René Leriche, chirurgien spécialiste de la douleur
Discours au Collège de France, 1936

Ce mardi quatorze mai deux mille dix-neuf, en fin après-midi, la forêt verdoyait dans le chant discret des oiseaux et le martèlement des pics. Un soleil oblique projetait les ombres noires des hêtres sur un lacis de fougères et de ronces. Nous étions en début de semaine, de rares promeneurs déambulaient dans la végétation en effervescence. Un cycliste traversait cette quiétude heureuse. Il avait décidé de parcourir une trentaine de kilomètres en boucle, descendant d’abord à travers la forêt vers l’ancien monastère du Rouge-Cloître situé dans une vallée entre deux larges étangs, avant de remonter ensuite vers son domicile urbain.

Réveil

Il mangea chez lui, face à la fenêtre de sa cuisine qui donnait sur les arbres des jardins voisins. Deux havres de lumière et de silence se succédaient dans la paix du soir. Puis vint la nuit, bercée d’une légère ivresse procurée par quelques verres de vin qui calmaient ses jambes douloureuses. Il ne savait plus quand il s’était endormi, mais bien ce qui l’avait réveillé : une douleur au ventre, comme celle d’un sabre qui déchirait ses entrailles jusqu’à la colonne vertébrale. Naïvement, il pensa au repas qui ne voulait pas « passer » et il fut en effet bientôt contraint de le faire rejaillir par où il était entré. Il s’était recouché après cette pénible tâche qui l’avait momentanément soulagé. Mais la douleur avait repris de plus belle, quelques minutes plus tard, et il courut à nouveau vers la salle d’eau. En sortant, la tête embrouillée par le sommeil et la douleur, il trébucha sur une marche et sa tête heurta le sol. Des jets de sang éclaboussèrent le carrelage.

Après avoir enrobé sa tête d’un essuie éponge qui se coloriait de rouge, il se coucha pour retrouver son souffle, donner du repos à son corps. Il avait déjà oublié la chute et le sang lorsque il se réveilla à l’aube. Son ventre était toujours douloureux. Ce fut son médecin appelé en urgence qui, voyant sa tête enrobée dans l’essuie taché de sang alors qu’il lui ouvrait la porte l’air hagard, appela l’ambulance. Il entendit la sirène hurler sous sa fenêtre un quart d’heure plus tard et eut à peine le temps de ramasser quelques affaires de toilette pour les enfourner dans son petit sac à dos. Ceci avant d’être saisi par deux hommes qui le poussèrent sur une civière à même le trottoir. Il se souvient des violentes embardées de l’ambulance dans les petites rues qui montaient vers l’hôpital, en pleine heure de pointe. Puis, des urgences, de cette lumière crue au-dessus de la tête, et de ces mots qui tombèrent comme un double verdict : « Il a eu une commotion cérébrale, il faut faire un scanner du cerveau avant celui du ventre ».

Comment était-il passé en une nuit de la forêt paisible aux urgences hospitalières ? Un médecin mal rasé lui cousait déjà cinq points de suture sur le front ; il fut ensuite transporté vers un autre scanner qui lui « découpa » le ventre en lamelles, après l’injection d’un liquide chauffant. Un conciliabule de blouses blanches décida de l’hospitaliser dans le service de médecine interne, sans lui demander son avis. Inutile de le garder encore aux urgences ; on savait maintenant que le drame se déroulait dans son ventre. Poussé sur une chaise roulante, il entra dans une grande chambre claire où reposait un homme, attaché à son lit et murmurant en langue espagnole. Deux femmes le veillaient et tirèrent bientôt le rideau séparant les alcôves. Le cycliste n’était pas victime d’une simple indigestion ; il portait déjà un pyjama et on lui transperça les veines du bras droit pour installer des perfusions. Bientôt, sous l’effet de la morphine, il se sentit partir loin de la douleur, dans l’imaginaire qui le tenait à son insu.

