Crise dans la démocratie ?

Couverture du dernier livre de Marcel Gauchet
(source Éditions Gallimard)

Si une certaine vigilance géopolitique et géoculturelle nous enseigne depuis quelques années qu’il y a bien une crise de la démocratie dans le monde, ou plus exactement un rejet croissant de celle-ci par sa partie non occidentale (le « Sud global »), nous sentons à divers signes qu’elle se situe également à l’intérieur de ce modèle politique et sociétal. C’est à cette crise dans la démocratie que s’attelle le dernier livre de Marcel Gauchet, Le nœud démocratique (2024). Le modèle analytique de l’auteur, développé dès Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion (1985), n’est pas facile à appréhender par ceux qui ne sont pas familiers de son œuvre. Il est profondément contre-intuitif et bouscule notre habitus culturel occidental universaliste, mâtiné d’un marxisme sommaire. C’est que, pour Gauchet, l’infrastructure qui pilote en sous-main le monde humain-social et ses évolutions n’est pas l’économique, mais bien le symbolique : la carte du croyable, du pensable et du souhaitable déterminée par divers ancrages religieux (hétéronome, selon Kant) ou postérieure à ceux-ci (autonome), en conservant un lien « à reculons » avec la structuration hétéronome ­­- source de formations de compromis, dont les régimes totalitaires du XXe siècle sont les exemples les plus éclatants. Comment cette lecture structurale de l’histoire nous permet-elle de saisir la crise dans la démocratie ?

« En dehors d’une étroite élite, les sociétés vivent pour leur grande masse dans un cercle de références internes hérité de leur parcours propre. Elles doivent vivre désormais en fonction d’un système de références qui tient à leur coexistence externe, comme si leur passé n’avait plus d’importance. (…) Une bonne part de la querelle multiforme des « identités » sort de là.  (…) Car ce qui se trouve disqualifié de la sorte, effacé, voire refoulé, n’en continue pas moins d’habiter les esprits et de réclamer diversement sa part » 

« Or l’autonomie, ce ne peut être s’enfermer dans un autisme cosmique – se gouverner soi-même dans l’indifférence à ce qui n’est pas soi, qui se trouve être ce qui conditionne son existence. Le problème écologique ajoute une dimension supplémentaire au problème général en lui adjoignant l’exigence d’une maîtrise réfléchie de l’insertion dans cet Autre dont nous sommes une partie en même temps qu’un mystérieux corps étranger. »

Marcel Gauchet, Le nœud démocratique

Vers la page d’accueil

Lire la suite

Jules Verne et l’île absolue

Le capitaine Nemo au Pôle Sud : « Adieu Soleil ! »
(source Wikipédia, dessin Riou et de Neuville)

Au terme d’un long travail de lecture et d’écriture – qui a modifié ma grille d’analyse initiale de sociologie marxiste de la littérature et bouleversé ma perception des livres de Verne -, j’ai présenté mon mémoire de sociologie consacré à son œuvre en 1977. Mes lecteurs académiques semblaient ravis. « Cela se lit comme un roman », m’avait dit Guy Bajoit qui était rapporteur – le directeur étant Paul Vercauteren. Ce texte était en dormance depuis quarante-sept ans, hormis un article publié par La Revue nouvelle, « Le rayon Verne ». J’ai décidé de le numériser. Le texte publié ici est l’introduction de « Historicité et utopie chez Jules Verne », titre du mémoire –  l’intégralité du texte est en fichier joint. La thèse centrale, largement documentée dans les pages qui suivent, est que l’œuvre vernienne est le fruit d’un alliage – en tension apparente – entre connaissance et conquête totales du monde au moyen de la rationalité techno-scientifique et voyage à rebours vers ses origines sacrées ; entre volonté de maîtrise du globe et pulsion de dissolution dans ses eaux primordiales (Nemo), ou perte de la raison sur son volcan polaire (Hatteras). En d’autres termes : une quête de l’absolu par ses deux versants, rationnel et mystique. C’est évidemment ce qui rend ces voyages « extraordinaires ». Cette tension nous concerne toujours.

