La Convocation

Corée du Nord la nuit

La péninsule coréenne la nuit (source Wikipedia)

C’est assurément un recoin extrêmement sombre de la planète, notamment la nuit, lorsque les ouvriers éreintés, les paysans affamés et les esclaves des camps de travail gémissent dans des casemates de béton ou des dortoirs surpeuplés d’ennemis du peuple. Certains prétendent qu’alors, vu à hauteur de satellite, le pays se découpe comme un trou noir dans la mer de Chine, bordé par le collier scintillant du trente-huitième parallèle, les lumières blafardes des cargos ou d’erratiques queues de missiles ondoyant vers le soleil levant. Les images qui surgissaient dans sa mémoire — de rares reportages filmés à la dérobée avec une caméra tremblante — étaient celles de montagnes nues, pétrifiées par le froid, de fleuves gris traversés par des ombres et de villes, bâties de décombres, où des enfants en haillons erraient en quête de nourriture.

Il se souvenait aussi de ces images officielles relayées par les médias occidentaux : la capitale vide et propre, la mosaïque colorée et vibrante de jeux du stade, les scènes d’opéras militaires, les soldats rigides marchant au pas de l’oie dans des rues désertes. Le jeune Leadeur, visage poupin et coupe au bol, venait de liquider un général quatre étoiles, son oncle maternel, qualifié de saleté factieuse. Il l’avait, en signe d’infamie, fait empoigner dans les travées du comité central du parti du Travail, avant que, d’une balle, on ne lui arrache le cerveau. Sa famille, adultes et enfants en bas âge, fut exécutée dans la foulée, « pour qu’il ne reste aucune trace de cet homme ».

Bernard De Backer, 2016

Post-scriptum d’octobre 2018. Droit du travail en Corée du Nord : Les hommes de Kim (prix Albert Londres 2018)

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Floralies à Pyongyang

Kim-jong-il

Kim Jong-il (image de propagande)

Selon la célèbre théorie de l’historien Ernst Kantorowicz, dite des « deux corps du Roi », le souverain médiéval possède un corps terrestre, tout en incarnant le corps politique, la communauté constituée par le royaume de ses sujets. Cette double nature du corps royal expliquerait l’exclamation proférée à la mort du souverain, « Le Roi est mort, vive le Roi ! ». Le corps politique du roi ne pouvait en effet mourir. Les derniers développements de la dynastie communiste « autosuffisante » de Corée du Nord — à savoir la désignation de Kim Jong-un comme successeur de son père Kim Jong-il et de son grand-père Kim Il-sung — peuvent peut-être trouver un bout d’explication dans cette incarnation physique du pouvoir politique et de la communauté humaine qu’il est censé représenter. Sauf qu’à défaut d’une loi de succession monarchique et héréditaire, il apparait bien nécessaire d’anticiper la défaillance fi nale du souverain régnant pour installer le corps de son successeur en position d’héritier, selon des formes politiquement présentables, mais biologiquement assurées. C’est ce que nous venons de vivre avec l’intronisation de Kim Jong-un (en lieu et place de Kim Jong-nam, le fils ainé), mais également avec la montée en grade de sa tante Kim Kyong-hui, belle-mère de la dynastie promue général quatre étoiles.

Bernard De Backer, 2010

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