
Fenêtres mi-occultées d’une maison face au vieux port de Zierikzee
(photographie de l’auteur)
La petite cité apparaît tel le décor d’un conte de Grimm en ce soir d’hiver. Une mosaïque louvoyante de maisons séculaires rénovées et soignées, penchant tantôt vers l’avant, tantôt vers le côté, illuminées de guirlandes, filaments ou étoiles couleur ivoire. Pas un seul véhicule à moteur dans les rues, étroites et silencieuses. Elles ne sont parcourues que de rares piétons et de lourdes bicyclettes aux guidons en arc de cercle, diffusant des murmures de passage. Les fenêtres ne sont pas occultées, laissant transparaître des salons, des cuisines ou des salles à manger subtilement éclairés. L’intérieur est parfois brouillé par des vitres anciennes, floutant des familles ou des clients attablés. L’on nous y fait souvent signe en souriant, avec quelquefois un clin d’œil ou un doigt pointant l’assiette. À l’arrière du chenal de l’ancien port où flottent d’antiques bateaux de bois aux dérives latérales, une grande porte urbaine est surmontées de deux tours pointues. Elle se dresse comme un décor de briques orangées par les illuminations sur fond de ciel noir. La porte franchie, un pont-levis nous conduit au-dessus du canal menant vers l’Escaut oriental. Il fut le cordon ombilical séculaire de la ville vers la haute mer et la Flandre.
« Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, – là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité. »
Charles Baudelaire, L’invitation au voyage
La chambre au second étage de notre maison du dix-huitième siècle est grande et porte le nom d’un bonbon brun au beurre et au sucre. Le lit est à sa mesure et fait face à une table sur laquelle se dresse un cercle d’étoiles lumineuses. Une petite armoire de bois blanc, des chaises et de profonds fauteuils des années trente, un banc de bois brut, des tables de chevet vernissées et un ciel de lit en lambris couleur vert d’eau avec étoile au centre. A droite, une porte s’ouvre sur une salle de bain monumentale au sol de faïence coloré et tiède aux pieds nus. La douche est neuve, bienfaisante après les journées de marche ou de bicyclette. Le soir, l’on n’entend que les carillons du clocher voisin qui sonne tous les quarts d’heure. Pas de quoi nous réveiller la nuit. Au pied de l’escalier courtaud menant à la chambre, une porte coulissante en vitrail coloré ouvre sur la salle à manger familiale que partagent aussi les hôtes. Dont nous.

Le vieux port de Zierikzee et la porte de ville à l’horizon
(photographie de l’auteur)
Le premier matin, nous découvrons avec bonheur la solide table décorée pour Noël, jouxtant une pièce surélevée et à moitié masquée par un autre panneau coulissant. Des enfants y jouent parfois. Nous sommes quatre le premier matin, face à un petit déjeuner plantureux et délicat, posé sur une roue de bois. Des pains croustillants, des œufs à la coque, une confiture maison, du miel, des fromages, un cake de l’hôtesse, du café et un jus d’orange frais. Celle qui nous accueille – appelons-la Hollandia – aime converser mais sans excès. Elle manie à merveille les codes du Bed and Breakfast délicat, répond aux questions et nous interroge quand elle sent que nous sommes disposés à répondre – voire demandeurs.
