Sommet, pluie et brouillard

La montagne de Banne vue de la vallée
(photographie de l’auteur)

Les brumes vibraient sous des rafales filant vers la falaise. Le marcheur n’avait pas d’autre choix que de longer le précipice, afin d’éviter de s’égarer dans les nuées humides qui lui collaient au corps. Ses pieds glissaient dans ses chaussures noircies par la pluie. Il n’était plus très éloigné du sommet, épuisé mais rassuré d’y parvenir. Enfin ! À peine arrivé sur la bosse sommitale, marquée par une pierre griffée d’une croix, il entendit des murmures venant du contrebas. Oscillant avec le vent, ils étaient très faibles, saccadés, implorants. Reprenant son souffle, le marcheur s’approcha du vide pour tenter d’apercevoir leur source qui devait être proche de lui. Elle se situait en haut de la falaise, piquetée d’arbustes comme de flèches. Un homme s’y serait-il accroché ? « Brèche ….ième brè… » finit-il par entendre, proféré d’une voix aigüe et tremblante. Il n’osa crier, par crainte d’effrayer l’homme peut-être suspendu dans le vide. Le marcheur rampa au bord de la falaise, le corps trempé par les herbes. C’est alors qu’il vit une silhouette maigre et longiligne, les mains agrippées à de petits troncs. Leurs regards se croisèrent. C’était donc lui !

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Le Poët, vos papiers

Ville de Haute-Provence à la fin du XIXe siècle
(Archives départementales de la Drôme)

Après la traversée du fleuve, je lui avais trouvé un convoyage partant pour la Drôme à la suite de ma diligence. Il m’aurait été trop cruel de me séparer de ma compagne à Saint-Jean-du-Gard. Outre que sa perte me déchirait le cœur, sans Modestine, m’étais-je dit, je ne pourrais accomplir ma pérégrination vers le « Tibet de Haute-Provence ». Un surnom bien étrange donné par un voyageur mystique à ce bout de terre désolé et proche du ciel. Pensez donc : un village solitaire d’une centaine d’âmes qui se perchait au terme d’une harassante route de graviers et de sables, au-delà d’une étroite gorge propice aux détrousseurs. Ce lieu étrange était à plus d’une journée de marche de la dernière bourgade, située elle-même à quelques miles de la petite ville où nous quittâmes nos compagnons de voyage depuis le Rhône. C’était un nid d’aigle, telle une grappe de maisons blottie sous un château en ruines. Sept-cents habitants y vivaient selon le curé, entassés dans un bourg aux ruelles étroites où déambulaient poules, moutons et chèvres. Modestine et moi y passâmes la nuit, dans une auberge où logeaient des muletiers revenant de ce mystérieux Tibet.

« Hélas, tandis que nous avançons dans la vie, et que nos affaires nous préoccupent de plus en plus, il nous faut travailler même pour nos loisirs. Maintenir les ballots sur un bât contre les rafales glacées du nord n’est pas un grand travail. Mais cette industrie sert à calmer et occuper notre esprit. Quand le présent est si absorbant, qui peut se tracasser de l’avenir ? »

Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, 1879

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La quatrième brèche

Ses souvenirs émergeaient lentement dans la douleur, sa tête posée sur son sac à dos couvert de neige. Il finit par tenter de remuer ses jambes, puis ses bras pour palper les pourtours de son visage, bleui par le froid. La chute lui semblait lointaine, comme appartenant à un monde évanoui : un épais brouillard givrant, des rochers noirs, un silence assourdissant – et ce sentier qui demeurait introuvable. Ils avançaient à deux, le jeune et le plus âgé, sur des éboulis qui glissaient sous leurs pieds. La veille, ils avaient bivouaqué à plus de trois mille mètres, la tente montée au milieu d’un cercle de pierre. La neige avait été fondue sur leur Primus, pour le thé et un bout de repas. Puis ils s’étaient engouffrés dans leurs duvets, ne laissant dépasser que les cheveux qu’ils découvrirent givrés le lendemain matin. Partis un peu tôt en saison pour cette randonnée aventureuse autour d’un massif très alpin, leur marche avait débuté difficilement. Mais cette fois, l’accident avait comme surgi du néant.

