L’arbre qui cache la forêt

Contre plongée Japon BDB

Dans la forêt primaire de Nara, Japon (photographie de l’auteur)

Ces rencontres avec d’autres sortes d’êtres nous forcent à admettre que voir, se représenter, et peut-être savoir, ou même penser, ne sont pas des affaires exclusivement  humaines

Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts

Notre regard sur les arbres est en pleine métamorphose. Comment nous en étonner ? Nous vivons une époque charnière, parcourue de changements profonds dans notre perception du monde.

Jacques Tassin, Penser comme un arbre

Nous devrions plutôt essayer de penser comme des arbres et d’écrire comme des feuilles

Christian Dotremont
(cité par Pieter De Reuse, Christian Dotremont Traces de logogus)

Rien de plus instructif pour mesurer l’esprit du temps que d’arpenter les librairies, d’écouter ou de regarder les médias qui rendent compte des livres et font parler leurs auteurs. Certes, il y a bien d’autres lieux de surgissement de nos mutations culturelles – notamment les pratiques et les discours sociaux – mais les livres et les recherches en demeurent ordinairement le soubassement ou le réceptacle. Ces dernières années, parmi d’autres sujets marquants, on ne peut qu’être frappé par l’importance croissante de « la nature », plus particulièrement des relations entre cette dernière et les humains. Cela, bien évidemment, dans le contexte des périls écologiques qui nous menacent. Pour prendre cet immense sujet par un bout, nous avons choisi les arbres – en nous basant sur des ouvrages très différents en termes d’accessibilité, de public et de scientificité supposée. Nous reviendrons ensuite brièvement sur les raisons de cette nouvelle dignité naturelle dans notre espace culturel. Assisterions-nous au déclin du « grand partage » entre humains et non-humains, instaurée par ce que l’anthropologue Philippe Descola nomme l’ontologie naturaliste des modernes, voire déjà par la Bible ? Et qu’est-ce que cette passion contemporaine pour l’arbre nous apprend sur la forêt humaine ?

Les nouveaux visiteurs de la forêt

Commençons par l’ouvrage le plus populaire, traduit en trente-deux langues selon l’éditeur, et qui a connu une diffusion massive. Il s’agit de La vie secrète des arbres, écrit par le forestier allemand Peter Wohlleben, travaillant pour la commune de Hümmel dans les forêts de l’Eifel. Bien que le titre soit un peu surfait (il s’agit plutôt de la vie méconnue que de la vie secrète) et que l’on puisse lui reprocher son anthropomorphisme, l’ouvrage nous apprend beaucoup de choses sur les arbres. Notamment sur leur communauté forestière, rendue possible grâce à la communication aérienne et souterraine entre les végétaux. Par ailleurs, c’est l’œuvre d’un homme de terrain qui a travaillé des dizaines d’années comme sylviculteur de métier, et non pas l’ouvrage d’un universitaire ou d’un « intellectuel urbain ». Ce qui est aussi très instructif pour notre sujet, c’est la manière dont il est devenu « écologiste ». Cela en passant d’une perception des arbres comme objets, sous le seul angle de leur valeur marchande et de leur « production » utilitaire au service des humains, à un intérêt pour leur vie individuelle et communautaire.

Comme l’auteur le raconte lui-même dans l’avant-propos de son livre, « une large part de mon travail consistant à estimer les qualités intrinsèques ou la valeur marchande de centaines d’épicéas, de hêtres, de chênes ou de pins, je ne voyais les arbres que sous cet angle. » Puis, nous raconte-t-il dans la foulée, vinrent d’autres clients que les marchands de bois, des visiteurs sans doute urbains avides de « stages de survie en forêt » et de « cabanes forestières », suivis bientôt par la création d’un « cimetière forestier naturel ». Et il le reconnaît d’emblée : « Les nombreux échanges que j’ai pu avoir avec les visiteurs ont corrigé mon regard sur la forêt. » Ceci d’autant que, « à la même époque, l’université d’Aix-la-Chapelle entama un programme de recherche dans mon district. »