Métamorphoses

Ce voyage était imperceptible, car il se nouait de manière subtile à la vie éveillée, à la conscience qu’il avait toujours eue de lui-même et à sa mémoire du passé. Ainsi, lorsqu’il fermait les yeux, un paysage s’ouvrait doucement à sa perception qui lui rappelait les films de Terrence Malick, des tableaux romantiques ou certains cinéastes anglais de la fin du XXesiècle, qu’il affectionnait. Des promeneurs passaient sous ses yeux, au bord d’un fleuve ou d’un rivage, et lui faisaient signe de les rejoindre. Il ouvrit les yeux avec joie et ne vit soudain plus rien d’autre qu’un évanouissement des silhouettes. Un peu plus tard, des dizaines de messages électroniques tombaient comme par magie sur son ordinateur imaginaire, tous plus laudatifs les uns que les autres. Mais ils disparurent dès qu’il tentait de les lire avec attention. Il se sentit pris entre deux mondes moqueurs qui rongeaient ce qui lui restait de liberté.

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Caspard David Friedrich, Les Âges de la vie, 1835 (source Wikipedia)

Puis vint la vie quotidienne de l’hôpital : les infirmières y étaient quelquefois sévères, raides ou indifférentes, les assistants un peu distraits, les médecins rares et sérieux, toujours par paires avec les mains nouées derrière le dos. Le cycliste ne comprenait pas bien ce qui lui arrivait, car on lui parlait d’un organe qui lui était inconnu : le pancréas. Il ne savait comment mémoriser ce nom qui lui échappait sans cesse, sinon en pensant à l’icône du Christ Pantocrator qu’il avait vue dans une église de Kiev. Ses souvenirs de grec lui donnaient à penser que cet organe avait le pouvoir sur toute la création de son misérable corps.

La famille de son voisin de chambrée était très présente, parlait fort pour se faire entendre du patient en mélangeant le français et l’espagnol. Ils venaient des Asturies et avaient un pied dans chacun des deux pays. La nuit, le malade hurlait par saccades lorsqu’il se réveillait et se découvrait attaché à son lit. Il portait des langes et était alimenté par sonde. Le cycliste avait heureusement pensé à prendre des boules Quiès, comme il en avait l’habitude dans les refuges de montagnes ou autres chambrées collectives. Mais le silence n’était plus celui de la forêt lumineuse, les repas lui semblaient insipides. Il réalisa bientôt, par des bribes de conversation familiale, que son voisin était à l’agonie.

Le cycliste se rendit compte que son estomac ne fonctionnait plus comme avant. Bien entendu, à force d’être allongé toute la journée, prisonnier de ses tuyaux et de sa fatigue, son corps ne se dépensait pas. Il avait donc moins faim. Mais il se passait autre chose : la nourriture, une fois franchi le pharynx, semblait stagner dans les profondeurs. Elle ne passait pas le cap des organes et ne sortait plus par la voie habituelle. Bien pire, elle remontait lentement vers où elle était venue. C’est ainsi qu’il fit connaissance des nausées, ces chavirements du corps et de l’esprit qui font oublier tout le reste.

Il ne lui restait plus qu’à se diriger finalement vers les toilettes, une fois de plus. Le chemin lui semblait long et l’acide remontait par bouffées vers sa bouche. Il fut tenté de prendre un de ces ustensiles en carton en forme de haricot pour parer au plus pressé. Ils étaient disposés ça et là, ce qui indiquait la fréquence du phénomène en milieu hospitalier. Mais sa dignité et sa célérité l’emportèrent : il se pencha enfin sur la cuvette des WC et, après une seconde de profond dégoût, déversa des flots de nourriture liquide suivis d’une mélasse verte, puis noire. La seconde était sans doute composée de déchets organiques et de sang digérés, comme le lui dira son médecin.

Mises en examens

Il était temps de voir clair dans ce corps malade, et le concile des médecins ordonna une série d’examens qui se succédèrent jour après jour. On ne pourra pas tous les nommer, mais le premier d’entre eux était sans conteste l’examen du sang. Chaque matin avant le petit-déjeuner et son café anthracite (le même que celui servi avec le repas du soir), l’ancien cycliste assis transformé en patient couché entendait le bruit familier de la « charrette à prélèvements ». C’était comme l’approche de Dracula dans les couloirs sombres du château. À peine réveillé d’un sommeil lourd, ponctué des cris d’agonie de son voisin et lui-même perclus de douleurs diffuses dans tous ses membres, il vit arriver l’infirmière diabolique qui allait le piquer. Sa charrette comportait plusieurs étages, une kyrielle de petits tubes à embouts colorés, des aiguilles à profusion et un nombre appréciable de pansements.