« La randonnée est une servitude volontaire où l’on décide du joug que l’on s’impose parce qu’il est synonyme d’une amitié supérieure avec le monde. »

Pascal Bruckner, Dans l’amitié d’une montagne

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Un volcan anatolien

Bergers sur les flancs du Süphan Dağı
(photographie de l’auteur)

La singulière idée d’entreprendre mon premier voyage en Asie en ayant pour objectif de gravir le mont Ararat, montagne tutélaire des Arméniens, a une origine oubliée. Un souvenir biblique ? Une sensibilité récente au génocide de 1915 ? Une simple passion montagnarde ? Je ne sais plus vraiment, sinon que la décision fut prise dans un restaurant turc dans lequel je rencontrai pour la première fois mon compagnon de voyage, recommandé par un ami qui connaissait son intérêt pour les confins anatoliens. Le projet fut rapidement ficelé. Nous partirions un mois pour faire le tour de la Turquie orientale en passant par Istanbul et la mer Noire, franchirions les Alpes pontiques comme premier entraînement pédestre, avant de poursuivre la route le long de la frontière soviétique jusqu’au pied de l’Ararat. De la ville de Doğubeyazıt, il ne resterait plus qu’à obtenir le permis des autorités. Rien ne se passa comme prévu. La région, proche de l’URSS et de l’Iran devenu République islamiste, était « stratégique » d’autant que les Kurdes guerroyaient contre Ankara. Dépités, nous jetâmes notre dévolu sur la seconde montagne de Turquie, le Süphan Dağı ou çiyayê Sîpan en arménien, surplombant le lac de Van. Tout comme l’Ararat, le Süphan est un volcan, culminant à plus de quatre mille mètres. Mais il fallut d’abord faire la route pour y parvenir, puis retrouver à la descente notre tente sur les flancs du cratère…

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Le Grand Tour

Le village de Manang, face aux Annapurnas
(photographie de l’auteur, octobre 1987)

À Richard, mon frère

Il était d’usage dans les classes dominantes anglaises, dès la fin du XVIe siècle, d’encourager les jeunes générations à réaliser un voyage en Europe pour leur édification culturelle et morale. Ce voyage un peu initiatique était appelé « The Grand Tour », d’où provient notre mot « tourisme », sa pratique itinérante originelle avant de devenir plus sédentaire. Elle fut d’abord élitiste, puis irrigua progressivement les couches sociales et les nations du monde. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nouveaux pays se sont ouverts au tourisme, dont une partie du Népal en 1951, puis ensuite la région des Annapurnas dans les années 1970. Deux montagnards belges, Jean et Danielle Bourgeois, sont partis marcher autour de ce massif. Danielle en écrira le récit dans Deux lotus en Himalaya paru en 1977, un livre que j’avais lu avec passion à l’époque. Mis en appétit par une traversée pédestre des Alpes, des ascensions en France et en Turquie, une pratique de l’escalade, je me mis à penser à l’Himalaya. Il n’était pas dans mes goûts de participer à un voyage organisé ; mon budget était maigre, j’aimais la liberté et avais l’expérience de la montagne. Le livre de Danielle Bourgeois me décida de partir en solo dans les années quatre-vingt, mais l’aventure, comme il se doit, comporta des imprévus. Tels un compagnon de voyage surgi en dernière minute et un grave accident de santé au pied du col de Thorong, le verrou du Tour des Annapurnas. 

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Au-dessus de la pandémie

Randonneuse face à un lac alpin (photographie de l’auteur)

Pour Anne, qui a partagé ce voyage mémorable et inespéré
Et à la Chartreuse verte

La brèche avait été franchie avec ardeur et peine, les sacs chargés du poids des ans, des vivres et des nécessités du bivouac. On pouvait apercevoir les deux silhouettes tanguer le long d’un sentier en lacets, sur fond d’un ciel sombre balayé par le vent et percé des rais du soleil couchant. Enfin, les eaux du lac apparurent aux yeux des marcheurs, langue oblongue en contrebas du col. Elle était ridée par vagues, face à une étroite pyramide qui avait été érigée sur l’herbe par empilement de dalles brunes et grises. Mais avant de dresser la tente au bord de ce miroir changeant, il leur fallait descendre le sentier étroit et raide, les jambes percluses par plus de huit heures de marche et mille quatre cents mètres de dénivelée. Le ciel s’assombrit et, soudain, l’écho de roulements de tonnerre se répercuta sur les crêtes brunes surplombant le lac. Le vent devint violent, des jets de grêle drue s’abattirent sur le couple, le sentier se couvrant de billes blanches et glissantes. La température descendit d’un coup d’une dizaine de degrés, la tempête s’était levée à quelques centaines de mètres des rives où ils comptaient bivouaquer.

