
Vallée de Valbona en Albanie, vue du col de Teth
(photographie de l’auteur, 1992)
La fameuse formule que les vivants ne sont que des morts en permission
dans cette vie trouve dans nos montagnes sa pleine signification.
Ismaïl Kadaré, Avril brisé
Le geste, sans doute, prêtait à confusion. Plusieurs billets de cent lekë, couleur sang de boeuf, avaient été jetés négligemment sur la table. Sur une face de ces larges coupures, un ouvrier à casquette, main droite posée par-dessus l’épaule d’un jeune pionnier hypnotisé, montrait de sa paume ouverte un barrage aux eaux mugissantes. À l’avers, deux sidérurgistes, debout côte à côte, fixaient un lieu hors champ recelant quelque merveille de l’industrie moderne. Le premier travailleur était moustachu, portait des lunettes relevées sur le front et tendait sa main gantée vers le prodige ; le second, glabre et plus jeune, brandissait une canule de métal arrondi. Son corps était couvert d’un vêtement ignifuge doté d’une large capuche souple, semblable à celle des anciens pêcheurs ostendais. Il suivait du regard la main tendue de son ainé. À l’arrière-plan, des derricks effilés et des hauts-fourneaux pansus se fondaient dans la brume. Les figurants de papier scrutaient tous le même horizon, un lointain laiteux où s’érigeaient les prodiges de la science et de la volonté, irradiant comme l’étoile qui surmontait une aigle à deux têtes, enserré dans un boisseau de blé courbé.
Les Alpes albanaises L’âpre poésie des sommets, documentaire sur Arte (réalisé en 2024 par Carsten Rau, en ligne août 2026). C’est dans la vallée de la Shala, de l’autre côté du col de Theth en partant de Valbona. J’y reconnais les paysages, les montagnes, les rivières, les maisons et les habitants de cette partie catholique (la vallée de Valbona est musulmane). Rien ne semble avoir changé, à part les touristes « qui ont peur » et quelques détails matériels. Mais les Alpes albanaises (surtout Theth) font leur entrée dans les flux touristiques. Ce n’est pas le premier reportage diffusé par Arte.
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