Quedlinburg am Harz

Au Brocken montent les sorcières
Par le chaume jauni, par le pré verdoyant
L’Assemblée est là-haut, sur les cimes altières
Où trône Seigneur Urian
Nous allons ! rien ne nous arrête
Et le bouc pue, et la sorcière pète

Goethe, Faust

Les premières scènes en noir et blanc du film Frantz de François Ozon montrent une jeune femme fleurissant une tombe dans un cimetière allemand, peu après la Grande guerre. On y découvre un décor urbain ancien : des maisons à colombages, des magasins d’antan et une église à double clocher, flanquée de hautes demeures, érigée au sommet d’un piton rocheux. Aux environs, un pays de plaines et de rochers romantiques à la Caspar David Friedrich, que surplombe au loin un massif montagneux tapissé de forêts sombres. Ce pays m’est familier, bien que la ville ne soit guère nommée. Puis me revient le nom d’une cité médiévale, traversée lors d’un long voyage entre Bruxelles et la Pologne. C’est Quedlinburg, l’une des capitales du Saint Empire romain germanique où siégea la diète de la première dynastie ottonienne. Mais que diable vient y faire Faust ?

Après avoir déposé mes bagages dans le petit « Gasthof Zum Bären » de Gernrode[1], une bourgade en ex RDA au pied du Ramberg, non loin de la rivière Bode prenant sa source dans la montagne du Harz, je m’étais dirigé vers la gare. Un petit train qui ressemble à un jouet relie le Harz à la ville de Quedlinburg en passant par Gernrode ; l’on peut y monter avec sa bicyclette. J’y croise avec surprise un couple de tandemistes rencontré dans un natuurkampeerterrein (camping néerlandais sans voitures) à la frontière allemande, près de Vreden, la première ville germanique lorsque l’on vient d’Harnem. Ils sont originaires de Frankfurt am Oder et retournent à la maison. Lui est cheminot retraité, elle est employée. Ils trimbalent une tente et des duvets dans leurs fontes, « au cas où », mais logent dans de petits hôtels. Ils sont tannés par la route mais pleins d’entrain, tout à la joie de traverser leur pays sur deux roues. De mon côté, après un bivouac au bord d’un lac niché dans les contreforts du Harz, j’avais avalé une interminable étape vallonnée, en passant par la vieille ville minière de Goslar et les pourtours boisés de la montagne aux sorcières[2]. Le réconfort d’une chambre délicieusement provinciale était bienvenu.

Rideau abaissé, défenses levées

Sur la route de Gernrode, l’ancienne frontière entre la RFA et la RDA était signalée par un bout du mur de Berlin en guise de mémorial, jouxtant un panneau affichant une carte de l’Europe avec le tracé du rideau de fer. On pouvait y lire, avec une précision toute germanique mais une vision élargie au continent: « Hier waren Deutschland und Europa bis zum 11. November 1989 um 16 Uhr geteild ». Une fois la frontière franchie, j’aperçus comme dans « Goodbye Lenin » une vieille Trabant vert de gris garée en face d’une maison proprette. 

L’atmosphère devenait sensiblement différente, même vingt-cinq ans après la réunification. Une ambiance que l’on ne perçoit pas en voiture, mais que la lenteur de la bicyclette lourdement chargée permet de sentir autour de soi. Tout semblait plus silencieux, comme endormi. Il n’y a quasiment plus de Biergaarten, ces terrasses où la bière coule à flot, les rues des villages sont presque désertes, la population est plus âgée, il y a peu de commerces. Pourtant, les maisons et les bourgs sont rénovés et en bon état. Mais on a parfois l’impression de voyager dans un musée de la RDA, avec ses « Karl-Marx strasse », ses magasins de jeans des années soixante, ses maquettes de Trabant érigées comme des totems. 

Vue sur le Harz au loin (photographie de l’auteur)

Les panneaux indicateurs bilingues, allemand et anglais, de l’itinéraire cycliste qui va de Boulogne à Saint Petersbourg en passant par Berlin, Kaliningrad, Riga et Tartu, étaient soudain tagués dans leur partie anglophone. Plus tard, lors d’une étape sur la route de Dessau, un hôtelier revêche répondra avec mauvaise humeur à mes questions posées dans un allemand hésitant. Enfin, au bord d’une rivière, une jeune femme de l’Ouest, une Wessi venant visiter sa famille, me fera des confidences à voix basse sur les Ossis. « Ils ont vécu plus de quarante ans entre eux et n’ont pas l’habitude de rencontrer des étrangers. Ils sont parfois très xénophobes, même vis-à-vis de nous, les Wessis. » C’est tout l’intérêt des voyages lents que de percevoir ces choses, d’offrir ces rencontres impromptues et éclairantes.