L’opération commençait, après la pose experte d’un garrot coloré, par la « recherche de de la veine ». Elles étaient encore bien vaillantes pour s’offrir gonflées et accessibles en début d’hospitalisation. Puis vint l’enfoncement délicat d’une fine flèche de métal dans la veinule de sang foncé, suivi du pompage du liquide dans des fioles plus ou moins nombreuses. Dans certains cas, c’étaient les deux bras qui étaient sollicités simultanément, car il fallait faire des  cultures pour détecter l’une ou l’autre bactérie. Si l’opération marchait souvent du premier coup, la succession des prélèvements commença à user le stock de veines disponibles et il y eut quelques ratés après deux semaines. On lui piquait aussi quotidiennement le ventre, ainsi que le bout des doigts pour vérifier son taux de sucre dans le sang, son pancréas produisant moins d’insuline. Enfin, face à l’abondance des besoins de son corps qui ne pouvait plus se nourrir normalement, il fut décidé de faire une perfusion à la base du cou – par la « voie centrale » – ce qui implanta un tube de plus sur le corps du malade. Comme son sang n’était pas assez saturé en oxygène, on lui glissa deux petits tuyaux transparents dans les narines.

Bien entendu, il y eut encore des scanners, des radios, des échographies, des résonances magnétiques et autres formes d’imagerie médicale qui nécessitaient parfois le transfert dans un autre hôpital, toutes sirènes hurlantes. L’affaire était sérieuse et il apprit bientôt qu’il était atteint d’une « pancréatite sévère avec complications ». Ce diagnostic intervint après un examen envahissant, une gastroscopie sans anesthésie, durant laquelle on lui introduisit un tuyau dans la gorge qui s’enfonça loin dans ses entrailles. Il devinait le médecin qui manœuvrait le tuyau muni d’une caméra et observait les images sur un ordinateur. Une infirmière africaine le tenait doucement dans ses bras.

On constata que l’estomac ne communiquait presque plus avec les intestins, le duodénum étant « substénosé », ce qui expliquait la remontée quotidienne des flux gastriques vers la bouche et les vomissements après chaque repas. C’était cela, une des  complications de la pancréatite, qui avait affecté les organes voisins lors de son expansion. Il ne restait plus qu’à le nourrir par tuyaux, certains dans les veines et – un peu plus tard – par le nez selon la méthode dite du « gavage ». En attendant, il fallait pomper l’acide gastrique en lui enfonçant un gros tube dans l’estomac, qui ressortait par le nez pour remplir une poche suspendue au perroquet surchargé. Son équipement était quasiment au complet et il lui fut évidemment de plus en plus difficile de marcher dans les couloirs de l’hôpital. Les antibiotiques achevèrent doucement de tuer sa faim que son immobilité avait déjà compromise et le duodénum rendue très problématique. Peut-on éprouver de l’appétit pour le liquide d’un Baxter ?

Son voisin allait lui aussi de moins en moins bien, mais dans un registre beaucoup plus grave. Les médecins et la famille n’avaient plus beaucoup d’espoir, et l’on décida de le déplacer dans une autre chambre. Le cycliste se retrouva seul, plongé dans un soudain silence que ne venait peupler aucun chant d’oiseau ni bruissement de roue. Ses pensées se tournèrent alors vers les images qu’il avait vues des hôpitaux en Syrie ou au Yémen, vers les blessés et les malades terrés au milieu des bombardements, leurs douleurs décuplées par le tonnerre des canons et des avions qui les visaient.

