Voyage au Centre de l’Europe

Carpates barbelés

Carpates d’Ukraine (source Wikipedia)

Sur la route d’Ivano-Frankovsk, au creux d’une vallée étroite qui s’enfonce dans le flanc sud des Carpates ukrainiennes, un monument érigé par les Austro-Hongrois marque « le Centre de l’Europe ». Une inscription latine gravée dans un socle de pierre rose informe les voyageurs que les arpenteurs impériaux ont déterminé, en 1887, la position exacte du lieu « cum mensura gradum meridionalum et parallelorum ». La date, sans doute, n’est pas innocente : vingt ans après le compromis de 1867 qui reconnaissait l’indépendance de l’Etat hongrois, la localisation du centre géographique de l’Europe dans la partie magyare de la Double Monarchie constituait un arrimage symbolique de ses confins orientaux au sein de l’espace européen. L’Aigle à deux têtes étendait alors son ombre sur les croupes boisées des Carpates, recouvrant de ses ailes les rivages occidentaux de l’Ukraine qui échappaient aux Moscovites : Ruthénie, Galicie et Bucovine du Nord.

À chaque passage devant le monument (j’en suis à mon cinquième…), des Ukrainiens me rappellent sa présence, attestant leur appartenance indéfectible à l’identité européenne. Autant d’insistance, il est vrai, trahit quelque inquiétude. Même si cette vallée bucolique pourrait figurer dans un dépliant touristique des Vosges ou de la Forêt-Noire, l’état de la route et des véhicules qui l’empruntent vous rappellent la dure réalité postsoviétique. Un peu plus haut dans la vallée, la petite ville de Rahiv, à moitié défoncée par les crues, expose ses décombres au soleil de mai : usines éventrées, amoncellements de gravats et tuyauteries crevées, hôtels et sanatorium abandonnés, voies ferrées envahies par les herbes folles, aubettes de bus réduites à des tas de planches… Un tour au marché donne la température du pays. Dans un dédale de cabanons hâtivement assemblés, des vieilles en fichus, des hommes au sourire ébréché et des jeunes gens en survêtements fluos attendent le chaland. On y vend des cigarettes à la pièce, des saucissons tordus, du fromage en vrac, des couennes de porc, des bouts de mécanique, des vêtements criards et des herbettes de montagnes. Quelques enfants terreux mendient dans les allées, des vieux édentés proposent des fleurs ou des graines de tournesol à même le trottoir. Les retraites, les salaires, nous dit-on sans cesse, ne sont plus payés depuis des mois.

Quelques kilomètres avant le monument habsbourgeois, des miradors et des barbelés longent de manière ininterrompue les berges de la Tisza, frontière entre l’Ukraine et la Roumanie. Ce même souci de contenir les élans d’amitié entre les peuples ex-socialistes se retrouve à la frontière hongroise, deux cents kilomètres en aval de la Tisza. J’ai mis plus d’une heure à la franchir dans le train en provenance de Budapest. Des militaires ukrainiens, mi-sourcilleux, mi-enfantins me dévisagèrent avec curiosité, puis me demandèrent s’ils pouvaient « voir de la monnaie de votre pays » (qu’ils conservèrent précieusement dans leurs grandes poches). Une contrôleuse des douanes examina mon visa avec une attention soutenue : « Ici, me disait-elle, ne passent normalement que des pasteurs anglo-saxons ».

La traversée de cette frontière, marquant autrefois la limite occidentale de l’URSS, demeure un rite de passage. Une fois de l’autre côté de la Tisza, la déglingue matérielle n’est pas la seule à vous signifier le départ d’une certaine Europe. Après l’efficacité hongroise (assortie d’un zeste de morgue impériale et de mélancolie), l’indolence rude et candide des Ukrainiens brouille vos repères : réceptionnistes allanguis des hôtels d’Etat, contrôleurs hésitants des tortillards, policiers errants aux képis immenses, paysannes endormies devant une motte de beurre ou un tas de radis. Tout semble plus lent, plus compliqué. Comme me le confiaient des voyageurs, « on se sent un peu en Asie… ».