Schloßberg 

Après mon installation au « Gasthof Zum Bären » et l’attente à la gare de Gernrode, je me hisse dans le petit train qui se dirige vers Quedlinburg. Mon Farrhad[3] se range aisément à l’avant, près de la cabine d’un conducteur affable. Les trains allemands, surtout régionaux, sont très accueillants pour les cyclistes ; la multimodalité est entrée dans les mœurs. Il n’y a plus qu’à traverser la plaine et atteindre cette ville, dont on voit poindre les clochers effilés dans le lointain. Cela laissera se reposer mes jambes avant d’arpenter à ma guise ce joyau urbain et historique.

Nous sommes une petite dizaine à descendre du train et à contourner une gare néogothique surdimensionnée, datant de l’époque où le trafic ferroviaire était plus intense. De l’autre côté, des étals de bradwurst et de vêtements dépareillés contrastent avec la ville médiévale que l’on devine déjà. Quelques coups de pédale plus loin, après un parc, les merveilles architecturales s’enchaînent, surplombées par la Collégiale Saint-Servais et son abbaye, également en style roman ottonien[4], au sommet de son piton du Schloßberg, la « montagne du château ». Elle toise une autre éminence rocheuse, le Münzenberg, couverte de maisons colorées sur les ruines d’un ancien couvent. Quedlinburg offre un étrange relief physique et humain.

La ville entièrement restaurée est presque vide. Nous sommes au début de l’été, de nombreux habitants sont partis et peu de touristes visitent Quedlinburg en cette période. Traverser ce paysage urbain d’un autre temps sur deux roues est un enchantement, malgré le cahot des pavés. L’on ne sait où donner de la tête entre colombages sculptés, pignons ouvragés, perspectives soudaines, ruelles en cul-de-sac, place immense de l’hôtel de ville, fontaines et statues, grilles de fer forgé… Très vite, le Schloßberg projette son ombre bienvenue sur le cycliste en sueur. Vue d’en bas, sa silhouette massive est à la fois diverse et imposante, composite et monolithique. On perçoit deux hauts clochers aux toits rouges, surmontant la Collégiale aux murs d’épaisses pierres brunes. Elle est entourée de bâtiments de cinq à huit étages aux multiples fenêtres coiffées de pignons à colombages, de contreforts, de tours, d’arbres et de petits parcs pentus. C’est une ville miniature dans la ville, agrippée à son nid d’aigle comme dans un conte des frères Grimm. Une ruelle grimpe vers le monticule et permet d’entrer dans une cour intérieure, donnant accès à l’église et au couvent.

Texte en français sur un mur du Schloßberg (photographie de l’auteur)

Il n’y a plus qu’à escalader la raide ruelle pour accéder au Schloßberg, à sa Collégiale millénaire et à son abbaye pour femmes nobles. On débouche sur une cour intérieure bordée de grandes maisons et de quelques arbres, un petit lieu clos au-dessus de la ville. L’intérieur de l’église romane est féerique, baigné dans une lumière oblique diffusée par de très hautes et étroites ogives. Un Christ en croix fait de verre presque translucide est suspendu dans les airs, au-dessus d’un plateau surélevé auquel on parvient par une bonne vingtaine de marches. Un peu plus loin, une salle diffuse une musique médiévale chantée par des femmes que l’on imagine être les moniales de « haute lignée » qui vécurent dans l’abbaye. En contrebas, les cryptes taillées dans la roche baignent dans un clair-obscur écru, son dédale de colonnes diffuse une fraîcheur apaisante.

« Au Brocken montent les sorcières »

Les ecclésiastiques d’ici eurent fort à faire dans les premiers siècles du Saint Empire. La montagne du Harz est un pays de sorcières qui célèbrent leurs sabbats au sommet du massif (le Brocken) lors des Hexenbrennen, les feux de la Nuit de Walpurgis. Himmler transforma d’ailleurs la Collégiale en sanctuaire païen et l’on peut voir une statue dorée de l’aigle nazi fracturée dans une de ses cryptes, à côté de photographies d’époque montrant les parades nazies à Quedlinburg. François Ozon a-t-il choisi cette ville pour son film Frantz, comme symbole d’une Germanie guerrière et païenne ? À moins qu’il n’ait été sensible au caractère médiéval de la cité, décor idéal pour une Allemagne provinciale du début du siècle et laissée intacte par la guerre.