Fausses sorties

Les deux médecins paraissaient curieusement optimistes et lui firent espérer une sortie « dans une petite semaine », un espoir qui fût démenti à deux reprises. Il restait coincé, maigrissait à vue d’œil et vit arriver un nouveau voisin à la tombée de la nuit. C’était un Nigérian ventripotent, portant une petite valise métallique, suivi d’un jeune homme chargé de bagages qui semblait être son aide, voire son garde du corps. Enfiévré et fatigué comme il l’était, le cycliste imaginait qu’il s’agissait d’un trafiquant qui trimbalait des diamants ou des dollars dans sa valisette blindée. La nuit, sans doute, des hommes cagoulés et armés jusqu’aux dents viendraient s’emparer du magot et tuer tous les occupants de la chambre, lui compris. Il fut saisi par la peur mais ne pouvait bouger au milieu de tous ses tuyaux. Ce n’est qu’à deux heures du matin qu’il releva le rideau pour demander à son voisin de couper le son de la télévision, qui diffusait un match de catch après un feuilleton américain sur le trafic de voitures en Pologne. Avant cela, les trois portables de l’homme d’affaires n’avaient cessé de sonner toute la soirée.

Malgré les frais afférents, le pancréateux décida de prendre une chambre individuelle pour ne pas cumuler les douleurs de la maladie avec l’inconfort bruyant du voisinage. Ceci non sans faire la connaissance du Nigérian le lendemain matin. L’homme se disait insomniaque et travailler plus de vingt heures par jour. Le jeune homme était son plus jeune fils. Il fallait donc bien partir pour ne plus subir cette activité permanente, la télévision étant sans doute comptabilisée dans les heures de travail. Il se retrouva de nouveau seul dans une chambre qui lui semblait immense, pourvue d’une douche. Le silence facilitait l’introspection ; il subissait les effets mentaux de la maladie qui lui firent revenir toute son existence à l’esprit, et anticiper la fin qui s’approchait en sourdine.

Il pensait que sa vie avait été une sacrée tourmente, dont il n’avait confié que certains paramètres à quelques confidents. Son enfance avait été tiraillée entre un père intraitable et une mère craintive, son adolescence perturbée par des pulsions contradictoires, sa jeunesse plongée dans l’isolement malgré son engagement politique de quelques années, sa carrière compliquée. Le reste du temps avait été consacré à survivre et à tenter de modifier certains traits de sa nature, sans succès notable. Son pancréas s’était réveillé dans un de ses moments de bonheur peu fréquents. La maladie et l’immobilité aident certains à voir leur vie en face. Et ce qu’il vit dans le miroir de sa petite salle de douche, c’était un homme pâle, ridé et mal rasé, les cheveux long et le corps décharné.

Etant donné la gravité de son mal, qui aurait pu lui coûter la vie (« Vous l’avez échappé belle », lui dira-t-on), des médecins parmi ses connaissances s’inquiétaient de l’hôpital où il se trouvait, une clinique de quartier qui manquait d’équipements et de soignants spécialisés. Il avait déjà dû prendre une ambulance à plusieurs reprises pour se rendre dans un autre établissement, celui où il se trouvait ne disposant pas des instruments nécessaires. Ne faudrait-il pas se rendre dans un hôpital universitaire en expliquant les raisons aux deux médecins qui venaient le voir avec les mains derrière le dos ?

Il hésitait, car il n’avait guère envie de quitter cette nouvelle chambre confortable. Il était envahi d’une langueur provoquée par la faiblesse physique et morale, la douleur au ventre et des poussées de fièvre. Affronter les deux médecins l’embarrassait : comment leur expliquer qu’il voulait leur fausser compagnie sans les vexer ? Enfin, il lui faudrait faire la connaissance d’un nouvel environnement, d’autres équipes de soignants. Comme s’il fallait tout recommencer. Mais un nouveau scanner plus alarmant fit tomber la décision : il devait absolument être pris en charge par une équipe de plus haut niveau, capable de faire face à l’aggravation de la maladie par extension de ses dégâts internes.

