L’Emprise

L’âme d’une momie égyptienne
(source Wikipédia)

C’était une fin de matinée en 197… Il parlait allongé sur le dos, un peu comme ce personnage de roman à l’aube de sa métamorphose. Soudain, les objets, le cadre et les êtres s’éloignèrent comme pour rejoindre un autre monde, séparé par une surdité enveloppante. Sa voix devint prisonnière de son corps, se transmuant en organe caverneux, immobilisé, paralysant. Elle lui était devenue étrangère par ses sonorités, tout en demeurant la sienne par le contrôle qu’il en avait, par son vocabulaire, son phrasé. Il pensait avoir déjà vécu cette sensation, mais avant le temps de sa vie ou bien ailleurs, dans le monde de ses rêves ou des limbes. Il continua de parler, tenta de chasser cette étrange paralysie par l’un ou l’autre mot qui la démasquerait, la nommerait, la ferait tomber. Comme l’on tente de faire disparaître un envoûtement par une formule magique. Mais rien ne vint, rien ne viendrait jamais la faire s’évanouir en la nommant ou en faisant surgir sa vraie nature. C’était comme une ombre ancienne, qu’un agencement singulier des lieux et des lumières lui avait révélée, et qui s’était emparée de son être. Il finit par se lever et se défaire de l’organe caverneux en secouant son corps. Sa marche le remit d’aplomb dans ce monde amoindri.

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La vie du jour avait repris son cours une fois la porte franchie. Il erra dans la rue, évitant les regards qui pourraient faire renaître l’emprise. La ville était inondée de pluie, des rideaux luisants striés par quelques rayons de printemps que dissipèrent bientôt de nouvelles bourrasques. Il eut de la peine à distinguer les deux mondes, celui de l’hallucination et celui de la rue. Le phénomène qu’il avait subi semblait en même temps plus réel et plus fantomatique que le décor de la vieille ville. La matière dont elle enveloppait son corps révélait et occultait une autre réalité, plus véritable. Mais pouvait-il la rejoindre sans perdre la raison ? Ou, à l’inverse, s’en défaire sans abandonner une part de son existence ? Il naviguait entre deux averses, tourna aux coins des rues, évita de cogner un arbre ou un passant.

Les heures tentèrent de chasser ces pensées sournoises, mais en vain. Il se rappela qu’il était invité par des amis le soir et prit le temps de traverser sa journée comme à son habitude. Une promenade, un restaurant universitaire, un musée, une librairie, une épicerie, des lectures. Il ne parla à personne, toujours empli de ses pensées nimbées d’une présence aux aguets. L’heure approchait. Un de ses collègues de travail l’avait invité dans l’appartement où il vivait avec sa compagne. Il en avait été étonné. Il découvrit une jeune femme au visage mutin, la voix pétillante et le regard brillant de curiosité. Le compagnon était plus gris, ridé et mal rasé, légèrement théâtral. Il semblait déjà un peu ivre. Il prit place et la conversation vint doucement, car il était surpris d’être là avec eux. Quelle drôle d’idée que de l’inviter !

Dans ce décor d’affiches de cinéma et de souvenirs de voyage, surgit très vite quelque chose d’étrange entre eux, comme un maléfice sournois. Il entendit toujours la voix de ses amis, mais de manière de plus en plus indistincte, tel un murmure lointain, un bourdonnement. Puis, la table où ils mangeaient et leurs corps s’éloignèrent de lui et devinrent plus petits, comme au bout d’une paire de jumelles tenue à l’envers. Il était coupé d’eux, parlait comme un automate ou une poupée. L’invité tenta de se frotter les yeux, de s’éclaircir la gorge, de bouger son corps. Et même de rire. Mais rien ne vint, il était enveloppé d’une sorte de nuage sourd, comme le matin du même jour. Pourtant, il ne sentit pas son corps se transformer de la même manière, bien qu’il pensât que les phénomènes étaient parents, provenaient de la même source, coulaient du même abîme lointain et proche. C’était donc cela, sa vie profonde ?

L’angoisse fondit sur lui. Il se sentit entièrement à la merci de ses amis, qui se rendraient vite compte que son corps était bâillonné, comme une masse gélatineuse, honteuse, jetée à leurs pieds. Livrée à leur bon plaisir et à leur cruauté. Il parvint encore à distinguer leurs mots, à répondre à leurs questions, à tenter de sourire. Il but et il mangea comme si rien d’étrange ne se passait, jouant un personnage vivant dans le monde des morts. Mais le vin descendit trop rapidement et il eut peur de perdre la raison. Sa bouche devint pâteuse, sa mémoire des mots défaillante.

Il se replia sur lui-même, entra dans son cocon de honte et de silence. Le couple mangea de bon appétit, semble-t-il ; il ne sait plus trop, l’image était brouillée et les bruits lointains. Mais il fallait tenir coûte que coûte, ne pas s’effondrer sur le tapis, s’écrouler à leurs pieds. Donner le change, oui. C’est ce qu’il devait faire, c’est ce qu’il avait toujours tenté de faire lorsqu’il était pris par ce trouble de l’âme et des sens. Sa vie et ses rêves en paraissaient constellés, mais la chose ne s’était jamais autant incarnée dans son corps que ce jour-là.

Le repas s’acheva dans les banalités que peuvent s’échanger de jeunes hippies en marge du monde. Il avait réussi à tenir. L’invité finit par filer rapidement, le corps malhabile et pétri de honte. Le jeune homme monta dans sa voiture, tenta de retrouver ses marques ; sa solitude lui fit regagner de la rectitude. Plus personne ne le regardait, l’inspectait, le questionnait. Il était libre, protégé par les vitres de sa vieille guimbarde, en mouvement sur terre mais seul sous le ciel. C’est ainsi que sa vie se dessinait devant lui, il en était certain, tout en espérant que le voile tombe un jour. Mais que resterait-il alors de lui ? Ce fut le premier jour d’une longue odyssée. Il se remémora la compagne aux yeux rieurs, celle qui avait parlé d’Asie, des confins afghans et du rose de Jaïpur en clignant des yeux. Comme si elle avait partie liée au corps caverneux.

Bernard De Backer, mai 2024

Mes remerciements à Pierre Hanjoul pour sa relecture attentive

Une réflexion sur “L’Emprise

  1. Ce récit est évidemment « une histoire issue du réel », que beaucoup ignorent, dénient ou éventuellement refoulent. Préférant sans doute vivre dans le semblant de la « zone de confort », un peu (toutes choses étant inégales par ailleurs) comme la famille de Rudolf Höss dans « La zone d’intérêt ». Car le sujet anthropologique du film de Jonathan Glazer, au-delà de l’histoire réelle, c’est bien ça – ce fut en tous cas ma lecture au sortir du film.

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