Le Grand Tour

Le village de Manang, face aux Annapurnas (photographie de l’auteur, octobre 1987)

À Richard, mon frère

Il était d’usage dans les classes dominantes anglaises, dès la fin du XVIe siècle, d’encourager les jeunes générations à réaliser un voyage en Europe pour leur édification culturelle et morale. Ce voyage un peu initiatique était appelé « The Grand Tour », d’où provient notre mot « tourisme », sa pratique itinérante originelle avant de devenir plus sédentaire. Elle fut d’abord élitiste, puis irrigua progressivement les couches sociales et les nations du monde. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nouveaux pays se sont ouverts au tourisme, dont une partie du Népal en 1951, puis ensuite la région des Annapurnas dans les années 1970. Deux montagnards belges, Jean et Danielle Bourgeois, sont partis marcher autour de ce massif. Danielle en écrira le récit dans Deux lotus en Himalaya paru en 1977, un livre que j’avais lu avec passion à l’époque. Mis en appétit par une traversée pédestre des Alpes, des ascensions en France et en Turquie, une pratique de l’escalade, je me mis à penser à l’Himalaya. Il n’était pas dans mes goûts de participer à un voyage organisé ; mon budget était maigre, j’aimais la liberté et avais l’expérience de la montagne. Le livre de Danielle Bourgeois me décida de partir en solo dans les années quatre-vingt, mais l’aventure, comme il se doit, comporta des imprévus. Tels un compagnon de voyage surgi en dernière minute et un grave accident de santé au pied du col de Thorong, le verrou du Tour des Annapurnas. 

Je ne vais pas raconter cette histoire par le menu, pas davantage en sociologue du tourisme ou en ethnologue amateur des montagnards himalayens. Le récits de marche autour des Annapurnas, grand classique des treks népalais, abondent sur la toile ou ailleurs, à commencer par celui, sans doute inaugural en français, de Danielle Bourgeois. L’éloignement dans le temps m’empêche par ailleurs de trop détailler l’aventure. Je laisse parler les images et surgir les évocations de chacun. Mon compagnon de voyage inattendu était un de mes frères aînés, qui était infirmier. Lors d’un repas familial où il était présent, j’avais exposé mon projet. Puis, dans un geste qui m’avait pris comme par surprise, je lui avais demandé s’il voulait m’accompagner. Bien que sportif, il n’avait pas beaucoup d’expérience de la montagne, peu le goût des voyages, sinon celui des pèlerinages, et je m’attendais à une réponse négative. Mais, à mon très grand étonnement, il m’avait dit « oui », ce qui changea mon projet. Non pas dans son but, mais dans son déroulé. Nous étions donc deux lotus de plus à partir pour l’Himalaya, une région du monde dont j’ignorais à peu près tout.

Monter, traverser

Un des premiers moments intenses de ce voyage fut l’immersion solitaire dans Katmandou la nuit tombée, après notre arrivée du Bangladesh, mon frère se reposant à l’hôtel. Pour la première fois de ma vie, je me plongeais dans l’atmosphère étrange, enfumée, bruyante, odorante et colorée d’une ville himalayenne encore moyenâgeuse à l’époque, grouillante de monde, d’échoppes, de temples en bois, de statuettes sacrées maculées de poudre rouge et orange. C’était hypnotisant ; je marchai des heures, ébloui, jusqu’au sommeil. Le lendemain, je contemplais longuement le passage d’une nuée de roussettes géantes, survolant la ville au coucher du soleil pour aller nicher tête en bas près du temple de Swayambunath.

Le départ de la longue boucle de près de trois cent kilomètres était à Besisahar, une bourgade à sept cent soixante mètres d’altitude et quelques heures de bus de Katmandou, sur la route de Pokhara. Ce qui signifiait que pour atteindre le col de Thorong, situé, lui, à cinq mille quatre cent mètres, il fallait grimper près de quatre mille sept cent mètres de dénivelée. Mais la montée n’était pas qu’un franchissement de mètres, elle était aussi une ascension de mondes naturels et humains, de plaines tropicales aux crêtes enneigées, de populations hindouistes aux villages tibétains et bouddhistes. Les animaux et les cultures, eux aussi, changeaient : les gros poulets des vallées étaient encore des œufs couvés en altitude, les plantations de thé se transformaient en parcelles de pommes de terre, puis d’orge. C’était une traversée pédestre des mondes humains et humanisés, une visite verticale des écosystèmes, des saisons et des paysages, de la densité tropicale initiale aux déserts froids d’altitude. La découverte d’un monde silencieux à l’époque, sans bruits de moteurs et de hauts-parleurs, de « musique en boîte ». Quelques voix humaines et cris d’animaux, des frappements de sabots, des odeurs de feux de bois, des bruissements d’eau et de vent, des craquements de bûches brûlées.