Le personnage qui nous intéresse dans ce contexte est le docteur Faust, rendu célèbre par la pièce en vers de Goethe, qui prit les eaux à Gernrode et fit plusieurs fois l’ascension du Brocken comme son héros. Mais Faust[5] est d’abord une légende populaire allemande, elle-même inspirée de la vie d’un alchimiste et médecin de la Renaissance, Johann Georg Faust, qui vécut à la charnière des XVe et XVIe siècle. Il aurait été chassé de Nuremberg à cause de ses penchants homosexuels et aperçu à Münster lors des révoltes anabaptistes. À moins qu’il ne s’agisse de Johann Fust, un imprimeur allemand du XVsiècle lié à Gutenberg et accusé de travailler pour le Diable. L’imprimerie, l’alchimie et la sodomie sont de bons motifs pour être accusé de pacte avec le démon en ces temps troublés, qui font la jointure entre le Moyen-Âge, la Renaissance et la Réforme. Enfin, deux siècles avant Goethe, l’auteur élisabéthain Christopher Marlowe publia La Tragique Histoire du docteur Faust en 1592. Marlowe est un tragédien mystérieux qui aurait été à la fois espion, athée (ou hérétique), et homosexuel[6], ce qui n’est pas sans parenté avec Johann Georg Faust. Il fut assassiné à coups de couteau dans des circonstances elles aussi tragiques et énigmatiques.

Le héros « faustien » est à la fois l’héritier du Prométhée de l’antiquité, de l’alchimiste du Moyen-Âge et un précurseur de l’individu moderne, voire du « surhomme » (Goethe aurait introduit le terme en allemand ; il est utilisé dans Faust) qui s’élève au-dessus de l’humanité en instrumentalisant le Diable. C’est un héros composite dans sa profondeur historique et sa tension anthropologique, bien au-delà du personnage inventé par Goethe. Toujours est-il que le plus connu des Faust est envoyé dans les montagnes du Harz pour assister à la nuit de Walpurgis avec les thaumaturges. Une histoire que Goethe avait peut-être imaginée en prenant les eaux à Gernrode, après avoir fait l’ascension du sommet où repose son portrait en médaillon.

Les sorcières sur leurs balais sont toujours une ressource inépuisable du folklore local et l’office du tourisme du Harz en fait grand usage, comme dans le pays des collines en Belgique. Elles ont même leur sentier, le Harzer-Hexstieg, qui fait près de cent kilomètres et passe par le sommet du Brocken à plus de mille mètres d’altitude. On peut voir des sorcières crochues de tout acabit dans la petite ville de Thale, où aboutit le Hexstieg à quelques encablures de Gernrode. Elles y côtoient sans difficultés apparentes les Trabants délavées, la Karl-Marx strasse et ses magasins de jeans vieillots, voire même des immeubles de style soviétique ravalés après la réunification.

Faust et Mephisto à la Nuit de Walpurgis (source Wikipedia)

Luther et Rondo Solidarności 

Il est l’heure de quitter cette région à peine effleurée – simple traversée de vieilles cités qui mériteraient un long séjour, escapade dans le piémont du Harz sans avoir exploré ses sommets, ses forêts, ses lacs et ses vallées. Tout un monde minéral, sauvage, mythique et magique qui attira les auteurs romantiques, tels Goethe, Heine ou même Andersen après avoir lu le récit de voyage de Heine au Harz. Ce dernier visita les mines d’argent, traversa la montagne et grimpa également au sommet du Brocken. Il écrira son poème Doktor Faustus à la même époque que Goethe.

Dans la direction de Berlin et de la Pologne, le pays devient étale et triste, de grands champs collectifs sans doute rachetés par l’industrie agricole. La chaleur est suffocante et la lumière blanche enlaidit le paysage. Après une nuit confinée dans un camping pourvu d’une piscine bondée, je passe devant le Bauhaus de Dessau, ville dans laquelle l’école d’art avait emménagé après avoir été chassé de Weimar. Puis viendra le franchissement de l’Elbe pour rejoindre Wittemberg, la Lutherstadt où Martin Luther aurait placardé en octobre 1517 ses 95 thèses condamnant le commerce des indulgences et les pratiques du haut clergé. Mieux que l’église de Luther, les galeries marchandes offrent leur fraîcheur climatisée aux habitants en sueur. Je repasserai l’Elbe pour regagner un camping roussi par la canicule.

Il faudra bientôt contourner Berlin par le Sud pour atteindre la Pologne de l’autre côté de l’Oder. Après avoir enfin entraperçu le pays désiré dans une trouée d’arbres, je franchirai la frontière au milieu du pont entre Frankfurt am Oder et Słubice, puis emprunterai le Rondo Solidarności avec allégresse. Cela plus d’un quart de siècle après un périple en camionnette avec un cousin polonais et sa cargaison d’électroménagers. La traversée du fleuve sans contrôle douanier est cent fois plus brève qu’en 1989 et le pays paraît métamorphosé – du moins à première vue. Mais c’est une autre histoire.