Les géographes viennois doivent se retourner dans leurs tombes. Après la chute des Habsbourg en 1918, la Transcarpatie a connu une série d’avanies qui illustrent bien le destin de l’Ukraine occidentale au XXe siècle : inclusion de la province en Tchécoslovaquie après le traité de Trianon, indépendance d’un jour en 1940, absorption par la Hongrie de Horty le lendemain, intégration dans l’Ukraine soviétique en 1945, puis dans l’Ukraine indépendante en1991. Pour mon ami Vitali, fils d’ouvrier (j’avais trinqué avec son père dans le train de Budapest en 1993) et futur assistant à la Faculté des sciences d’Uzhgorod (capitale de la Transcarpatie), cette dérive du Centre de l’Europe à la périphérie postsoviétique est à mettre sur le compte des Russes, ces « Asiatiques ». Vous mélangez une bonne dose d’orthodoxie autoritaire et patriarcale avec du stalinisme tardif et de la bureaucratie brejnévienne, vous y plonger la Transcarpatie pendant un demi-siècle, et voyez le résultat : kolkhozes cultivés à la diable (l’Ukraine occidentale a cependant échappé à la dékoulakisation et à la terrible famine de 1932-33), parti unique, centralisme moscovite, initiatives étoufées, déportation des élites, suppression de l’Eglise uniate dont les biens sont confiés au Patriarcat de Moscou, etc.

Depuis l’indépendance ukrainienne, la couche géologique soviétique se racrapote lentement au soleil hésitant des réformes. Comme les crocus des polonina (alpages des Carpates), les petits commerces poussent leurs surgeons colorés (mauve vif ou vert pomme, de préférence) au fur et à mesure que le glacis se retire : bistrots criards, supérettes nickel, kiosques microscopiques, restos branchés… Les églises ne sont pas en reste. Dans chaque village, les orthodoxes de diverses obédiences (Moscou ou Kiev) et les Uniates (tournés vers Rome) y vont de leurs nouvelles bâtisses surmontées de toits bulbeux qui étincellent au soleil. On les inaugure en faisant trois fois le tour avec des bannières flamboyantes — le Pope et le Maire en tête. Les centres de vieilles villes (Uzhgorod, Mukachevo, Beregovo…) se refont une beauté en dégageant des piétonniers bordés de maisons pastel.

Vitali aime ça. Scientifique consciencieux et croyant fervent, il déteste autant le russo-soviétisme que le kitsch américain qui risque d’étouffer le patrimoine mitteleuropa dont il appelle la renaissance. Il apprécie la cuisine de Transcarpatie, les vins liquoreux des plaines qui pourraient rivaliser avec le Tokay, les légendes et les histoires anciennes, le patchwork ethnique (slovaque, roumain, hongrois, ruthène, saxon, juif, polonais…) et le musée ethnographique d’Uzhgorod avec ses prodigieuses maisons en bois ouvragé. La religion, pour lui, c’est la mémoire, le lien avec les vivants et les morts, l’inscription dans la lignée croyante de ses ancêtres, le sens caché du coeur. Vitali n’a qu’une seule crainte : l’adhésion des pays d’Europe centrale (Hongrie, Slovaquie, Tchéquie, Pologne…) à l’Union européenne. « Ce jour-là, me dit-il, nous serons à nouveau rejetés de l’Europe, poussés dans les bras de la Russie ». L’Ukraine aura beau héberger le « Centre de l’Europe », elle n’en retournera pas moins à son destin. S’il n’y a pas d’identité sans frontières, quelle peut bien être celle des habitants du plus grand pays d’Europe (après la Russie, mais la Russie…) et dont le nom, justement, signifie « frontière » ?

Bernard De Backer, 2000 (article paru dans Politique, revue de débats)

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