Départs

Ils étaient trois dans la voiture de sa compagne qui le soutenait admirablement depuis le premier jour. Elle était venue chercher son cycliste, provisoirement délivré du perroquet et des tuyaux. Une place l’attendait dans le grand hôpital universitaire où un médecin spécialiste avait été mis au courant de sa situation difficile. Comme il venait d’un réseau hospitalier concurrent, réputé « socialiste » ou « laïc », il fut mis en quarantaine dans une chambre isolée pour éviter toute propagation bactérienne – et non pas idéologique, bien entendu. Les infirmières portaient des gants bleus, des masques blancs et des filets jaunes sur leurs vêtements. Le changement de réseau amena un renouvellement des examens, des prises de sang quotidiennes et de toutes les formes d’imagerie médicale. Mais il se sentit davantage en confiance, la culture hospitalière étant plus attentive aux patients.

Le temps de l’observation et du diagnostic était maintenant passé, il fallait passer à l’action pour éviter une propagation des dégâts et rétablir la santé. Rien de mieux que de nouvelles gastroscopies pour nettoyer les bas-fonds de son ventre, mais cette fois avec anesthésie totale. C’est ainsi qu’il devint familier de l’ascenseur qui descendit son lit au sous-sol, et ceci à trois reprises. Des personnages habillés de bleu et écoutant un rock garage l’attendaient dans la salle d’anesthésie. C’est avec un humour déjanté qu’ils lui mirent un masque sur le visage, en corrigeant le patient qui pensait que le produit anesthésiant lui serait insufflé par le nez. C’était le perroquet, encore lui, qui servirait de support au liquide qui pénétra dans sa veine et l’endormit aussitôt. Il se réveilla une seconde plus tard, sans aucune conscience des deux heures qui venaient de s’écouler. Son premier geste était à chaque fois de tâter son nez pour voir si on avait enlevé la sonde gastrique ou modifié son épaisseur. Après une dizaine de minutes dans la « salle de réveil », il était reconduit dans sa chambre de quarantaine par le même ascenseur.

Les jours et les semaines du cycliste passèrent, d’examen en examen, nourri par perfusion et sans appétit ni autre soulagement corporel décent. Il serait impossible ou fastidieux de raconter son long séjour, ses espoirs et ses déconvenues, et surtout l’ennui abyssal qui s’empare d’un humain couché à longueur de journée face à un plafond blanc. En dehors des nombreuses visites amicales, parfois inattendues, qui lui réchauffèrent le cœur, il méditait sur les multiples désordres qui étaient consignés sur les protocoles médicaux. Ils étaient destinés à son médecin traitant, mais il en avait reçu copie : pancréatite sévère avec complications, anémie, risque cardiaque élevé, déficit d’oxygène, pneumonie, cholestérol excessif, début de diabète… Comment son corps amaigri pouvait-il supporter tout cela ? Sans compter l’énorme poche jaunâtre qui, tel un organe tutélaire suspendu au sommet du perroquet, le nourrissait par la « voie centrale » à la base de son cou.

Après une quatrième gastroscopie, les bas-fonds semblèrent suffisamment nettoyés que pour espérer une lente remise en route. Il fallut cependant encore le nourrir par une sonde étroite qui traversait son estomac, se frayait un chemin à travers le duodénum rétréci et allait déverser un épais liquide bistre dans ses intestins. En espérant que ce côté inférieur de la machine digestive reprenne aussi du service, ce qui était loin d’être gagné. Il fut enfin atteint de quelques fortes poussées de fièvre, appelant un renfort de prélèvements sanguins pour effectuer de nouvelles cultures afin de démasquer la bactérie coupable.

Un matin, jour de son anniversaire salué par un joli pas de danse de deux infirmières, le médecin vint lui dire soudainement qu’il pouvait quitter l’hôpital. Il n’en revenait pas et demanda humblement de rester encore vingt-quatre heures, pour être certain qu’il allait vraiment mieux. Ce qui lui fut accordé. Mais une semaine après sa sortie, il fut pris de fièvres qui nécessitèrent un nouveau séjour, sans que l’on puisse en identifier la cause. Il resta une semaine à l’hôpital, enfiévré chaque après-midi et attendant l’arrivée nocturne du paracétamol salvateur, suspendu au perroquet avec le reste. Celui-ci activé, une bouffée de chaleur l’inondait de sueur. La molécule bienfaisante terrassait la fièvre en une trentaine de minutes, le laissant délivré pendant une demi-journée, plongé dans l’espoir que cette étrange maladie était arrivée à son terme. Puis tout recommençait le lendemain.