Bernard De Backer, juin 2020

P.-S. Ayant revu le film Frantz, j’ai constaté que Quedlinburg était mentionné en dessous de la première image (en couleurs) représentant un panorama de la ville avec le Schloßberg, vu au travers d’une trouée dans les arbres. Il est simplement écrit en lettres blanches : « Quedlinburg 1919 ». Le nom de la ville est prononcé à la lecture de lettres entre Anna, la fiancée de Frantz, un soldat allemand tué au combat, et Adrien. Ce dernier est un soldat français rongé par le remords, qu’elle rencontre devant la tombe de Frantz. La gare de Quedlinburg est celle où Anna et Adrien se séparent une première fois. Deux villes capitales structurent l’espace du film, Quedlinburg et Paris.


[1] Si la petite ville est aujourd’hui ensommeillée, elle connut une passé glorieux avec l’abbaye Saint Cyriaque fondée en 959 et bâtie en style roman ottonien (art roman du Nord, avec des influences byzantines). Elle devint une centre de cure au XIXe siècle où Goethe et Heinrich von Kleist vinrent prendre les eaux. Une gare fut construite pour relier la petite ville à Quedlinburg et acheminer les curistes. Elle fut ensuite un centre de vacances de la RDA.

[2] Les sorcières du Harz (« Harze Hexen ») font partie du folklore de la région et ornent même les panneaux des itinéraires cyclistes. Dans les légendes, les sorcières se déplacent sur leur balai pour célébrer la Nuit de Walpurgis (« Hexenbrennen ») sur le Brocken, sommet du Harz. Goethe évoque les sorcières du Harz et la Nuit de Walpurgis dans Faust (ce dernier y est conduit par Méphisto), montagne que le poète avait lui-même gravie, ainsi que Heine. Cette nuit du 30 avril au 1ermai est une fête païenne pour célébrer la venue du printemps.

[3] Ce mot signife « bicyclette » en allemand, mais c’est également une marque de vélo (« Farrhad Manufaktur ») que j’utilise pour mes voyages sur deux roues (sans moteur).

[4] Les Ottoniens sont la première dynastie (919-1024) du Saint Empire romain germanique qu’ils fondèrent. Les trois premiers empereurs s’appelaient tous Otton. La fille de Otton I, Mathilde de Quedlinburg (955-999), fut princesse-abbesse de Quedlinburg dont l’abbaye fut fondée par sa grand-mère Mathilde (épouse d’Henri l’Oiseleur) en 936 et dirigea un temps les affaires de l’Empire. Quant à la fille de Otton II, Adelaïde de Quedlinburg, sœur de Otton III, elle fut également l’abesse de l’abbaye située au sommet du Schloßberg. La ville était donc étroitement liée au pouvoir ottonien et l’abbaye un lieu d’éducation pour les filles de la haute noblesse. Les Ottoniens régnaient avec partage des genres.

[5] Faust signifie « poing » en allemand, proche de l’anglais « fist » et du néerlandais « vuist ».

[6] Le hasard veut que ce soit aussi le cas de François Ozon et de Maurice Rostand, dont le livre L’homme que j’ai tué (1925) a inspiré Frantz.

Sources

  • Bogdan Henry, Histoire de l’Allemagne et de la Germanie à nos jours, Éditions Perrin, 2003
  • Goethe Johann Wolfgang von, Faust I et II, Flammarion, 1984 (original en plusieurs versions entre 1749 et 1832)
  • Goethe Johann Wolfgang von, Harzreise im Winter, 1789 (poème écrit lors de son premier voyage en 1777)
  • Goethe Johann Wolfgang von, Les Affinités électives, Préface de Michel Tournier, Éditions Gallimard, 1980 (Die Wahlverwandschaften, 1809)
  • Heine Heinrich, Voyage dans le Harz, 1824 (traduction française dans Tableaux de voyage, Classiques Garnier, 2019)
  • Heine Heinrich, Der Doktor Faustus, ein Tanzpoem,1851
  • Marlowe Christopher, The Tragical History of the Life and Death of Doctor Faustus, 1592
  • Ozon François, Frantz, 2016 (le film d’Ozon est inspiré de L’Homme que j’ai tué, de Maurice Rostand, 1925)
  • Ruickbie Leo : Faustus : The Life and Times of a Renaissance Magician. The History Press, 2009.
  • Schmidt Joël, Goethe, Éditions Gallimard, 2014 (voir notamment « Le voyage de Goethe dans le Harz : une source d’inspiration pour Faust », pp. 130-133)

Les suites de ce voyage sur Routes et déroutes

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