À l’intérieur des Cairngorms

Nan Shepherd
(source University of Aberdeen)

Le manuscrit de ce récit nourri de marches, de veilles et d’éveils au cœur des montagnes écossaises, La montagne vivante, était écrit à la fin de la Seconde guerre mondiale. Mais le livre ne fut publié chez Aberdeen University Press que vingt-deux ans plus tard, et traduit en français il y a sept ans seulement. Le premier délai est énigmatique à première vue, d’autant que Nan Shepherd était connue comme poétesse et romancière écossaise. Ce n’est pourtant que quatre années avant sa mort, survenue en 1981, que le texte fut exhumé de ses tiroirs. Son impact fut réduit, notamment parce que l’année de sa publication, 1977, fut aussi celle de En Patagonie de Bruce Chatwin et du Temps des offrandes de Patrick Leigh Fermor. Le Léopard des neiges de Peter Matthiessen parut l’année suivante. J’avais lu ces trois livres avec passion, mais La montagne vivante de Shepherd m’était inconnue. Ce livre est d’une rudesse, d’une sensibilité, d’une précision et d’une beauté sans pareilles. Cela par la grâce d’une femme ayant vécu une relation fusionnelle et extraordinairement attentive avec la substance physique et vivante de ce plateau de granit, découpé de recoins et de vallées, que sont les Cairngorms. Pour Nan, sa vie en montagne était un « exercice de disparition », comme l’écrivait Nicolas Bouvier. Voyons ce qui dès lors apparaît.

« Les détails ne font pas partie de l’ensemble d’un tableau dont je suis le foyer, le foyer est partout. Rien ne se réfère à moi, la spectatrice. C’est ainsi que la terre doit se voir elle-même. »

Nan Shepherd, La montagne vivante

« Si demain quelqu’un s’inquiète de notre ami d’au-delà des mers,
dites que, déposant ses sandales, il est rentré chez lui, pieds nus… »

À la mémoire du bonze Eisen, cité par Nicolas Bouvier, Le dehors et le dedans

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Le livre, aussi poétique soit-il, s’organise de manière très pensée : il part de l’ensemble du plateau des Cairngorms pour aboutir à ce que Nan Shepherd appelle « l’être ». Cela en passant par la matière abiotique qui compose la montagne (granit, eau, gel, neige, lumière), les êtres vivants qui la peuplent (plantes, animaux, hommes), puis le sommeil et les sensibilités des humains. Mais la montagne est « vivante » de part en part, même si c’est l’homme – une femme en l’occurrence – qui en est le réceptacle, la conscience qui l’éprouve, la reflète et l’écrit. Le livre est comme une immense gerbe de granit qui s’ouvre lentement et dévoile ses multiples facettes saisonnières, scintillantes ou sombres, venteuses ou nuageuses, qui se répondent, se heurtent et s’interpénètrent. C’est un récit presque animiste, mais pas tout à fait. Sans la médiation de Nan, de ses marches, de ses baignades et de ses phrases, la montagne serait muette pour nous. C’est sa connaissance par son corps et par ses mots qui la rend vivante.

À ce mystère poétique de « la vie » d’une montagne viennent s’associer les noms étranges pour qui ne maîtrise pas le gaélique : Braeriach, Ben Mac Dhui, Garbh Choire, Alt Druie, Glen Quoich, Loch Etchachan… Cairn Gorm, à la fois sommet au singulier et plateau au pluriel, signifie « montagne bleue ». Cairngorm est déjà humanisé par la langue. Il est dangereux de s’y perdre, autant dans les roches, les neiges, les eaux ou les brouillards que dans les mots.

Nous sommes au centre-est de l’Écosse, entre Édimbourg, Aberdeen et Inverness. Non loin du château de Balmoral où la famille royale chasse le cerf et prend le thé. Dans The Queen, Elisabeth II s’y était embourbée dans une rivière en pensant à ce qu’elle allait dire au peuple après la mort de Diana. Mais nous sommes loin de cette période, bien avant la naissance de Charles, d’Andrew et d’Epstein. Elisabeth n’est pas encore reine, la seconde guerre vient d’éclater et Nan Shepherd écrit dans son village de West Cults près d’Aberdeen. Née en 1893 dans la région, elle avait exploré à pied sur des milliers de kilomètres le massif des Cairngorms depuis son enfance. Elle enseigne l’anglais dans un College d’Aberdeen et a publié trois romans[1] dans l’entre-deux guerre ainsi qu’un recueil de poèmes, The Cairngorms, devenu introuvable. C’est à la fin de la guerre qu’elle écrit The Living Mountain, puis range le manuscrit dans un tiroir jusqu’en 1977. Trop de détails, de personnes en vie, d’érotisme cosmique ?