Un air penché
Assis sur de solides chaises aux accoudoirs arrondis, nous contemplons ces merveilles au sortir d’une douche glacée. Notre temps n’est pas compté et nous sommes ici pour nous faire gâter ; c’est d’ailleurs le nom de la maison d’hôtes : La Gâterie. Hollandia nous décrit les composantes du petit déjeuner qu’elle confectionne en partie elle-même dans la cuisine attenante, séparée de la salle à manger par un autre panneau coulissant. Il y a quelque chose de japonais dans cet aménagement intérieur avec ses shōji ornés de vitraux bataves. Mais oui, ce pays me rappelle tout à coup le Japon : beauté, ordre, gentillesse, politesse, rigueur ! Je m’en ouvre à Hollandia qui ne connaît pas l’Archipel, et je lui raconte que les Néerlandais ont longtemps été les seuls contacts du pays avec l’Occident sous l’ère Edo. Cela par l’entremise de l’île de Dejima (qui est aussi le nom d’une revue), un comptoir face à Nagasaki. Des mots néerlandais comme dam (barrage) ont été adoptés par les Nippons pour former damu qui a le même sens. Les Japonais qui souhaitaient pénétrer les secrets de l’Occident apprenaient le néerlandais. Aujourd’hui, une ligne de chemin de fer avec wagons orange (« Oranje boven ») de Kyushu Railways circule de Nagasaki à une petite ville néerlandaise reconstituée, Huis ten Bosch. Mais au Japon, les maisons et les jardins sont occultés…

Île hollandaise de Dejima face à Nagasaki
(source Wikipédia)
Hollandia n’en croit pas ses oreilles. Des Japonais qui parlaient le néerlandais au dix-huitième siècle ! Elle n’a pas encore eu de touristes nippons à La Gâterie. Ce n’est sans doute pas un lieu indiqué sur l’itinéraire « 一週間でヨーロッパを発見 »[1] avec guide et petit drapeau levé au soleil rouge. Répondant à notre question sur l’air penché des maisons, notre hôtesse nous donne une explication qui paraît sensée : celles qui penchent vers l’avant ont été construites de cette manière afin de pouvoir hisser facilement les marchandises par un filin et une poulie vers le lieu de stockage au grenier, cela sans frotter le mur. Ce sont des immeubles de canaux ou grachtenpanden, mi-maison d’habitation et mi-entrepôt.
La ville était alors un carrefour maritime commercial important, relié à l’Escaut oriental par un golfe naturel, ensuite par un canal creusé après l’ensablement. Cette partie de l’Escaut menait directement à Anvers et Gand avant d’être à son tour comblée par les sables. La branche occidentale du fleuve prit la relève via Terneuzen et Vlissingen ; le port de Zierikzee n’eut plus que l’accès à la haute mer avant que celui-ci ne soit barré par le plan Delta après le raz-de-marée de 1953. La vieille ville fut sauvée par son déclin économique, comme d’autres en Europe. Elle se rattrapa plus tard avec le tourisme et paraît prospère aujourd’hui.
Et les maisons qui penchent vers le côté, ce sont des glissements de terrain, nous dit Hollandia. « Mais rassurez-vous, elles sont consolidées ». Ces inclinaisons variables procurent à la ville un air de guingois qui donne l’impression au marcheur d’avoir abusé de la bouteille. Ou d’être téléporté dans une illustration ancienne des Contes de Grimm ou des Voyages Extraordinaires de Verne. Comme une maison sur deux est penchée, la sensation d’une légère ivresse s’empare des promeneurs.

Ancienne carte de Schouwen et Duiveland, Zierikzee et son canal en bas
(source Stadhuis Museum)
Vleeshuis et meerkrap
Après le petit déjeuner copieux et amical, nous partons visiter le musée de la ville situé dans l’ancien stadhuis d’où proviennent les carillons. Sa flèche superbe, surmontée par une grande statue de Neptune tenant une lance, était illuminée la veille au soir par des rayons en contre-plongée dardés vers le ciel. Deux personnes souriantes nous accueillent. J’en profite pour parler néerlandais, ma seconde langue maternelle et scolaire que je retrouve toujours avec bonheur. Le musée fait trois étages dans ce qui fut l’hôtel de ville, mais également une halle aux viandes (vleeshuis) et un lieu d’artisanat et de commerce, notamment de garance. Le rouge dominait donc dans ces lieux, celui du sang et celui de la garance, une couleur extraite des rhizomes de la meekrap (Rubia tinctorum) ou « garance des teinturiers ». C’était une plante originaire du Moyen-Orient introduite en Flandre à l’époque romaine et, de là, en Zélande. Elle fut en partie à l’origine de la richesse de Zierikzee.