Une frontière bien visible, malgré le métissage lent des ethnies et les échanges verticaux des marchandises, à pied ou avec des caravanes de mulets, était celle qui séparait le monde hindouiste du monde bouddhiste de culture tibétaine. Nous logions dans un des derniers villages vénérant Shiva, Krishna ou Vishnou quand éclata une fête colorée, un peu inquiétante. Il ne s’agissait pas de la « fête des couleurs » ou Holi, célébrant l’arrivée du printemps, car nous étions en automne, la période des fêtes de Dasain et de Tihar. Le village fut comme pris de folie tourbillonnante, dans un nid d’aigle entouré de parois verticales. Les deux voyageurs ébahis se tinrent prudemment à la lisière du sabbat.

Puis, à l’entrée des villages, apparurent les murs de mani, pierres entassées gravées de mantras, les chortens, l’écriture tibétaine et les svastikas, les maisons blanchies couvertes de branchages, les temples bouddhistes, les yeux bridés et les visages ronds. Un dzo, hybride de vache et de yak, nous fit soudainement face de sa masse trapue. Passé un premier col très ardu, sans doute une ancienne et gigantesque moraine de glacier, nous avons pénétré une large vallée suspendue avec des bouquets de sapins et des torrents. À notre gauche surgit un vaste massif couvert de neige et de glace, pointant ses pics effilés vers le ciel. C’était l’Annapurna, « mère nourricière », et ses différents sommets, ce qui lui vaut le pluriel. Tout était surdimensionné dans ce monde vertical et plissé, sauf les établissements humains qui devenaient de plus en plus petits, repliés au bord de leurs rares terres cultivables. Nous arrivions enfin à Manang, un sombre village où flottaient des drapeaux blancs couverts de textes calligraphiés, montés sur de longues hampes. 

Chavirer

Après ce bourg, il nous restait deux mille mètres à grimper dans un univers de plus en plus minéral et désert. L’étape avant le col de Thorong était située mille mètres plus haut, à mi-chemin du passage enneigé. Tout allait bien, je marchais à vive allure. C’est alors que survint, à peu près au même endroit que les Bourgeois qui avaient souffert d’un mal identique, un étrange vertige et une insidieuse fatigue qui me firent tanguer comme le capitaine Haddock dans Tintin au Tibet. J’avais pourtant marché avec entrain jusque là, ma forme physique et la nécessité de revenir à Katmandou dans les temps pour le vol du retour incitant à forcer l’allure. Mon frangin me suivait et tenait bon. Je le savais, le mal des montagnes n’a rien à voir avec la condition physique, mais je ne voulais pas y croire. Il anesthésiait ma lucidité, qui m’aurait conseillé de redescendre à Manang et m’acclimater. Mon frère continuait de marcher aisément. Je finis par m’écrouler sur une couchette au lodge de Thorong Phedi – où je crus voir une cohorte de moines en robe lie de vin – mille mètres en dessous du col et autant au-dessus de Manang. Tout chavirait, mais tout allait bien. Mon frère était inquiet, mais dormirait bientôt sur le lit voisin.

Le lendemain, je tentais de descendre du bat-flanc mais n’y arrivais pas. On me traîna jusqu’à une table pour boire un peu de thé, puis un grand gaillard me fit savoir : « You must absolutely go back to Manang ». Il joignit le geste à la parole et me hissa sur ses épaules, pendant que mon lotus de frère portait mon sac à dos en plus du sien. Nous descendîmes dans cet équipage breughélien jusqu’à mi-chemin, où les forces me revinrent rapidement, près de l’endroit où elles m’avaient abandonnées. Mais il fallait atteindre Manang pour y passer la nuit et réfléchir à la suite. Allions-nous revenir à Katmandou par le même chemin ou retenter notre chance après acclimatation ?