En d’autres mots, le sylviculteur chargé de la gestion des arbres-objets a changé son regard et perçu des arbres-sujets dotés d’une forme d’intériorité[1], au point de leur conférer certains traits humains, ou, pour le moins, de s’interroger sur leur langage, leur mémoire, leur intelligence, leur sensibilité, leurs amours, leurs rapports de parenté et leur sociabilité. Et ce changement de perception est venu de l’extérieur, des visiteurs désirant s’immerger dans la forêt, voire d’y faire disperser leurs cendres, ainsi que d’universitaires voulant approfondir la connaissance des arbres et des forêts. Il s’agit dès lors d’un mouvement collectif qui, par le truchement du forestier, a donné naissance à ce livre qui a amplifié sa propre cause. Car c’est évidemment le même mouvement qui explique aussi son succès (nombre de « visiteurs » l’ont certainement lu), et de tant d’autres livres ou de films sur le sujet.

Notons par ailleurs que sa découverte progressive de la complexité et de la sensibilité des arbres, induisant des pratiques plus respectueuses, ne lui fait pas perdre de vue l’objectif initial de la sylviculture : « Une forêt en bonne santé, voire, osons le dire, une forêt heureuse, est nettement plus productive, donc plus rentable. »

Vie communautaire et lutte à mort

Si l’on veut résumer les traits significatifs de cette « vie secrète » – que l’on retrouve chez des scientifiques comme Francis Hallé ou Jacques Tassin – on pourrait pointer les éléments suivants. Le premier est certainement la communication entre les arbres, et c’est d’ailleurs cette découverte (aussi scientifique, comme le souligne Tassin à propos de la communication végétale) qui ouvre le livre à partir de la trouvaille d’une vieille souche, vieille de quatre cents ans et toujours vivante, malgré le fait qu’elle n’ait pas de feuilles et ne bénéficie donc pas de photosynthèse. Ce sont les arbres voisins qui la maintiennent en vie, au moyen de la diffusion d’une solution de sucre par les racines. Il s’agit d’une forme de communication végétale (souterraine dans ce cas, mais elle peut aussi être aérienne) pouvant servir différents objectifs : parentalité arboricole, entraide et solidarité, lutte contre un ennemi extérieur… L’auteur risque l’expression de Wood Wide Web ou « Internet de la forêt »[2] pour désigner ce réseau. Les mycéliums des champignons y jouent un rôle essentiel.

Le second, à notre sens, est la concurrence, voire la « lutte à mort » (expression utilisée par l’auteur) entre les arbres, par exemple entre les hêtres et les chênes. La vie forestière n’est pas une communauté édénique. Comme dans d’autres sphères du vivant, les places sont chères. Même si les arbres, comme la majorité des végétaux, n’ont pas besoin de dévorer d’autres organismes vivants pour survivre (ce qui – avec, entre autres choses, l’immobilité – distingue le règne végétal du règne animal) et extraient leur énergie et leur nourriture de la matière abiotique (lumière, eau, minéraux…), il y a une lutte entre eux pour accéder à cette matière. Mais cette lutte est peu visible, car la vie des arbres est très lente et très longue (elle se compte en siècles et parfois en millénaires), ce qui fait que leurs « mouvements » (migrations, croissance, lutte) sont imperceptibles à nos yeux.

Le troisième est l’importance du monde souterrain dans la vie des arbres, bien au-delà de la communication par le mycélium des champignons. Des cohortes d’animaux minuscules, comme les collemboles et les oribates, font partie de l’humus constituant le sol forestier qui a mis un temps très long à se constituer. Malgré la différence entre les espèces pionnières, tels le bouleau, le peuplier ou le saule, qui colonisent des espaces vierges, et les espèces forestières vivant en collectivité, la composition de l’humus est essentielle pour la pérennité des arbres. Ils constituent eux-mêmes leur milieu de vie d’une grande diversité, conservant l’humidité et la fraicheur. Ce qui nous conduit au climat.