Vers la page d’accueil

Lire la suite

Forêts humaines

Paysage au couchant à Villars-Santenoge
(photographie de l’auteur)

C’était au lendemain d’un orage batailleur. La lumière était limpide, les odeurs soyeuses des champs et des forêts embaumaient le vent. Nous cherchions en vain ce lieu discret : une mystérieuse formation naturelle autour d’un cours d’eau sous les arbres. Après plusieurs voies sans issue et en absence d’indications, nous fîmes halte devant une barrière verte face à une route de terre. Un rectangle coloré pour randonneurs nous faisait signe. Le chemin forestier descendait après la poutre de bois, en douces ondulations sous une canopée vertigineuse et mouvante ; des petits ruisseaux sonnaient comme des grelots. Nous vîmes des dizaines de limaces orange vif, rampant sur le sol ou grimpant de subtils entrelacements d’herbes, d’écorces et de plantes – des microcosmes cultivés par des nains. Les arbres bruissaient, dansaient avec le soleil.

Mais j’ai préféré continuer, traverser la forêt silencieuse, prendre entre deux rangées de hauts peupliers d’Italie la route de Santenoge et découvrir le soir, dans ce paysage ruiselant d’or, de mélilots, de libellules, le hameau de Villars et le café Au bon accueil. Je le recommande à tous ceux qui passent par là. C’est un gîte de fortune, isolé au seuil de la forêt, avec une ou deux chambres que l’on n’a pas dû retapisser depuis 1925 à en juger par le papier aux rosaces jaunies (…) En ouvrant la fenêtre qui donnait sur la forêt toute proche, les sapins et les épiceas et en respirant cette odeur de foin et de terre chaude, j’eus le sentiment du bonheur intense de cette marche, qui vous fait découvrir, au crépuscule, un lieu comme celui-ci, accordé à la lenteur des choses…
Jacques Lacarrière, Chemin faisant, 1977

Nous voulons des forêts, pas de faux rêves
Slogan de zadistes, cité par Gaspard d’Allens, Des forêts en bataille

Il entend, dit la légende, le chant des oiseaux, les hurlements des loups ; il comprend le cerf qui brame et la feuille qui craque en se détachant et va rejoindre ses sœurs dans les valses du vent.
Louise Michel, Contes et légendes

Les choses se sont succédé dans l’ordre suivant : d’abord les forêts, puis les cabanes, les villages, les cités et enfin les académies savantes
Giambattista Vico, La Science nouvelle (1744)
(cité par Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental)

Vers la page d’accueil

Lire la suite

So Long

Sur une île britannique en 1970
(source Wikipédia)

C’était une nuit d’été tiède, au creux d’un large hémicycle de basses collines, parsemées de centaines de milliers de jeunes chevelus, de tentes, de toiles et de sacs de couchage. Tout autour du petit territoire environnant taillé en diamant : la mer. Un bruit parfois assourdissant provenait d’une scène de métal, plantée au bas de l’amphithéâtre naturel. Le jeune homme avait obtenu une place à quelques mètres d’elle. Ses compétences linguistiques lui avaient permis d’être engagé comme bénévole dans un release center, un lieu où des spectateurs victimes d’overdose pouvaient trouver du secours. Il officiait comme interprète entre soignants britanniques et junkies francophones. Puis, son tour de garde terminé, il se rapprocha de la scène à la nuit tombante ; il avait obtenu son laissez-passer pour services rendus. Une jeune chanteuse s’y trémoussait, suivie d’un guitariste noir et frisé jouant l’hymne américain tout en grincements. L’obscurité était totale lorsqu’il apparut enfin. Un homme grave à la barbe de quelques jours. Une ferveur s’éleva de l’hémicycle, des bougies et des briquets s’allumaient dans la nuit telles des lucioles. Comme dans un anime japonais.