Garance des teinturiers et ancienne voie maritime par l’Escaut oriental
(source Wikipédia et Stadhuis Museum)
Le descriptif de la halle aux viandes est extrêmement précis et instructif. Sa réglementation par les autorités communales et la gilde des bouchers était tatillonne, avec procédures d’admission et d’exclusion, liste d’animaux concernés (pas les moutons) et toutes sortes de règles, y compris sur la consommation d’alcool et les bagarres entre bouchers. Un mélange de libéralisme économique et de réglementation publique forte qui semble un des secrets de la Néerlande.
Il suffit de passer la frontière (surtout à hauteur de bicyclette) entre la Flandre et les Pays-Bas pour constater que l’on change d’univers, même si la langue est commune hors l’accent. L’on pénètre dans un paysage peigné sur des routes ou des pistes cyclables tracées au cordeau, parfaitement signalées et entretenues. Les fermes isolées sont grandes, avec des maisons d’habitation séparées des granges et entourées d’arbres, parfois de vraies demeures avec colonnades et péristyle. Elles sont sans commune mesure avec les fermes flamandes encombrées et désordonnées. Les villages et les petites villes comptent une majorité de vieilles habitations au centre, des maisons contemporaines souvent belles en périphérie. Et parfois de grands zonings industriels élégants.

Les rues de la ville la nuit
(photographie de l’auteur)
Si le pays n’est en effet plus « tout à fait le même » depuis L’invitation au voyage de Charles Baudelaire, inspirée par les Pays-Bas, l’on peut toujours souscrire aux vers de sa version poétique : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté ». Car il n’est pas non plus devenu « tout à fait un autre ». La volupté, ou du moins un art de vivre raffiné (gezellig) et une libération des mœurs, se conjuguent avec un calvinisme rémanent (deftig). C’est lui qui explique principalement l’absence de rideaux dans les villages et les petites villes : « Nous n’avons rien à cacher ». Au Japon, c’est l’inverse, selon le proverbe « Bonheur dedans, démons dehors ».
Nous passons à la fabrication de la poudre de garance, tout aussi réglementée que la boucherie. Toutes les phases son décrites, de la culture des plantes à la mise en sac de la poudre. Pour que son commerce soit prospère, sa qualité devait être garantie. Les Néerlandais savent y faire, même horriblement. La traite négrière fut florissante en Zélande.
Les conseils nuptiaux de Jacob Cats
Notre voisin de table, un aimable professeur de littérature à l’université de Rotterdam et dans une école de Zélande, nous en avait parlé. « Vous connaissez Jacob Cats ? Un écrivain et homme politique né à la fin du seizième siècle à Brouwershaven, non loin d’ici. Il est célèbre notamment pour son manuel de mariage d’inspiration calviniste destiné aux femmes, Houwelick (1625). Une exposition lui est consacrée au musée. Vous verrez ! ». Et nous voyons. Dès l’entrée les accueillants nous avaient glissé le symbole féminin, un cercle au-dessous d’une croix, dont la partie supérieure est détachable comme un jeton. Nous étions invités à voter en glissant le cercle dans une urne au milieu de la salle consacrée au livre de Cats, le grenier du stadhuis à la charpente renommée.


La ville au seizième siècle, son église encore entière et l’hôtel de ville, livre de Jacob Kats
(source Stadhuis Museum Zierikzee)
Mais d’ici là, tant de choses à voir qui nous ont émerveillés : les halles reconstituées, la salle des trésors avec le légendaire kayak de Zierik qui aurait fondé la ville, des tableaux de la Renaissance subtilement éclairés, un siège princier fait de coquillages, une salle des mariages tout en rondeur, des grues trapues mues par des hommes et des enfants qui tournaient en rond dans une cage, des objets de toute sorte. Puis un film passionnant sur l’histoire de la ville et la lutte contre les eaux dans ce qui fut longtemps une île – celle de Schouwen, aujourd’hui réunie à Duiveland puis reliée au continent. La tête nous en tourne lorsque nous pénétrons dans le grenier dédié cette saison au Houwelick de Jacob Cats.