Abres Soignes BDB

Forêt de Soignes à Bruxelles (photographie de l’auteur)

Le rôle climatique des arbres – que la destruction de forêts en Amazonie, en Afrique ou en Indonésie nous rappelle – est capital. Outre la captation du dioxyde de carbone, c’est d’abord, fait peu connu des non initiés, l’effet « aérien » des forêts sur les nuages et l’eau qu’ils contiennent. La présence de l’eau sur les terres émergées n’est possible que grâce à l’évaporation des mers. Le transport se fait par les nuages, mais ceci jusqu’à une certaine distance que l’auteur évalue à six-cents kilomètres. Il faut donc des « relais » qui permettent de les restituer par évaporation pour un nouveau voyage. Sans cela, toutes les terres au-delà d’une certaine distance de la côte seraient désertiques. Les forêts sont ces relais de par leur « évapotranspiration », nécessaire pour assurer la circulation de la sève dans les vaisseaux conducteurs de sève. Leur destruction met dès lors à mal la circulation de la vapeur d’eau au-dessus des terres, et par conséquent leur retombée sous forme de pluie ou de rivières. Ce qui favorise les zones désertiques et l’absence de végétation dans les zones continentales. Ici aussi, la forêt « crée son milieu de vie » par diffusion aérienne de l’eau et, dès lors, des conditions favorables à sa propre expansion.

Enfin, se pose la question de la « mémoire » des arbres associée à leur perception du monde. Si, nous l’avons vu, les arbres ont la capacité de percevoir leur environnement biotique (insectes, bactéries, animaux divers, plantes, champignons) et abiotique (lumière, eau, vent, minéraux), ses opportunités et ses menaces, ils ont aussi la capacité de stocker les informations qui en proviennent, sur le court et le long terme. N’ayant pas d’organes internes comme les animaux, l’arbre (et le règne végétal en général) est une forme du vivant encore plus « chosifiée » par les humains que les animaux. Mais les scientifiques changent depuis peu leur vision, en utilisant notamment le mot « penser ».

L’arbre comme source d’inspiration

Est-ce en effet un simple hasard si, outre la référence à « penser comme une montagne » d’Aldo Léopold[3], des ouvrages récents de scientifiques, biologistes ou anthropologues, utilisent le mot penser dans leur titre au sujet des arbres et des plantes ? Après avoir publié À quoi pensent les plantes ? en 2016, le biologiste Jacques Tassin récidive en 2018 avec Penser comme un arbre. Et, de manière quasi contemporaine, l’anthropologue Eduardo Kohn publie Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, avec une préface de Philippe Descola, professeur au Collège de France de 2000 à 2019, et auteur de Par-delà nature et culture (2005). Or l’acte de penser, sous réserve d’inventaire de la définition du terme dans les ouvrages concernés, semble bien lié à la présence d’une « intériorité » dans le chef des êtres dont on parle.  Difficile d’associer la pensée à une chose qui ne serait que « physicalité », pour reprendre les termes de Descola (2005). Notons que des artistes du siècle passé les avaient précédés, du moins métaphoriquement, tel Christian Dotremont. Mais également le forestier Aldo Léopold.

Le livre récent de Jacques Tassin, Penser comme un arbre, s’adresse aux humains qui sont invités à « penser comme les arbres », ou du moins à s’inspirer de leur manière de vivre pour guider leur existence dans ces temps écologiquement troublés. Si l’auteur n’affirme pas que les arbres pensent comme les hommes, son titre indique qu’ils le font à leur manière. La quatrième de couverture du livre y fait écho : « Depuis quelques années, dans le sillage d’importantes découvertes liées à la communication végétale, une tendance de fond nous incite à prendre l’arbre pour modèle, voire à pénétrer les arcanes de sa « vie secrète ». » L’allusion (distanciée) à l’ouvrage de Wohlleben est transparente.

Ce petit ouvrage de six chapitres est un mélange subtil de constats scientifiques récents et d’évocations littéraires, voire thérapeutiques (notamment les fameux shinrin-yoku ou bains de forêt japonais[4]) et mystiques. L’auteur se situe lui-même en équilibre entre une science « en survol et distanciée » qui « peine à penser le vivant » et l’ésotérisme, « la surinterprétation de résultats de la recherche scientifique ». Son propos est de « se redécouvrir en analysant l’ascendance multiforme et universelle des arbres sur nous-mêmes », ce qui suppose autant de tenir compte des découvertes scientifiques que des relations symboliques entre les hommes et les arbres.