Vers la page d’accueil

Lire la suite

L’œil de la terre

Gare à Bruxelles
(Source Wikipédia)

À l’est de la vieille gare de briques, surmontée d’un clocheton noir, s’étendaient des collines ensauvagées et tristes. Elles formaient une mince bande arborée entre la zone de triage et les faubourgs. Pour y parvenir de son quartier, il lui fallait remonter de petites rues grises aux curieux trottoirs de dalles disjointes, insidieux réservoirs de flaques d’eau après l’averse. C’est là qu’il marchait quand il étouffait chez lui, à n’en pas savoir hurler. Au sommet d’une des rues, l’on atteignait un plateau cerné d’arbres dont les saillies étaient entrecoupées d’un étang vert-de-gris. Ce jour-là, il parvint près du sommet. Il avait la respiration pénible d’un homme aux poumons viciés par le tabac et les nuits hachées.

Vers la page d’accueil

Lire la suite

L’Emprise

L’âme d’une momie égyptienne
(source Wikipédia)

C’était une fin de matinée en 197… Il parlait allongé sur le dos, un peu comme ce personnage de roman à l’aube de sa métamorphose. Soudain, les objets, le cadre et les êtres s’éloignèrent comme pour rejoindre un autre monde, séparé par une surdité enveloppante. Sa voix devint prisonnière de son corps, se transmuant en organe caverneux, immobilisé, paralysant. Elle lui était devenue étrangère par ses sonorités, tout en demeurant la sienne par le contrôle qu’il en avait, par son vocabulaire, son phrasé. Il pensait avoir déjà vécu cette sensation, mais avant le temps de sa vie ou bien ailleurs, dans le monde de ses rêves ou des limbes. Il continua de parler, tenta de chasser cette étrange paralysie par l’un ou l’autre mot qui la démasquerait, la nommerait, la ferait tomber. Comme l’on tente de faire disparaître un envoûtement par une formule magique. Mais rien ne vint, rien ne viendrait jamais la faire s’évanouir en la nommant ou en faisant surgir sa vraie nature. C’était comme une ombre ancienne, qu’un agencement singulier des lieux et des lumières lui avait révélée, et qui s’était emparée de son être. Il finit par se lever et se défaire de l’organe caverneux en secouant son corps. Sa marche le remit d’aplomb dans ce monde amoindri.

Vers la page d’accueil

Lire la suite

Chenille des Lumières et papillon transhumaniste

Scorpion rouge
(source Wikipédia)

Un ouvrage à la fois enlevé, inquiétant et souvent ironique, retrace l’histoire socio-politique de l’individu européen – des Lumières à la civilisation transhumaniste entrevue. Il s’agit du livre de Julien Gobin, L’individu fin de parcours ? Le piège de l’intelligence artificielle (2024). Il m’a fait penser au premier article que j’avais publié dans La Revue nouvelle en 1996. C’était une contribution à un dossier sur les sectes – « Les religions en vadrouille » – dans lequel mon texte titrait : « New Age : entre monade mystique et neurone planétaire ». À ma grande surprise, en effet, le titre et le contenu de cet article sont en phase avec la thèse de l’auteur. Le sujet m’intéresse d’autant plus que j’avais proposé un dossier sur le transhumanisme pour la même revue. Les membres de la rédaction ignoraient jusqu’au mot. L’analyse de Gobin peut se comparer à celle d’un scorpion qui se pique lui-même. En effet, le déploiement de la démocratie libérale génère, d’un côté, une individuation des sociétés jusqu’à la « monade » individuelle (terme que Gobin emprunte à Leibniz), et, de l’autre, un développement vertigineux des sciences et des techniques, dont les algorithmes et l’intelligence artificielle constituent « la pointe ». Ils soutiennent l’individu autonome dans l’expression de sa singularité tout en pilotant ses désirs. De la « monade radicalement autonome » au « neurone totalement incorporé », en effet. Voyons cela.