Mais laissons là son histoire personnelle pour l’accompagner dans son immersion, en sachant que la lecture de son livre ne remplacera pas l’expérience de la marcheuse, ni sa « connaissance par corps ».

Vue du haut du plateau des Cairngorms
(source Cairngorms National Park)

Ce que Nan appelle « le plateau » est une sorte de baleine renversée, un immense ventre de granit ancestral tourné vers le ciel et balayé par des vents pouvant dépasser les deux cents kilomètres à l’heure. Ce morceau d’arctique écossais est ponctué de quelques sommets parfois pyramidaux dépassant les 1.200 mètres, entaillé de recoins et de vallons qui se transforment en vallées, puis s’en vont vers les plaines et se perdent en mer. C’est une île soulevée, un microcosme qui a sa propre existence sur les hauteurs, un enchevêtrement de forces minérales, aériennes et liquides auxquelles s’associent de multiples formes de vie dans un foisonnement de couleurs, de grisailles et de blancheurs. Quelques hommes y vivent encore, tapis dans leurs maisons de pierre où ils distillent parfois du whisky de contrebande. Puis des naturalistes, des chasseurs et des marcheurs. Et Nan, bien sûr. Seule ou avec des amis.

L’autrice place d’entrée de jeu, dans le chapitre inaugural titré « Le plateau », les balises de sa découverte du massif insulaire. L’été en haute montagne, écrit-elle, peut être à la fois « aussi délicieux que le miel » et comme « un fléau mugissant ». Il dévoile par ces extrêmes montagnards « sa nature essentielle ». Mais, précise-t-elle aussitôt, « on ne connaît jamais tout à fait la montagne ni soi-même en relation avec elle ». Un point d’inconnaissable, un « noyau infracassable de nuit » (ou de lumière) demeure à jamais hors de portée. Je pense à cette phrase de Bouvier à la fin du Poisson-Scorpion, qui est une autre histoire insulaire, maléfique celle-là : « Il y a encore une sorte de malheur résiduel, un noyau central noir que je ne suis pas arrivé à faire fondre ». Mais, chez Nan, cet inconnaissable semble autant dans le champ du délicieux que dans celui du fléau. Il est cependant impénétrable, une promesse toujours reportée.

La réalité du plateau est également « une réalité de l’esprit » écrit Shepherd. L’inconnaissable concerne donc aussi, et sans doute surtout, la relation de Nan avec la montagne et, dès lors, avec elle-même dans cet environnement. Sur le Cairngorm, c’est d’abord la lumière qui frappe, elle qui de là-haut « pénètre d’immenses distances sans efforts ». C’est le lieu où l’on peut se croire et se vivre voyant, et même apercevoir loin dans la mer une « forme distincte et bleue » qui ne figure pas sur la carte. Serait-ce l’Atlantide ? Sa sensibilité à la lumière et à ses nombreuses variations d’intensité, de tons, de textures, de brillances, n’est égalée que par son sens aigu des couleurs qui traverse le livre entier, du minéral à l’homme.

L’eau, les diverses manifestations de l’élément liquide – de la bruine imperceptible au lac translucide et profond –, se mêlent à la lumière en reflets et chatoiements travaillés par les saisons et les humeurs du ciel. De manière singulière à première vue, l’eau translucide est la plupart du temps qualifiée de « blanche » comme si elle était de neige. Ou fallait-il un nom de couleur incolore pour désigner la transparence absolue ? Elle l’écrit : « Ses eaux sont blanches et d’une clarté si absolue qu’il n’y a pas d’image pour les qualifier (…) La blancheur de ces eaux est simple. Elles sont la transparence élémentaire ». La transparence et la clarté sont blancheur à ses yeux et dans ses mots. La limpidité est un blanc.