Car, en premier lieu, nous descendons du milieu forestier et des arbres dans lesquels nos lointains ancêtres vivaient. Notre corps externe et interne en est comme moulé, autant dans ses capacités de préhension que dans ces réseaux circulatoires ou son ossature. « L’authentique fabrique des hommes est la forêt » affirme Tassin. Cette origine se marque aussi dans les mythes et dans la littérature, que l’auteur cite abondamment.

Branches VF BDB

Branche d’arbre et champ de maïs à Vieux Fourneau, Ardenne belge (photographie de l’auteur)

Certes, écrit Tassin, l’arbre est « l’altérité par excellence, mais c’est une altérité qui nous « parle » ». Et cette parole, cette communication sensible (ce dernier mot revient comme un leitmotiv dans le livre), se traduit par les effets de l’immersion forestière sur les enfants (l’apprentissage, le jeu, la sociabilité), l’apaisement des adultes, notamment par les « bains de forêt » thérapeutiques d’origine japonaise, déjà évoqués. Bref, d’une « sylvophilie » qui nous serait constitutive. Enfin, l’arbre est une sorte de poteau chamanique qui relie et permet le passage du monde chtonien (la Terre) au monde ouralien (le Ciel). Pensez à l’arbre du jardin d’Eden, à la croix du Christ, aux clochers qui relient nos villages au ciel, à l’arbre généalogique ou à l’arbre de vie[5]. Cette symbolique se retrouve dans d’autres religions. Tel l’arbre pipal de la bodhi (illumination) du bouddhisme, les mythes antiques ou les druides coupeurs de gui. Et les « cimetières en forêt » ou forêts cinéraires qu’a vu apparaître Peter Wohlleben.

Jacques Tassin entreprend ensuite une description des qualités de l’arbre, indiquant à chaque fois ce qu’elles peuvent nous inspirer. Il commence par la « présence » de l’arbre, sa capacité d’être au monde avec « abolition de toute distance entre soi et le monde » et évoque sa « posture méditative » mais également sa « sobriété ». Qualités qui ne peuvent que faire écho au développement de la méditation dans nos sociétés, y compris dans les hôpitaux, sans parler de la « sobriété volontaire ». De la même manière, la lenteur de l’arbre constitue un contrepoids de type « slow life » aux emballements frénétiques de la modernité contemporaine. Autre trait de sa présence au monde, sa très grande interface avec le monde extérieur, aérien ou souterrain, qui accroît sa capacité à faire lien avec le monde, à échanger et fusionner avec lui. Ce qui nous conduit à la communication souterraine ou aérienne, et aux échanges de services avec d’autres espèces vivantes, végétales et animales, internes ou externes.

Tout ceci induit une forte sensibilité perceptive de l’arbre, comme chez tout végétal, qui compense l’absence de cerveau, « sensibilité » multiple auquel l’auteur est fort attentif. Comme nous l’avons souligné plus haut, les mots sensible et sensibilité sont très fréquemment cités dans son livre.

Le passage en revue des qualités inspirantes de l’arbre se poursuit, avant que Tassin n’en tire des leçons générales pour les humains dans les deux derniers chapitres. Parmi ces qualités, il y a la capacité des arbres à « se scinder, se dédoubler, se cloner », soit à exister « selon une réitération modulaire de sa structure organique », à se « dédoubler en cascade » ce qui lui permet une extension longue dans l’espace et dans le temps (le plus vieil arbre connu serait âgé de 5067 ans). Il est en perpétuelle croissance et toujours inachevé (ce qui ne l’empêche pas de mourir, en totalité ou en partie), avec une grande « plasticité morphologique très supérieure à celle de l’animal, avec des variations de forme, de taille et de teinte. » Ses graines peuvent observer une dormance très longue (près de deux mille ans pour le palmier-datier ; le record actuel est de trente-deux mille ans dans le permafrost pour une petite silène herbacée, qui a ensuite germé). Viennent ensuite sa sonorité musicale sous le vent, sa fluidité, le déploiement libre de ses formes, sa capacité (comme toutes les plantes) à transformer la lumière en matière vivante par la photosynthèse, sa résilience, notamment par rapports aux changements climatiques.