« Mais cet idéal européen de l’homme libre avait son revers : une inquiétude permanente et l’insatisfaction, l’angoisse et l’avidité, qui poussèrent les Européens dans tous les coins du monde… »

Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka
(réflexion d’un philosophe déporté au Goulag sur les différences entre Européens et Russes)

Vers la page d’accueil

Lire la suite

Poutinisme, réactivation fondamentaliste ?

Vladimir Poutine et le Patriarche Kirill
(
source Radio Canada)

Cette analyse trouve son origine immédiate dans un témoignage, venant illustrer des réflexions et constats antérieurs. Une jeune slave orientale, ayant trouvé refuge en Belgique, exprime sa crainte de rester en Europe. Elle a peur que sa fille ne devienne transgenre. Plus fondamentalement, elle pense que les Européens accueillent ses compatriotes pour les épouser, faire des enfants, et dissoudre ainsi l’identité de son pays. Il me semble qu’il ne faut pas ironiser sur ses craintes plus ou moins complotistes, en partie héritées du monde soviétique et de la propagande poutinienne. Je pense qu’elles expriment quelque chose de plus profond : la peur du monde occidental « décadent » générant, pour faire court, « une perte des pères et des repères ». Je l’avais déjà rencontrée il y a de nombreuses années en traversant la Hongrie à vélo. Un soir, dans une petite ville de la Puszta, un étudiant hongrois anglophone me confia que l’intégration européenne allait dissoudre l’identité hongroise. C’était bien avant Orban. Qu’en est-il de la Russie ? Le poutinisme, qui « marche à reculons » (Ackerman, 2022), serait-il aussi une réaction néo-traditionaliste face au caractère dissolvant de la modernité européenne ? En partie, sans doute. Argumentons.

« Pour Vladimir Poutine, qu’il faut prendre au mot sur ce point, il s’agit d’un conflit existentiel, mené contre le système de valeurs qui constitue le cœur du modèle européen »

Éditorial du Monde, 23 février 2024 (nous soulignons)

« Il faut ajouter que ce discours nous semble étranger car la société russe est, à tort ou à raison, considérée comme européenne ou culturellement proche.
Le mélange d’un langage vulgaire, sexualisé, machiste et de références historiques juxtaposant visions historiques ou religieuses très personnelles et promesses de fin du monde purificatrices, correspond mal à nos catégories intellectuelles, ce qui produit l’effet habituel : la négation ou le passage sous silence de ce qui ne fait pas totalement sens. »

Élisabeth Sieca-Kozlowski, Poutine dans le texte, 2024

« La métamorphose de la Russie poutinienne en secte eschatologique couvait depuis longtemps. On se souvient que Poutine avait déclaré en novembre 2018 qu’en cas de guerre nucléaire, « nous, en tant que victimes d’une agression, nous, en tant que martyrs, irons au paradis, et eux [les ennemis de la Russie] mourront tout simplement. Parce qu’ils n’auront même pas le temps de se repentir. » »

Françoise Thom, La grande imposture russe, Desk Russie, 14 avril 2024

« La Russie fut l’un des premiers pays non occidentaux à subir une crise identitaire que d’autres peuples, non occidentaux eux aussi, ont depuis vécue à leur tour ; une crise provoquée par la conviction que, aussi inférieure et odieuse qu’elle ait pu paraître, la civilisation occidentale avait découvert les secrets de la puissance et de la richesse qu’il fallait s’approprier afin de pouvoir rivaliser avec elle à armes égales. »

Richard Pipes,
Histoire de la Russie des tsars (nous soulignons)

 « Je le dis aux démons, vous n’intimiderez personne.
Dieu existe. Nous vaincrons
. »

Zakhar Prilepine, écrivain russe chantre de l’attaque contre l’Ukraine

Vers la page d’accueil

Lire la suite

La leçon de Bernard Lahire

L’ouvrage de Bernard Lahire
(source
La Découverte)
Détail d’un tableau de Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, 1898, longuement commenté par le sociologue en préambule de son livre