Le médecin du poste de secours pour randonneurs (je ne sais s’il soignait aussi les gens du village) me fit marcher sur une ligne blanche tracée sur le sol. Je tanguais encore, malgré mes efforts. Il me donna son diagnostic d’une phrase tranchée : « Acute mountain sickness. You’re lucky to be alive ». C’était un début d’œdème cérébral et ma nuit à Thorong Phedi avait été une folie. Nous passâmes la suivante à Manang, en attendant le lendemain pour ausculter ma condition. Comme elle fut bonne, on repartit vers le col de Thorong aussitôt, pour faire notre « Grand Tour » sans devoir revenir sur nos pas. Cela ferait donc mille mètres de dénivelée positive en plus à notre menu. Une fois le cap fatidique franchi, je n’éprouvais plus le mal des montagnes. La nuit à Thorong Phedi fut paisible et on se remit en marche pour gravir les mille mètres qui nous séparaient du col.

La neige commençait à couvrir le sol et à tomber de plus en plus drue des nuages épais et tourbillonnants ; on semblait s’enfoncer au cœur d’une tempête dans cet univers aveuglant de blancheur et de silence, de plus en plus froid. Le Yeti n’était pas loin ; sa grosse tête oblongue devrait surgir d’un instant à l’autre d’une grotte ou d’une crevasse. Je marchais en tête, curieusement remis, en une journée, de mon mal des montages. Mon compagnon suivait à une centaine de mètres, marchant bien droit, mais il fit soudainement volte-face pour redescendre, sans lancer le moindre appel. Il ne semblait pas avoir de malaise, n’avait pas souffert du mal. J’étais perplexe, le hélais avec force, lui fis de grands signes, mais il continuait de descendre sans répondre. La bourrasque était telle qu’il avait peut-être pris peur, ne m’entendait et ne me voyait pas. Cela, aussi, ressemblait à Tintin au Tibet. Comme il n’était pas en danger, je décidais de continuer et de l’attendre après le col, car une marche arrière risquait de rendre le Tour impossible. La montée fut interminable, chaque bosse en cachant une suivante, jusqu’aux chevaux de vent qui marquaient le Thorong La. J’étais passé et il n’y avait plus qu’à descendre à toute vitesse pour atteindre le premier village avant la nuit.

Descendre, écrire et retraverser

A partir d’ici, ce fut une course folle dès les brumes franchies et la neige fondue, avec une vue prodigieuse sur la haute vallée du Mustang qui s’étirait, déserte et somptueuse, vers le Tibet. À la première étape de Muktinath, un sanctuaire qui attire des milliers de pèlerins que je croiserai dans la vallée de la Kali Gandaki, j’affichai une lettre pour mon frère, bien en vue dans le lodge. Puis je repris mon chemin, conscient des quelques jours qui me restaient pour attraper l’avion et pensant que mon lotus avait fait demi-tour. 

Le surlendemain, j’ai marché de l’aube à la tombée de la nuit, sans doute plus de cinquante kilomètres, avec près de deux mille mètres de dénivelée positive, car il fallait à nouveau franchir un col après avoir atteint le fond de la vallée. Cette dernière avait la réputation d’être la plus profonde au monde, coincée entre les Annapurnas et le Dhaulagiri qui dépassent tous deux les huit mille. Arrivé au lodge, j’y fis la connaissance d’une jeune américaine sourde et muette, avec laquelle je communiquais par petits billets. Elle faisait le Tour en solo.

La suite est une interminable descente en sens inverse, avec des billets pour mon frère affichés dans chaque lodge, jusqu’aux premiers villages hindouistes et aux champs de riz. Les poulets grandissaient d’heure en heure, les langues et l’écriture changeaient, la chaleur grimpait. Mais également les interminables quintes de toux dans les maisons, sans doute provoquées par la tuberculose, comme me le dira mon frère. J’arrivai finalement à Pokhara pour contempler le lac et me reposer une nuit avant de prendre le bus pour Katmandou. De retour à l’hôtel je m’endormis profondément. Un bruit violent de coups sur la porte de la chambre me réveilla. C’était mon frère qui m’avait suivi au même rythme infernal, et avait rattrapé son retard d’un jour en revenant de Pokahara en stop. J’étais stupéfait.