Sous la charpente en forme de coque, extraordinaire et ouvragée, le livre de Cats est illustré par de nombreuses vitrines exposant des objets et des textes en lien avec ses préceptes sur le mariage. Mais nous avons trop la tête perdue dans la charpente pour nous intéresser à tous ces menus objets et au statut de la femme au dix-septième siècle. L’urne est introuvable et nous glisserons le symbole entier à l’accueil du musée d’un air faussement navré. Mais quel était donc l’enjeu du vote ?
Espagnoles dans le Ciel de Zélande
S’il est un lieu – découvert lors d’un bref passage il y a deux hivers – que nous voulions retrouver, c’est le Zeeuwse Hemel. Ce n’est ni un restaurant, ni un café, ni une brasserie, ni un tea-room. On pourrait le qualifier de eetcafé d’un genre particulier. Nous en connaissons un du même type à Middelburg, un autre à Veere et un troisième à Domburg. Le public est en général composé de familles assez jeunes (il y a souvent un espace de jeux pour les enfants) et d’intellos-bobos-écolos de toutes générations. L’on peut y acheter des produits (vins, pâtisseries, thés, café…), y boire un verre et y manger. La carte est restreinte, mais c’est goûteux et pas trop cher, si j’ose dire. Il y a de l’espace et pas mal d’objets de toute sorte surgis de brocantes – mais bien assortis. Une atmosphère de bohème souriante, rangée et efficace. De la pure Néerlande.

Façade du Zeeuwse hemel
(photographie de l’auteur)
Un soir, nous y avons pris le repas face à une mère et sa fille. La gamine, une jeune adolescente vive et affairée, semblait extraordinairement éveillée et attentive à tout. Un grand front pensif, une longue tresse, un large jeans bleu pâle et des baskets. Rien ne semblait échapper à ses interrogations, notamment sa mère qui ne savait que dire et plongeait dans son portable ou sa tasse. Je la regardais du coin de l’œil en essayant de ne pas trop attirer son attention afin d’éviter d’être l’objet de ses scrutations. Pendant tout le repas, elle ne cessa d’observer et de s’interroger : son plat, les convives, le décor, sa mère, les tables et les chaises, l’air du temps… Elle n’avait sans doute pas lu Jacob Kats.
Pendant ce temps, deux jeunes filles souriantes faisaient le service en nous parlant anglais. Pourquoi diable pas le néerlandais que je leur adressais ? La première – maigre, cheveux ras et tatouages – m’avoua ne pas le connaître. Elle était andalouse mais vivait ici, dans une chambre au Zeeuwse Hemel. La seconde venait de Catalogne et s’était établie à Zierikzee sans parler un mot de la langue. L’Europe, quel pays ! Puis je me souvins que les Espagnols s’étaient emparés d’une partie de la Zélande au seizième siècle, et de Zierikzee pendant quatre mois en 1576 – avant que les conquistadors ne se mutinent pour manque de solde. « Vous êtes venues pour reconquérir la Zélande ? » lui demandai-je sourire en coin. La jeune fille tombait des nues. Elle ignorait cette histoire et se trouvait en Erasmus avec un calviniste up-to-date qui n’en savait pas davantage. Mais les jeunes Européens d’Erasmus (natif de Rotterdam) parlent tous anglais.
Dans l’île de Schouwen en vélo hollandais
Le professeur de littérature en avait fait usage la veille avec son épouse médecin. « Ils roulent bien, c’est un plaisir ! » nous confia-t-il au petit déjeuner. Et ils sont à notre disposition, ce qui tombe bien car il fera plein soleil toute la journée. Nous sortons les lourdes bicyclettes à assistance électrique d’une remise attenante au couloir d’entrée. Ce sont de vrais petits chars d’assaut en acier et au guidon en forme de moustache qu’il nous faut d’abord apprivoiser, surtout dans les tournants. Nous quittons prudemment la ville par de petites rues pavées, franchissons les douves qui ont remplacé les remparts, traversons des lotissements populaires et roulons ensuite à travers champs sur une piste cyclable royale.