Les derniers chapitres concernent la pensée humaine « selon l’image de l’arbre » et le développement durable. Le premier montre comment la structuration de notre pensée peut être tributaire de cette image sylvestre : les branches, les nœuds, les filiations, les subdivisions, les réseaux, les écoulements… Ce qui fait dire à Tasssin, « Tout penseur est une jardinier qui s’ignore. » L’arbre est en effet un réservoir d’analogies et de symboles qui permet de « structurer et d’organiser notre pensée » (selon le philosophe Robert Dumas, dans son Traité de l’arbre). L’utilisation de l’arborescence comme image de représentation et de compréhension est universelle, de la religion à la science (Buffon, Linné, Darwin, Haeckel…) en passant par la filiation. Mais ces arbres ont longtemps été verticaux, avec Dieu ou l’espèce humaine au sommet (c’est encore le cas chez le naturaliste Haeckel). Les arbres phylogénétiques représentant l’évolution du vivant ont cependant tendance à s’horizontaliser, à devenir réticulaires ou circulaires, notamment le « buisson sphérique ». Cette forme de représentation nouvelle n’est pas sans rapport avec notre sujet, car elle est congruente avec l’aplatissement des hiérarchies sociales dans les sociétés modernes.

Arbre de vie de Haeckel

Arbre phylogénétique de Haeckel (source Wikipedia)

Enfin, l’auteur termine son livre par le développement durable, en revenant sur cette notion développée par le rapport Brundtland en 1987. Selon Jacques Tassin, l’arbre occupe une « position proéminente » dans ce contexte : « Élaborant lui-même la matière organique qui le constitue, entièrement biodégradable, indéfiniment renouvelable, autonome au plan énergétique, fixateur du carbone et producteur d’oxygène, épurant l’atmosphère et l’eau, adoucissant les excès climatiques et leurs manifestations, souple et résilient, sobre et consommant peu au regard de ce qu’il produit, durable sous toutes ses coutures, l’arbre représente une source d’inspiration considérable. »

Anthropologie transhumaniste

Eduardo Kohn, professeur d’anthropologie à l’Université McGill de Montréal, est l’auteur quant à lui d’un ouvrage ardu et singulier, Comment pensent les forêts, dont la version française[6] a été publiée en Belgique en 2017. Contrairement à  ce que son titre donne à « penser », il ne concerne pas que les forêts (et donc les arbres) mais bien l’ensemble des vivants non-humains (les existants abiotiques n’étant pas concernés, ce que souligne Descola dans sa préface), associés aux humains. Cela sur base de son expérience de terrain chez les indiens Runa d’Ávila, dans la forêt de la haute Amazonie en Equateur, ce qui explique le titre « forestier »[7]. Une expérience fortement sollicitée dans son argumentation, y compris ses rêves, ceux des Runa ou d’animaux domestiques. En tout état de cause, le choix du titre indique à suffisance que les « êtres vivants de la forêt », non-humains animaux et végétaux, « pensent » selon le point de vue de l’auteur, l’objectif annoncé étant de savoir comment.

La thèse « biophile » de l’anthropologue (« la vie pense, pas les pierres » écrit-il dans son livre), basée sur son travail de terrain amazonien et l’oeuvre du sémiologue américain Charles Sanders Peirce (1839-1914), est que « la représentation », « la pensée », et dès lors la communication, dépassent le seul langage humain symbolique. Cela pour englober les signes iconiques (ceux qui ressemblent à ce qu’ils représentent) et indiciels (ceux qui sont dans un contiguïté temporelle ou spatiale avec ce qu’ils représentent) utilisés par les non-humains vivants.