Chutes

Les médecins ne trouvèrent pas la bactérie, cause éventuelle du mal, et penchèrent pour l’hypothèse virale. Mais la fièvre sans origine finit par quitter le malade, qui sortit une troisième fois de l’hôpital. C’est alors qu’il réalisa que sa convalescence ne serait pas une remontée linéaire vers la situation antérieure, mais une succession d’avancées et de rechutes, un cheminement compliqué en montagnes russes au-dessus duquel était suspendue la menace d’un retour fulgurant de la maladie.

Rivière Paissac à Paterson

Chute de la rivière Paissac dans la ville de Paterson, New Jersey (source Wikipedia)

Un jour en début de matinée, il fut pris de vives douleurs au ventre – semblables à celles de la première nuit – et il pensa que sa vésicule biliaire avait propulsé une nouvelle pierre dans son pancréas. Il prit un taxi vers l’hôpital et arriva paniqué aux urgences. L’analyse du sang montra que l’organe n’était pas en cause, puis la douleur disparut d’un coup.  Mais un autre jour, ce furent les intestins qui se bloquèrent et le contraignirent à faire appel à un centre de santé local, où un médecin le fit attendre deux heures dans un couloir froid, avant de finalement dégager habilement l’occlusion de manière manuelle.

Les choses semblèrent se rétablir lentement – notamment l’appétit et le goût qu’il avait égarés en cours de route – lorsqu’il chuta une fois de plus dans sa salle de douche. Le sang gicla en trois points de sa tête et l’essuie fut de nouveau mis à contribution. Il tâta son crâne pour discerner une éventuelle fracture, mais il n’y avait que des croûtes de sang. Des vertiges et une immense fatigue le clouèrent au lit pendant une semaine. Il consulta son médecin qui lui recommanda de retourner aux urgences pour obtenir rapidement un scanner du cerveau. L’image, qui lui fut longuement commentée par une neurologue pédagogue, révéla deux hématomes de chaque côté de la tête. Il valait mieux qu’il passe la nuit dans une annexe des urgences pour faire des examens le lendemain matin. Ceux-ci révélèrent une perte auditive, surtout pour la reconnaissance des mots.

Il rentra chez lui, ventre fragile et cerveau ralenti, jambes lourdes et mémoire meurtrie par trois anesthésies générales. C’est alors qu’il eut la prémonition que l’époque de sa vie vécue dans le silence des organes, celle d’avant le quinze mai deux mille dix-neuf, ne reviendrait peut-être jamais plus pour lui.

Bernard De Backer, septembre 2019

3 réflexions sur “Le silence des organes

  1. Quel voyage ! Voyager dans son corps et en sentir toutes les failles… attendre impatiemment d’ y retrouver un corps de plaisir … Heureusement tu as pu avec ton talent habituel transformer cela en écriture qui dit la déroute mais dira bientôt j’ espère la Joyeuse route retrouvée
    Cordialement
    Françoise Lavendhomme

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  2. Bernard, je trouve que tu devrais écrire.
    J’y retrouve des souvenirs vécus il y a longtemps, tu les verbalises, et de belle manière.
    J’y retrouve bien sûr des allusions discrètes que peu comprendront.
    Ton choix de la troisième personne permet à chacun de s’approprier ce récit, de lui faire épouser ses propres lignes de vie…
    Tu as dû rencontrer les mêmes médecins que beaucoup, les mains derrière le dos, les mêmes voisins de chambre, les mêmes infirmières acariâtres ou aides-soignantes danseuses, la douceur calmante des infirmières de nuit, l’irrespect total de la part d’étudiants en fin d’études de médecine, souvent par deux aussi, leur apparente sûreté d’eux-même révélant un désarroi assez perceptible face à la réalité…
    Ce sont donc les mêmes depuis 40 ans ?

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  3. Merci Bernard pour ce récit dont la précision… clinique, contribue à lui donner cette forme étrange de beauté qu’ont les textes nécessaires, dont chaque mot est au service d’une expérience intérieure aussi riche, plus profonde que bien des voyages de l’homme aux organes silencieux.

    Muriel

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