Digue intérieure le long du Grevelingenmeer
(photographie de l’auteur)
On a tort de penser que les Pays-Bas, en particulier la Zélande, sont un pays plat et ennuyeux. Bien au contraire, c’est un espace plein de reliefs et de surprises. Il y a les digues intérieures surmontées de peupliers penchés et constellées parfois de moutons, de petites réserves naturelles à peine plus grandes qu’un terrain de football, de petits bois, des fermes entourées de verdure, des village circulaires faisant la garde autour de leur église cerclée d’eau (les ringdorpen), des collines artificielles ou terpen surmontées d’une église, des moulins se dressant sur l’horizon et même, aujourd’hui, des vignobles produisant du « Brut de Zélande ». À la belle saison, des fruits et légumes sont disposés le long de certaines maisons et à côté d’une petite caisse : on se sert et l’on paye le prix affiché. Le calvinisme a du bon, personne ne s’avisant de tricher.
Une fois maîtrisé notre vélo hollandais à assistance électrique, le voyage est une merveille. Le ciel est limpide, le pays finement décoré de bancs de brouillard évanescent, le silence féérique. Nous nous approchons de Brouwershaven, la cité de Jacob Cats entourant son petit port qui donne sur le Grevelingenmeer, un ancien bras de mer isolé par le plan Delta qui se nommait autrefois le Brouwershavense Gat. Le port est devenu un lieu de plaisance entouré d’arbres et de maisons séculaires, de quelques restaurants et salons de thé. L’un d’entre eux est ouvert et nous pénétrons dans un lieu très zen (c’est son nom) tenu par des Asiatiques.
Baudelaire avait raison d’associer la Hollande à l’Asie (il parlait de la Chine dans son Invitation au voyage, comme nombre d’auteurs français de son époque, dont notamment Diderot), car nous sommes accueillis par des visages impassiblement souriants. Tout est encore plus propre et plus net qu’ailleurs. On se contentera de deux cappucinos et d’un verre de genièvre « pour la route ». L’association du café et de l’alcool blanc est surprenante mais roborative. Nous repartons en direction de la mer, obstinément désirée par ma cycliste.

Le long de la piste cyclable de Brouwershaven à Zierikzee
(photographie de l’auteur)
Le rivage est tout proche et ne donne évidemment pas sur la mer du Nord mais sur un grand lac intérieur, le Grevelingenmeer, qui est une réserve naturelle. Plusieurs îles désertes se découpent devant nous, des platen ou vastes bancs de sable couverts de végétation et d’arbres. C’est un monde aménagé par l’homme, mais qui semble sauvage. L’on devine à peine l’autre rive du lac perdue dans les brumes. Il faut repartir, la route est encore longue pour revenir en musardant à Zierikzee. Ce sera par le chemin des écoliers qui commence par longer une digue de terre. Puis nous tournons vers l’est et serons face au soleil jusqu’à la ville que l’on commence à deviner au loin, grâce au clocher monumental de son église – la seule partie ayant survécu à l’incendie de 1832. Un nouveau lieu de culte fut construit en style néoclassique avec colonnades, à côté du petit cinéma d’art et d’essai. Une incongruité dans cette ville ancienne.
Les deux cyclistes arpentent donc des pistes qui ondoient entre chenaux et digues intérieures, mais face au soleil qui réchauffe. Soudain, ils longent un large plan d’eau entouré de roseaux et de plumeaux irisés par le soleil. Une nuée de gros oiseaux blancs et noirs se reposent dans un pré voisin d’une verdeur étonnante. La vue est empreinte de magie et le duo s’arrête, émerveillé. Le genièvre qui diffuse en magnifie la beauté.