La chambre froide de l’ambassade

C’est lors de ces retrouvailles que mon compagnon infirmier d’un demi-tour des Annapurnas me raconta l’histoire qui suit.

Pendant que je m’occupais des permis de trekking avant notre départ, il avait rencontré pour je ne sais plus quel motif le consul de France au Népal, qui était aussi celui de Belgique. Un homme auteur d’un livre sur le pays et que mon frère décrivait comme très énervé. Le consul l’avait vivement mis en garde, avec force moulinets dans l’air ventilé, contre les dangers du périple que nous allions faire. Un marcheur français – parti avec un groupe organisé, sans doute peu regardant sur la condition physique des participants – était mort d’une crise cardiaque au pied du col de Thorong. Les porteurs l’avaient inhumé sur les hauteurs de Manang, et le groupe avait poursuivi son chemin après une brève cérémonie. Mais la famille avait exigé le rapatriement du corps en France. Un hélicoptère l’avait transporté de Manang à Katmandou, puis le consul avait cherché une compagnie aérienne (peu nombreuses à l’époque) pour le rapatriement. Elles refusaient toutes de transporter un cadavre dans leur soute, pour des motifs religieux. En attendant de résoudre ce problème, il était nécessaire de protéger le corps de la putréfaction. La chambre froide de l’ambassade étant trop petite, il avait fallu découper le randonneur en morceaux. C’est dans cet état qu’il fut finalement transporté et inhumé dans son pays. 

Après le décollage de Katmandou, notre avion survola la plaine du Gange le long de l’Himalaya resplendissant, avant de plonger vers Dacca au Bangladesh. Nous avions donc « fait » le Grand Tour en restant entiers et évité l’aller simple qui m’avait pendu au nez. Mais le voyage, comme la vie, est un exercice de disparition. Notre tour attendrait.

Bernard De Backer, février 2021


P.-S. Mon frère m’a dit qu’il avait fait demi-tour par crainte de la tempête, mais je n’ai jamais compris pourquoi il ne m’avait pas fait signe. Peut-être n’ai-je pas entendu ou vu, ou ma mémoire est-elle défaillante ? Précisons que ce « Grand Tour » a été effectué en 1987. Depuis cette époque, on s’en doute, beaucoup de choses ont changé : une route mène de Pokhara à Jomoson, près du Mustang, des quatre fois quatre arrivent à Muktinath et stationnent devant les temples. On peut faire le pèlerinage en voiture… Des routes ont été construites sur l’autre versant et l’on peut atteindre Manang à partir de Besisahar par voie carrossable depuis 2015. Il  y a une salle de cinéma dans le village, de nombreux hôtels et même un logement Airbnb. Il est donc possible de limiter le Tour des Annapurnas à une marche de trois ou quatre jours de Manang à Muktinath, en passant par le col de Thorong. Le reste peut se faire sur quatre roues ou être survolé en avion. Tant mieux pour les villageois qui sont davantage connectés au monde, mais, comme toujours, cela ne va pas sans pertes ni déstructurations, comme en témoigne le livre de Rémi Bordes.

Complément du 4 mai 2021. Népal – Sur la route du marché, Arte. « Dans les pas de Mikma et les siens, qui quittent chaque année leur village himalayen isolé pour aller vendre leurs récoltes sur un marché, ce film brosse le portrait d’une région en plein bouleversement. Comme chaque hiver, Mikma et sa famille prennent la direction de Teraï, dans le sud du Népal, afin de vendre leur récolte de plantes médicinales sur le marché de la ville. Enfant, bébé, chien, tout le monde se met en route. Mais cette année, le voyage de 300 kilomètres, qu’ils effectuent à pied, en bus et en voiture, est perturbé par la construction d’une autoroute transnationale devant relier le Népal à la Chine. Au fil de leur avancée et de leurs rencontres avec des villageois chamboulés par ce chantier, le film capte les assauts de la mondialisation dans une région jusqu’ici préservée. » Tout est dit et à voir dans ce beau reportage esthétisant. J’y retrouve les montagnes, l’atmosphère, les villages, les habitants, les visages, les langues, les couleurs, les troupeaux, les bruits, les fumées, les ponts suspendus … des quelques cinq cent kilomètres que j’ai fait à pied au Népal, ceci bien avant la construction des routes. Mais il est encore plus instructif de lire le livre de Rémi Bordes, malgré certaines outrances anti-modernes parfois très convenues.