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La piste du Parang La

Homme et cheval le long du lac Tso Moriri à 4500 m d’altitude
(photographie de l’auteur)

Durant l’été 1998, je me suis lancé dans un vaste projet de voyage à pied au Ladakh, plus précisément au Rupshu, une région désertique bordant la frontière tibétaine. J’avais l’intention de joindre le trekking classique de la vallée de la Markha à la remontée de la rivière Para Chu jusqu’au col du Parang La, niché à cinq mille six cents mètres d’altitude et en principe interdit à l’époque. Les difficultés de l’entreprise, en solo et en bivouac, notamment pour des raisons de ravitaillement en eau et en nourriture dans une région quasi déserte, m’ont conduit à séparer ces deux marches. J’ai donc entrepris la route du Parang La après avoir marché autour de la vallée de la Markha, ce qui m’a permis de m’acclimater à l’altitude par un premier passage de col à plus de cinq mille mètres. Ce sont les diapositives numérisées de la seconde équipée qui sont publiées ici, le récit en ayant été fait dans « Himalayan Queen » publié une première fois dans La Revue nouvelle, puis sur ce site. Le col une fois franchi vers la vallée de Spiti, je suis arrivé au monastère de Key, puis à celui de Tabo. Ce dernier est le plus ancien monastère en activité continue de l’Himalaya, cela depuis plus de mille ans. Vous en verrez quelques photographies extérieures. Les fresques au sein du temple sont époustouflantes, mais très faiblement éclairées. Je n’en ai pas d’images ; vous pouvez deviner mon émerveillement à l’aide de celle trouvée sur le net.

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Autour du Mont Viso

Aux approches du Viso (photographie de l’auteur)

En septembre 2000, j’ai voyagé en train de Bruxelles à Briançon, d’où je suis parti pendant une dizaine de jours pour marcher dans les montagnes du Queyras. Le ciel était limpide, la lumière oblique, l’herbe roussie, l’eau rare et il n’y avait personne sur les sentiers. Le soir, je montais ma petite tente trois saisons avec laquelle j’avais bivouaqué deux années auparavant, à plus de cinq mille mètres d’altitude, dans l’Himalaya indien près du lac de Tso Moriri au Rupshu. Je ne me souviens plus très bien de ce tour du Mont Viso (3841 m), ni de ses motifs, sinon qu’il était éprouvant, silencieux et solitaire, stupéfiant de beauté. Ainsi, à ma grande surprise, lors d’un passage de col, j’ai aperçu des « chevaux de vents » tibétains (lungta) faseyer d’un rocher à l’autre. Comme ceux que j’avais croisés au col du Parang La, deux années plus tôt. Une caravane de Tibétains (« La transalpine tibétaine ») avait emprunté le GR 5 depuis la Méditerranée, marqué les cols de leurs drapeaux de prière. Comme le paysage désertique et ocre du Queyras ressemblait à celui du Ladakh, l’effet était confondant. Plus loin à la nuit tombante, au piémont du Viso en Italie, d’étranges tas de pierres avait été édifiés par des marcheurs, tels des fétiches indiquant la frontière d’un territoire sacré. Il m’a fallu vingt ans pour enfin extraire ces images de mon coffre à diapositives et me décider à les numériser. J’en publie quelques-unes ici, de manière chronologique. Libre à chacun de rêver ou de se souvenir.

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Le dortoir des Belges

Alpes

Refuge d’Anterne en juillet 2016
(photographie de l’auteur)

Comme à chaque fin d’étape, je ne sais si je vais monter ma tente avant ou après le col, voire pousser les feux jusqu’au refuge pour partager un peu de compagnie, me doucher et manger assis sur une chaise – le luxe suprême. La chaleur est lourde, mais l’approche des deux-mille sept cents mètres du col Girardin, caressé par le vent, atténue la torpeur. Pas de plan herbeux avant le passage, aucune trace d’eau : très mauvais pour le bivouac. Un dernier ressaut pour accéder au vaste ensellement de gravillons et de pierrailles ocres du col – le plus étonnant de cette traversée des Alpes en suivant le célèbre GR 5[1] – et l’on bascule dans un paysage somptueux entre Queyras, Piémont et Haute-Provence. Il ne manque plus que le fameux cadre jaune du National Geographic, planté à droite pour « imager » la vallée de l’Ubaye qui s’y découpe ; cela viendra sans doute…

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Au sud de la mer Putride

Bivouac Crimée

Bivouac dans le Bolchoï Kanyon en Crimée
(photographie de l’auteur, 2004)

Nous y voilà enfin. Parti d’Odessa à l’aube, le convoi franchit l’isthme de Perekop au début de l’après-midi. Le train a musardé au milieu des plaines entre Mykolaev et Kherson, steppes verdoyantes sous le ciel avide, balayées par un vent tiède secouant des bouquets d’arbres. L’étroite langue de terre, posée entre mer Noire et mer Putride, relie l’ancienne Tauride à l’Ukraine continentale. Les bas-côtés sont spongieux, lagunaires et fétides. Devant nous, passés de maigres villages dont seuls les noms sont martiaux ou écarlates (Armiansk, Krasnoarmiske, Krasnoperekopsk…)[1], apparait une steppe miteuse. Les kolkhozes atones se suivent dans une plaine empoussiérée. C’est donc cela, cette péninsule au nom si cruel à nos oreilles latines, qui évoque le vin et le sang, le baptême de Vladimir le Grand et la rouerie de Staline, la fontaine des larmes de Pouchkine et la déportation des Tatars ?

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