Le cormoran méditant
C’est après une journée pareille que la douche mirifique de La Gâterie produit tous ses effets et invite à la sieste en écoutant les carillons. On laisse passer le temps et tomber le soir comme une ombre lente avant que l’estomac ne nous fasse signe. Tant qu’à marier les Pays-Bas et l’Asie, pourquoi pas ce restaurant thaïlandais aperçu la veille dans la rue d’à côté ? Une place est libre et nous nous serrons près de l’entrée. La cuisine est délicieuse mais le lieu bruyant et nettement plus embourgeoisé que le Zeeuwse Hemel. C’est dans ce ciel zélandais que nous retournerons.
Et puis il y a la mer, la vraie ! Pour la voir et y marcher le long des vagues, il nous faut rejoindre le nord de Schouwen, au-delà d’un cordon de hautes dunes couvertes d’oyats. Les barrages levants du plan Delta sont visibles à gauche, mais nous les avons dépassés. C’est la haute mer, car les terres les plus proches plein nord sont les côtes de Norvège ou les Shetlands. Le vent soulève des brassées de sable et fait mousser les vagues. Un enfant marche en défiant la mer, un couple saute au-dessus d’un ruisselet surgi à marée descendante, un zeehond (phoque) est signalé plus loin, rien ne presse. Au bout d’un brise-lame fait de pieux moussus vert vif, un cormoran se dresse immobile sur ses pattes grêles.

La mer au nord de Schouwen-Duiveland
(photographie de l’auteur)
Goes et après…
Il nous faudra quitter ce lieu enchanteur et cette Gâterie sans pareil. Nous prenons notre dernier petit déjeuner après avoir croisé le mari de Hollandia au bas des marches. Le repas est tellement délicieux que nous traînons des pieds et bavardons de choses et d’autres. Il nous restera le temps d’acheter du Gouda et autres fromages de Hollande dans la belle boutique voisine, le Koetschuys Kaas. Le choix est vaste et les meules multicolores sont alignées à la parade sur des planches de bois.
Sur la route du retour, nous nous arrêtons à Goes après avoir regagné la presqu’île de Walcheren sur le long pont de Zélande. C’est jour de marché au centre-ville qui est d’une folle animation. Eh oui, la Néerlande est à la fois grouillante et ordonnée, calviniste et hédoniste, accueillante et réservée, propre et créative. Une brasserie a emménagé dans l’ancien hôtel de ville de Goes. Un lieu splendide, aimable, bon et efficace. Nous n’avons pas envie de quitter ce pays. Mais il va falloir repasser la frontière, retrouver les premiers nids de poule sur l’autoroute, les panneaux de signalisation peu clairs ou souillés, les petites fermes désordonnées, les fenêtres occultées, le carrefour Léonard, les « Belgian solutions »…

Fenêtre du musée de la ville de Goes
(photographie de l’auteur)
« Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue. » (Baudelaire, L’invitation au voyage)
Mais diable, comment font-ils ce que nous ne savons pas faire ?
Bernard De Backer, février 2026
Addendum
Je connais les Pays-Bas depuis mon enfance, la jeune fille au pair qui aidait ma mère étant originaire de Maastricht. Elle m’a beaucoup parlé de son pays, et notamment de la féroce guerre d’indépendance en Indonésie où l’un de ses oncles était colon. Elle m’offrait des petits jouets de Ruyter. J’ai ensuite étudié en flamand pendant plus de dix ans, joué aux échecs avec un amstellodamois en fumant de l’herbe de son cru, vécu à Leuven. Plus tard, j’ai longuement sillonné le pays en voyage cycliste en direction du Danemark ou de la Pologne, ainsi qu’à l’intérieur de celui-ci vers les îles de la Frise ou en Zélande. Avec Anne, nous avons fait plusieurs séjours aux Pays-Bas : en Frise, à Maastricht, à Amsterdam et en Zélande. La familiarité de la langue et celle du pays me sont chères.