Rémi Bordes, un ethnologue au Népal. « Je suis entré une première fois au Népal un peu par hasard, ne sachant tout à fait ce que j’allais y chercher. Sur cette bande de terre serrée entre les deux géants de l’Asie, d’innombrables microcosmes s’étagent entre les forêts humides du Sud et les hautes montagnes qui hérissent le Nord de leur chaîne grandiose. La population qui l’habite est à l’avenant : parmi elle, les langues foisonnent, et les modes de vie peuvent diverger du tout au tout. On rencontre aussi bien le résidu de peuples nomades vivant presque comme à la préhistoire qu’une bourgeoisie cosmopolite toujours entre deux avions, tandis que la majorité, elle, vit les pieds dans la glèbe. » France culture, 28 janvier 2018.

Un livre remarquable sur (et avec) les habitants des villages hindouistes du piémont himalayen, à l’ouest du Népal, à mi-chemin entre ethnologie et récit de voyage. Le chemin des humbles parle aussi intelligemment et subtilement de nous (et de l’auteur, de sa démarche ethnologique « mise en abîme »), à la lumière de cette longue immersion dans une communauté prémoderne de religion non monothéiste, touchée par la lente infiltration de la modernité. Avec une attention minutieuse aux plantes, aux animaux et aux paysages, à la vie matérielle et sociale des humains, imprégnée de sacré et de hiérarchie, que Rémi Bordes partage avec la famille de brahmanes qui l’accueille pendant de longs mois et deux séjours successifs. Cela avant de vivre seul dans une petite maison près du village des musiciens Dholi, des « intouchables » qui donnent aussi le titre au livre (même si « les humbles » désignent plus largement les « non-modernes », ceux qui suivent « un chemin que nous avons perdu« ). Sans oublier le statut des femmes, un sujet important de l’ouvrage, l’attitude des volontaires d’ONG de développement, des hippies à Goa ou des touristes au Népal. Viennent les maoïstes (dirigés par brahmanes et élites, comme les naxalites en Inde) du CPN(M), dont Rémi Bordes constate que « le fonctionnement du parti n’est pas si différent de la société hindoue qu’il combat ». Une religion séculière comme ce fut le cas en Europe, avec le culte de la personnalité du chef « comme un dieu au nom imprononçable » et « Le Parti sait tout. Il a réponse à tout : comme les vieux bigots le disaient du Mahabarata, tout est dans la doctrine de Prachandra (ndlr : le leader maoïste), et tout ce qui n’y est pas est faux ». Hors le préambule et la finale du livre de Bordes qui versent dans un discours contempteur de l’Occident moderne assez radical (pour faire court), suivant ainsi la thèse facile de « l’homme dénaturé », et l’enfoncement de portes ouvertes sur le contrôle visuel dans les villages (dont mon maître en sociologie, Jean Remy, nous avait abondamment parlé au début des années 1970), voilà un excellente illustration ou introduction à la lecture de Louis Dumont puis de Marcel Gauchet. Ce dernier ayant par ailleurs beaucoup appris dans la collection « Terre humaine », comme il le raconte dans son autobiographie intellectuelle, La condition historique. J’y ai trouvé de précieux éclairages sur notre traversée des contreforts des Annapurnas, au centre du pays. Signalons que Bouvier avait été sollicité par « Terre humaine » pour écrire un livre sur Genève, qui ne vit pas le jour. Je ne doute pas que ce bouquin aurait été un grand cru.

L’Himalaya sur Routes et déroutes

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Autres récits « asiatiques » sur Routes et déroutes

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Photographies

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Copyright

Toutes les photographies ci-dessous sont de Bernard De Backer (diapositives scannées, prises en 1987). Elles ne sont pas libres de droits. Toute utilisation de ces images est soumise à une autorisation préalable de l’auteur. 

6 réflexions sur “Le Grand Tour

  1. Quel beau récit qui me permet de revivre avec joie ce grand Tour, que j ai fait en 2002, encore dans l’inconfort,… C’est un merveilleux souvenir ! Ce fut une belle découverte de l’immensité de la montagne.
    Merci de faire revivre cette aventure.