Il s’agit donc, selon les termes de Kohn, de « provincialiser le langage »[8] humain, pour tenir compte d’autres modes de représentation dont il est tributaire et dans lesquels il est enchâssé – même si le langage possède des propriétés émergentes et uniques par rapport à ceux-ci, ce qui ne va pas sans le maintien d’une hiérarchie. Comme il l’écrit en début de livre, « Ces rencontres avec d’autres sortes d’êtres nous forcent à admettre que voir, se représenter, et peut-être savoir, ou même penser, ne sont pas des affaires exclusivement  humaines. » Son exploration concerne cependant aussi la différenciation présente et passée ou future, réelle et imaginaire, entre les humains. Notamment les relations des Runa avec les « blancs » (Espagnols colonisateurs, prêtres, propriétaires terriens, agents du gouvernement, anthropologues…), sans oublier les chamanes.

Pied et humus Japon BDB

Dans la forêt primaire de Nara, Japon (photographie de l’auteur)

Notre propos n’est évidemment pas de faire la synthèse du livre sensible et complexe de Kohn, ce que nous envisageons de réaliser par le biais d’une recension sur ce site, mais bien de pointer de quelle manière l’anthropologue remet également en question « le grand partage » entre humains et non-humains, instaurée par l’ontologie naturaliste. Et ceci de manière plus approfondie que la reconnaissance des différentes ontologies (animisme, totémisme, analogisme et naturalisme, Descola, 2005) dont seule la dernière – qui est la nôtre en Occident depuis grosso modo la période dite des Lumières – a opéré historiquement ce partage. En effet, son exploration va au-delà des groupes humains pour y inclure l’ensemble du vivant forestier, surtout animal, ce qui est souligné par le second titre paradoxal de son livre, Vers une anthropologie au-delà de l’humain. Une anthropologie non anthropocentrique, et « au-delà de Descola », si l’on peut dire.

Remarquons en passant que le choix du titre a pu prêter à confusion, laissant croire que c’est de la cognition végétale qu’il s’agissait, alors que cette dernière est absente du livre (mais pas exclue). On pourrait peut-être en déduire que l’intérêt croissant pour les arbres et les forêts a pu participer au succès de ce livre, tant son titre semble en phase avec les innombrables ouvrages qui évoquent la « pensée » des arbres et des végétaux en général. Cette particularité mise à part, les théorisations de Kohn rencontrent bien le mouvement général de « déchosification » des vivants non-humains.

Les soupirants de la forêt

Faisons un pas de côté. Un livre passionnant, La forêt amante de la mer, traduit récemment par le géographe et japonisant Augustin Berque mais publié au Japon en 1994, nous montre à la fois des similitudes avec le mouvement occidental évoqué ici, et de profondes différences. L’auteur, Hatakeyama Shigeatsu, est un ostréiculteur du Japon septentrional, dans la baie de Kesennuma (au nord de Fukushima). La côte est bordée, comme presque partout au pays du Soleil Levant, par des montagnes couvertes de forêts. De petits fleuves y prennent leur source avant de gagner l’océan, chargés de limon et de nutriments issus de l’humus produit par les feuillus. Les pêcheurs savent, par expérience, que les richesses marines dont ils vivent (notamment les huitres et la chaîne trophique côtière) sont fertilisées par l’eau qui vient de la forêt. Un lien profond unit ces deux écosystèmes, à la fois très proches en termes de distance et très distincts comme milieux de vie, autant pour les humains que pour les non-humains.

Hatakeyama Shigeatsu et ses voisins pêcheurs ou ostréiculteurs sont touchés, dans les années 1970, par la déforestation des feuillus qui sont remplacés par des résineux, ainsi que par un projet de barrage qui risque de couper le flux d’eau fluviale originaire de la montagne-forêt. C’est tout tout leur mode de vie depuis des générations qui est gravement menacé. Hatakeyama prend la tête d’un mouvement de reboisement (en feuillus) et de lutte contre le barrage, en tant que délégué de la Société des soupirants de la forêt des huitres, avec le mot d’ordre Mori wa Umi no Koibito, « La forêt est l’amante de la mer », inspiré par l’œuvre d’un poète local. Grâce au soutien d’un scientifique japonais, qui démontre preuves à l’appui le lien entre la forêt et l’écosystème côtier (notamment le « fer fulvique » charrié par le fleuve), ainsi que d’un voyage en France qui l’informe encore davantage, Hatakeyama lutte avec opiniâtreté à la tête du mouvement qui finit par avoir gain de cause.