Face à un ouvrage aussi impressionnant par son ambition, rien moins que Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023) du sociologue Bernard Lahire, par son volume de plus de neuf cents pages et par sa documentation monumentale, l’auteur de ces lignes s’est senti intimidé. Serait-il capable de le lire ? Et ensuite, d’en faire une recension ? Voire une approche critique, s’il en éprouvait la nécessité et la pertinence ? Mais ayant déjà été à l’œuvre pour L’interprétation sociologique des rêves (2018) du même auteur, il a relevé le défi. Sa lecture fut interrompue par des ennuis collatéraux, mais reprise rapidement. Et puis, s’est-il dit, voilà un ouvrage d’un sociologue matérialiste « de gauche », de filiation marxiste et bourdieusienne, qui se situe à l’opposé du « constructivisme » dans les sciences sociales, se plonge dans les déterminants biologiques du vivant et des « animaux humains ». Et dont le livre est, in fine, une leçon « anti-woke » redoutable, bien que probablement non intentionnelle au départ. Pour reprendre le vocabulaire de Lahire, il s’agira ici simplement de tracer les « lignes de force » de ce maître-ouvrage, d’en synthétiser les enseignements majeurs sans trop de lourdeur. Et, enfin, de nous interroger sur un « angle mort » qui nous est apparu à l’issue de cette lecture.

« Aujourd’hui comme hier, les combats émancipateurs se nourrissent avidement de toutes les recherches, même les moins fondées et peut-être surtout elles, qui pourraient apporter la preuve qu’avant, dans d’autres sociétés, cela (la violence interpersonnelle ou intergroupe, la xénophobie, la domination et notamment la domination masculine, etc.) n’existait pas, et l’espoir que tout peut changer avec un peu de bonne volonté politique. Mais les faits sont têtus, et souvent un peu désespérants, quand on croit en la nécessité historique de l’émancipation ou de la pacification des mœurs. »

Bernard Lahire,
Les structures fondamentales des sociétés humaines
Conclusion générale

Vers la page d’accueil

Lire la suite

L’infirmière volante

Entre chien et loup
(source Wikipédia)

L’attente fut interminable : de minuit à quatre heures de l’après-midi, sans boire ni manger. Il avait la gorge sèche, le corps tendu, l’esprit anxieux. Ses jambes, surtout ; il pensait les perdre pour toujours, du moins telles qu’elles étaient. Son voisin de chambre qui devait subir la même opération – mais d’un seul côté et par un autre chirurgien – était déjà descendu. Lui attendait. Les minutes s’étiraient, se transformant en secondes de la même durée. Le lit qui partageait la chambre revint après deux heures. Son occupant était réveillé, un peu hilare sous la morphine. Le tour du second tardait ; il pensait déjà à la fatigue de la chirurgienne qui allait mollir son bras, lui faire perdre de la précision, la distraire. Ne valait-il pas mieux remettre l’intervention au lendemain ? Mais il fut enfin descendu. Son lit roulait dans le couloir, prit l’ascenseur, entra dans une grande salle s’ouvrant derrière des battants beiges.

À M. S. avec gratitude
En mémoire de mon frère Richard, infirmier, qui fut convalescent dans le même lieu

D’un ouvrage sur les combats de Séoul en septembre 1950, je tire au hasard ce témoignage de Rutherford Poat, alors correspondant de l’agence United Press. Une fillette brûlée par un obus au phosphore s’approche d’un barrage routier tenu par des marines. « Elle était aveugle et on se demandait comment elle vivait encore. (…) Trois autres enfants coréens qui avaient eu plus de chance qu’elle la regardèrent approcher du trottoir contre lequel elle buta. Elle dut s’y reprendre à trois fois pour l’escalader. Les enfants riaient » (Decision in Korea, 1954). Une saynète parmi des milliers d’autres et qui, pour moi, révèle une sorte de mal absolu. Qui a vécu cela, en acteur ou témoin impuissant, ne peut plus se contenter de vivre sans comprendre.

Nicolas Bouvier, Les chemins du Halla San

Vers la page d’accueil

Lire la suite