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  2. « Je viens de lire ton dernier article sur Routes et Déroutes. Quelle histoire! Ça en rajoute une touche plus récente au journal de Alexandra David Néel que je viens de finir. Les paysages que tu décris si bien font rêver même plus que les descriptions d’Alexandra et l’effort est plus réel que le sien : on avait l’impression que pour elle, malgré l’effort pénible, les maladies, les mésaventures, tout était gagné par avance. Elle traversait des cols enneigés, on dirait presque tous les jours et quand elle se mettait à écrire, cela lui venait presque sans effort.

    Dire qu’à l’époque (1987) j’avais vingt et un an, je m’arrangeais non sans mal pour obtenir un visa pour la France, pour ne pas perdre le contact avec la langue (il y avait très peu de livres en français à l’époque), mais pour survivre et pouvoir repartir l’année suivante, je faisais des vendanges pendant un mois. C’est marrant, c’est deux perspectives : aux pays comme le Népal je n’ai même pas osé rêver, d’ailleurs je n’aurais jamais obtenu le passeport pour partir „quelque part sans quelqu’un sur place”.

    Encore bravo pour ton texte, pas le premier qui permet de voyager dans ces lieux magiques sans se lever de sa chaise du travail ! »

    De Varsovie (posté par Routes et déroutes pour des raisons informatiques)

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    1. Piotr, tu fais bien de rappeler la période d’avant 1989, de ton côté du rideau. Mais j’ai quand même rencontré des alpinistes polonais en juillet 1989, dans le Karakorum. Ceci étant, j’ai mis du temps à faire ce genre de voyage lointain, et j’avais (et j’ai encore…) plusieurs années de plus que toi !

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  3. Oui, mais c’étaient des expéditions organisées par les grands clubs d’alpinisme officiels, il fallait passer par la galère de formalités, etc. Sachant que ceux qui partaient étaient de vraiment très grands adeptes de l’himalayisme (pas de mot himalayiste en français ?) qui s’y rendaient, des fois des pionniers comme Wielicky, Cichy, première ascension de Mt Everest en hiver, Wanda Rutkowka, première femme européenne sur le même pic et bien sûr Jerzy Kukuczka… Quoi qu’on en dise c’étaient des grands à l’époque (dans les années 80 notamment)…
    Mais un étudiant comme moi 🙂 ? Quel dignitaire communiste aurait pensé à autoriser un voyage en Asie (à moins que ce n’ait été un proche du secrétaire du parti 🙂

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    1. Oui, « himalayisme » et « himalayiste » existent en français. C’est sans doute un de ceux que tu cites j’ai rencontré en 1989. Je connais l’extraordinaire vitalité des alpinistes polonais, notamment de Wanda Rutkiewicz qui s’entraînait, si je me souviens bien, en courant dans sa cage d’escalier. Elle était d’ailleurs dans la région pakistanaise que j’ai traversée en juillet 1989, pour l’ascension du Gasherbrum II. Je ne l’ai pas vue, dommage, mais c’était sans doute son équipe que j’ai croisée et avec laquelle j’ai parlé, car nous logions dans le même hôtel. De mon côté, je n’ai jamais été tenté par l’alpinisme dans ces régions, les zones habitées étant, à mes yeux, tellement plus intéressantes que la glace et la neige. Mais pour avoir gravi le Mont Blanc (en solo), le Dôme des Ecrins (en solo et en campant sur le glacier blanc) et le Mont Rose en cordée, sans oublier le Süphan Dağı en Turquie (mon premier 4.000) je comprends le plaisir des sommets !

      P.S. Une des raisons qui m’a tenu à l’écart de l’himalayisme, outre ce que j’ai écrit, c’est le coût de ce genre d’expédition, son bilan carbone (dont on ne parlait pas à l’époque, certes, et qui vaut aussi pour le trekking), la violation de certains sommets sacrés, ses effets sur l’environnement naturel et humain local. Mais aussi les conflits, au sein d’une cordée ou avec les porteurs et les sherpas. Je me souviens d’une expédition suisse près de l’Everest, qui avait récolté de l’argent pendant cinq ans et qui s’était trouvé bloquée au deuxième ou troisième camp à cause d’une grève des porteurs.

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