Ce pays, même si j’en sais les défauts, m’a toujours émerveillé par son art de vivre et sa beauté maritime ou terrestre, son urbanisme rigoureux et esthétique, la gentillesse de son accueil, sa créativité industrieuse, son très riche patrimoine culturel. Son « secret » est d’origine multiple, en partie capté sur la Flandre (qui fut par ailleurs un ennemi redoutable quelques siècles plus tôt) après la conquête espagnole à laquelle les Pays-Bas ont finalement échappé. Ce sont notamment des Flamands protestants qui ont fondé la Compagnie unie des Indes orientales (VOC) après leur fuite d’Anvers. Les richesses ponctionnées dans leurs colonies et la traite négrière n’ont pas été pour rien dans le siècle d’Or, notamment à partir de la Zélande (Middelburg, Vlissingen, Terneuzen). Le calvinisme a bien entendu joué un rôle important dans son essor économique, comme l’a analysé Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Et, sans aucun doute, sa lutte séculaire et collective contre les eaux, sa patiente poldérisation des terres gagnées sur la mer et ses golfes. Une œuvre qui n’est jamais achevée et que menace le changement climatique. Mais qui a généré le poldermodel à travers les waterschappen, les conseils de gestion des digues, un modèle de démocratie participative qui date du treizième siècle. C’est sans doute là que s’origine le secret de Néerlande.

Soirée amicale au Bon vivant à Zierikzee
(photographie de l’auteur)
La question des « fenêtres sans rideaux » mériterait un article à part entière. Quiconque voyage aux Pays-Bas est frappé par cette singularité que partagent bien peu de pays. L’historien Thomas Beaufils, auteur d’un remarquable livre sur l’histoire des Pays-Bas (Talandier 2018 et 2022), y a consacré un article en 2013, dans la revue Deshima (la bien nommée) consacrée aux pays du nord de l’Europe et qu’il a fondée. Son texte, « Les fenêtres hollandaises. Voyeurisme, surveillance et contrôle social aux Pays-Bas », est synthétisé dans une conférence accessible en ligne. Il y consacre un paragraphe intéressant dans son Histoire des Pays-Bas, sous le titre « Une société panoptique ». Comme on peut s’y attendre, cette pratique de transparence héritée en partie du calvinisme (« Nous n’avons rien à cacher ») est aussi un mode de contrôle social qu’illustre l’expression néerlandaise Gluren bij de buren (« épier les voisins ») et participe du souci de montrer « un foyer bien rangé et moralement purifié » (Beaufils, op. cit.). Mais Beaufils ajoute ceci dans le même chapitre de son livre : « Dire des Néerlandais qu’ils n’ont « rien à cacher » est exagéré, car ce qui est donné à voir dans un foyer batave, ce n’est en fait qu’un écran qui présente uniquement ce que l’on veut bien montrer de soi, à l’exclusion du reste. Le devant (het voorhuis) masque le derrière (het achterhuis), qui reste opaque et inconnu, ce qui laisse place dans l’imaginaire du voisin à de multiples allégations ». Le lecteur découvrira sa conférence en ligne.
Un dernier mot : le contrôle social est certainement aussi fort au Japon, mais, comme je l’ai souligné plus haut, les fenêtres (et aussi les jardins) y sont totalement occultées. Pourquoi diable Thomas Beaufils a-t-il titré sa revue Deshima ? La raison est simple : la revue est consacrée à l’Europe du Nord et à ses relations avec le reste du monde. L’île artificielle de Dejima face à Nagasaki, fondée par la Compagnie unifiée des Indes Orientales (VOC) en 1641, était la « seule fenêtre ouverte sur le Japon » durant la période Edo (deux siècles de fermeture totale de l’Archipel). Elle atteste de manière emblématique des liens entre l’Europe du nord et le monde. Mais l’île était aussi une fenêtre pour les Japonais qui étudièrent le néerlandais.