La lecture du livre, très poétique et religieux au sens japonais (imprégné de bouddhisme et de shintoïsme), mais également riche de toute l’expérience et du savoir pratique des milieux côtiers et forestiers, donne un sentiment de décalage avec les mouvements écologistes occidentaux. La postface très dense d’Augustin Berque, nourrie de sa vaste connaissance du Japon en tant que géographe et japonisant, est centrée sur la « mésologie » ou science du milieu d’inspiration, entre autres, nipponne (le philosophe Watsuji). Cette dernière, comme il l’écrit, « cherche à savoir ce qu’est la réalité de son environnement pour un certain être individuel ou collectif, relevant de telle ou telle espèce vivante, ou de telle ou telle culture humaine » (définition qui rapproche de Kohn, notamment ses « toiles de sémiose »). L’environnement n’est donc pas le milieu, car un même « donné environnemental (Umgebung) peut exister en tant que divers milieux (Umwelten) selon les êtres concernés » écrit Berque. Il s’agit donc d’une « subjectivisation de l’environnement et d’un environnementalisation du sujet ».

Or, poursuit l’auteur, « on aura compris qu’une telle vision est contraire au dualisme qui caractérise le paradigme occidental moderne classique, celui qu’ont instauré – disons pour faire court – l’ontologie cartésienne et la physique newtonienne » (soit l’ontologie naturaliste, également pour faire court). Selon Berque, la culture japonaise, pour des raisons intriquées que l’on ne pourra pas développer ici (mais qui tiennent notamment à la religion Shinto), favorise cette vision des choses. De manière bien intéressante, le livre d’Hatakeyama Shigeatsu nous montre une sorte de singulière confluence entre « science occidentale » (l’intervention du scientifique japonais dans son combat, son voyage en France cornaqué par une chercheuse parisienne) et culture traditionnelle japonaise. Rappelons en effet qu’au Japon, la forêt est traditionnellement un espace sacré où sont supposés demeurer les kamis, les esprits de la nature, qui viennent périodiquement fertiliser les cultures. Il en va sans doute de même pour l’ostréiculture.

Eau et forêt Kagoshima

Eau de la forêt coulant vers la mer à Kagoshima, Japon (photographie de l’auteur)

Horizontalisation et exception

Revenons à notre question de départ sur les mutations de la « forêt humaine », dans sa version occidentale moderne. Le mouvement de fond dont nous avons donné quelques exemples à propos des arbres et des « êtres de la forêt » va bien dans le sens d’une ouverture vers d’autres manifestations cognitives ou communicatives du vivant que celles de l’espèce humaine, et une forme de relation moins chosifiante. On le rencontre évidemment aussi pour les animaux, avec toute la mouvance « antispéciste », scientifique ou activiste (jusqu’aux manifestations violentes de l’« agribashing»).

L’horizontalisation moderne relative des rapports entre l’espèce humaine et les autres expressions du vivant, animales ou végétales, nous semble à la fois le symptôme de la « sortie de la religion » (sur son versant chrétien de l’exception humaine divinisée), et la résultante scientifique de la prééminence humaine qui reste entière, malgré certaines apparences. Car c’est bien l’homme de la science qui découvre la dignité des autres existants non humains (la recherche scientifique, contre la religion, a érodé le « propre de l’homme » créé à l’image de Dieu), et non pas l’animiste ou le chamane venus des profondeurs du temps ou de l’espace. Le processus n’est en effet pas du tout le même.

Dans le dernier cas, celui de l’animisme, tous les existants non-humains sont dotés d’une « intériorité » semblable à celle des hommes, mais sont radicalement différents par leur « physicalité » (Descola, 2005). À l’inverse, le mouvement auquel nous assistons, fruit des découvertes scientifiques et de la désacralisation de la nature, ne nie absolument pas la continuité physique entre les humains et la nature, pas davantage qu’il n’octroie une intériorité similaire à tous les existants non-humains. Eduard Kohn lui-même distingue les trois types de signes (icôniques, indiciels et symboliques), leur enchâssement et les « émergences » successives qu’ils permettent, tout en soulignant clairement l’exception humaine d’usage du symbolique et ses conséquences, notamment éthiques et morales.