La Zélande est une des douze provinces des Pays-Bas et sans conteste la plus maritime, d’où son nom. Elle comporte quatre grandes parties distinctes aujourd’hui : la Flandre zélandaise frontalière de la Belgique, la longue presqu’île de Walcheren, l’île de Schouwen-Duiveland où se trouve Zierikzee (qui en est la capitale et l’unique commune) et la presqu’île de Tholen proche du continent. La dernière presqu’île avant Rotterdam, Goeree-Overflakkee, ne fait curieusement pas partie de la Zélande mais bien de la Hollande du Sud, alors que sa géographie l’y invite. La seule île en Zélande est donc Schouwen-Duiveland, si l’on excepte des bancs de sable boisés ou non, comme en face de Brouwershaven.


La Zélande au seizième siècle et en 2019
(source Wikipédia)
La région était autrefois une mosaïque d’îles et de presqu’îles reliées par voie maritime ou terrestre. La poldérisation puis la construction de ponts et de tunnels, ainsi que les digues mobiles du plan Delta (quarante ans de travaux), relient toutes ces parties par voie terrestre, y compris la Flandre zélandaise à Walcheren depuis l’inauguration, en 2003, du tunnel de l’Escaut occidental entre Terneuzen et Ellewoutsdijk. Selon nos contacts à Zierikzee, le plan Delta devra être doublé d’autres digues dans un avenir plus ou moins proche, étant donné la hausse du niveau de la mer due au réchauffement climatique et un affaissement des terres (dont témoignent les maisons penchées « sur le côté » à Zierikzee).
Baudelaire n’a jamais voyagé aux Pays-Bas mais a séjourné en Belgique pendant deux ans, ce qui a donné le fameux pamphlet Pauvre B. Son inspiration proviendrait de rêveries devant des tableaux hollandais, notamment Vermeer et Ruysdael, ainsi que de nouvelles d’Edgar Poe, The Domain of Arnheim et Landor’s Cottage, qu’il avait traduites dans Histoires grotesques et sérieuses. Mais également de sources littéraires d’auteurs qui avaient voyagé en Hollande (Nerval, Bernardin de Saint-Pierre, Théophile Gautier, Aloys Bertrand…). L’invitation au voyage est dédié à la comédienne Marie Daubrun dont il s’était épris.
La comparaison que fait Baudelaire dans son texte entre les Pays-Bas et la Chine était fréquente au XIXe siècle. Ainsi, Diderot compara son arrivée dans la ville de Delft à « celle d’une ville chinoise » (Beaufils, 2018). Les Pays-Bas étaient comme « l’Orient de l’Occident » selon Baudelaire, qui ne connaissait aucun des deux pays (et Diderot ne connaissait pas la Chine). C’est sans doute, comme le note Beaufils, l’imaginaire de deux pays perçus comme « hors monde », du moins à cette époque. Ce qui est piquant, c’est que le Japon était considéré, lui, comme « l’extrême Occident » à la même période. Pour avoir voyagé au pays du Soleil Levant et dans l’Empire du Milieu, je puis attester de nombreuses similitudes entre Pays-Bas et Japon (mais pas la Chine contemporaine), sauf notamment, comme mentionné, l’occultation des fenêtres…

La ville hollandaise reconstituée de Huis Ten Bosch près de Nagasaki au Japon
(source Discover Nagasaki)
Pour télécharger le fichier pdf de l’article
Les Pays-Bas à un jet de tulipe
- Beaufils Thomas, Histoire des Pays-Bas, Talandier 2018 et 2022
- Beaufils Thomas, « Les fenêtres hollandaises. Voyeurisme, surveillance et contrôle social aux Pays-Bas », Deshima n°7, 2013
- de Hemptinne Gerald, Pays-Bas. Les pieds sur terre, Nevitaca, 2014
À vélo sur Routes et déroutes
- La Pologne à l’horizon (première partie aux Pays-Bas)
- La seconde vélorution (historique du vélo et hommage aux transports cyclistes)
- Pray for Japan (où l’on croise l’île de Dejima et le « train hollandais » vers Huis Ten Bosch)
[1] « Le tour de l’Europe en une semaine ».