Une autre chaîne causale de ce mouvement, dont la relation avec la première est sans doute profonde et paradoxale (l’écologie scientifique, puis politique, étant les enfants de la société industrielle), est la prise de conscience des menaces environnementales croissantes. Ce sont donc bien les transformations de la « forêt humaine » sur ces différents aspects, dont l’impact de son empreinte sur la terre et ses ressources, qui expliquent l’intérêt renouvelé et contemporain pour les arbres en tant qu’être vivants.

Bernard De Backer, novembre 2019

Post-scriptum. La forêt de Soleilmont (Fleurus-Charleroi) est le premier bois wallon à proposer aux familles de dédier un arbre à la mémoire d’un proche disparu et à offrir la possibilité d’y accueillir ses cendres (ce que l’on appelle une « forêt cinéraire »). Il s’agit d’une initiative de la fondation Les Arbres du Souvenir.

Arbres couchant Gaasbeek BDB

Arbres près de Gaasbeek en Flandre (photographie de l’auteur)

Complément

Sources

  1. L’homme de la forêt, 3 décembre 2018
  2. L’arbre à loques guérisseur, 4 décembre 2018
  3. Un arbre dans la ville, 5 décembre 2018
  4. L’arbre sensible, 6 décembre 2018

Notes

[1]Ce qu’affirme d’ailleurs à sa manière le biologiste Jacques Tassin (voir plus loin) : « Si l’arbre dispose d’une intériorité en tant qu’être sensible, il est privé d’internalité. Sans organe, sans milieu intérieur, il est entièrement tourné sur l’extérieur » Le même auteur affirme « Si nous ne reconnaissons pas en l’arbre un sujet, non plus seulement un objet à notre ressemblance… » (dans Penser comme un arbre, 2018).

[2]Une expression dont il n’est pas l’inventeur. Elle a notamment déjà été utilisée au sujet du réseau souterrain des champignons, le mycélium, par des scientifiques, dont le mycologue américain Stamets.

[3]Ingénieur forestier américain et auteur de Almanach d’un comté des sables (1949) où figure la célèbre phrase qui signifie que « pour bien percevoir les choses, il faut se mettre à leur place » (Descola, 2005).

[4]Comment ne pas penser au film de la cinéaste japonaise Naomi Kawasé, La forêt de Mogari, dans lequel une aide soignante s’immerge dans la forêt avec un vieillard dément pour mettre un terme à son deuil. Le film aurait été réalisé dans la forêt primaire de Nara (première capitale impériale fixe du Japon). Les arbres (et le vent dans les branches) ont une grande importance dans les films de Kawasé, une cinéaste fortement imprégnée de l’animisme japonais (qu’il ne faut pas confondre avec la deep ecology).

[5]Une autre référence cinématographique est The tree of life (l’arbre de vie) du cinéaste Terrence Malick, sorti en 2011 et Palme d’or au festival de Cannes (La forêt de Mogari obtiendra le Grand prix en 2007). L’arbre et la forêt ont ainsi été couronnés à quatre années d’intervalle. Il est par ailleurs remarquable de constater qu’une des images de l’absolu chez Malick est un arbre filmé en contre-plongée.

[6]La version originale, How Forests Think : Towards an Anthropology Beyond the Human, a été publiée en 2013 par University of California Press.

[7]Comme il l’écrit : « Les différentes couches de vie de l’Amazonie amplifient et rendent visibles ces toiles de sémiose (ndlr : processus de représentation, concept de Peirce) plus grandes que l’humain. Permettre à ses forêts de penser à travers nous peut nous aider à nous rendre compte du fait que nous sommes toujours, d’une manière ou d’une autre, inscrits dans ces réseaux… (Kohn, 2017 p. 74 – nous soulignons). Ajoutons que le titre est aussi, selon Eduardo Kohn, une référence voulue à How Natives Think de Lévy-Bruhl (titre original : Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, 1910) et à La Pensée sauvage de Lévi-Strauss (ibidem, p. 297) .

[8]Allusion explicite (et explicitée) au livre Provincialiser l’Europe de l’historien indien Dipesh Chakrabarty.

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