Et puis elle parle d’élémentaux, esprits des quatre éléments de la nature, proches des kami japonais. On ne sait s’ils désignent des éléments premiers de la nature ou bien de son esprit, de son mental. Ou peut-être les deux : « On marche au milieu d’élémentaux et les élémentaux ne sont pas maîtrisables. Ils sont également éveillés en nous par des contacts qui sont aussi imprévisibles que le vent ou la neige. »

Comme s’il s’agissait d’une réalité de contact entre le dehors et le dedans, imprévisible et immaitrisable. Ce qui nous ramène, sans trop forcer, à Nicolas Bouvier qui avait titré son unique recueil de poèmes Le dehors et le dedans. Et, souvenons-nous, la réalité du plateau est aussi « une réalité de l’esprit » : « Rien ne se réfère à moi, la spectatrice. C’est ainsi que la terre doit se voir elle-même », écrit-elle. Cet écho profond entre son intériorité de femme et la physicalité du Cairngorm est le fil rouge de La montage vivante. C’est aussi, formulé dès l’ouverture, un inconnaissable : « on ne connaît jamais tout à fait (…) soi-même en relation avec elle ».

Une des clés de sa relation à la montagne est l’abandon. Nan utilise le mot écossais fey, « un peu fou », qui qualifie ceux qui s’abandonnent à la boisson. C’est « l’abandon joyeux » pour qui s’adonne à l’escalade et « côtoie les précipices d’un pas assuré et allègre ». Une sorte de folie à laquelle Shepherd attribue une origine physiologique, ce qui renvoie à nouveau à « la connaissance par corps » dont parlait David Le Breton. Mais également à cette phrase de Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques  : « L’effort physique que je dépensais à le parcourir était quelque chose que je cédais, et par quoi son être me devenait présent. » Elle associe cette dépense du corps pour gagner en altitude à la légèreté. « Cette légèreté du corps dans l’air raréfié se combine à la libération de l’espace pour causer la folie de la montagne. » Le lieu et l’esprit peuvent s’y pénétrer.

Le recueil de poèmes In the Cairngorms, publié en 1934
(source AbeBooks)

Une scène douce et forte d’abandon est un long moment d’immersion dans l’eau d’un loch ou d’une « fosse » adjacente. « Un abîme de clarté » au point « que ce que nous voyions sous l’eau était plus net que ce que nous voyions à travers l’air ». Elle invite sa compagne à l’accompagner dans l’eau et elles plongent dans la fosse. « Il n’y avait rien qui vaille d’être dit. Mon esprit était aussi nu que mon corps . Rarement dans ma vie je me sentis à ce point sans défense. » Nous sommes au début du mois de mai et les deux femmes plongent nues à près de mille mètres d’altitude. L’eau de source qui alimente le loch doit être glacée, mais Nan n’en parle pas. Elle éprouve la nudité conjointe de son corps et de son esprit, « sans défense ». Et puis précise : « Ce que j’ai ressenti, c’était une puissance accrue qui fait de la peur même une extraordinaire ivresse. »[2]

Le récit de ce moment d’abandon dans la transparence glacée de l’eau[3] est suivi de plusieurs expériences à travers lesquelles Nan éprouve pour la première fois « l’intérieur » de la montagne et de ses composantes, comme celui d’un nuage. Encore toute jeune, elle avait escaladé pour la première fois le sommet du massif, le Ben MacDhui. Arrivée au sommet, elle est stupéfaite de constater que ce qui l’émerveille, ce n’est pas « une vue spacieuse du monde » mais bien « un intérieur » au lieu de « l’espace en récompense ». Quelques moments plus tard, elle découvre l’intérieur d’un nuage : « C’était horrible de plonger le regard dans ce pot de blancheur. Nous poursuivîmes notre chemin. Et alors un blanc plus effroyable qui s’étendait jusqu’à la terre gris-brun sur laquelle nos esprits étaient tenus. Nous étions arrivés à la neige. Un blanc de non-vie. »

Blancheur et clarté absolue, comme celle de l’eau, dissolvent les formes et laissent apparaître ce qu’elle nomme l’intérieur, une blancheur dans laquelle elle se perd. Mais chez Shepherd, nous ne sommes pas dans un néo-animisme et une quête de « l’âme de la montagne », mais bien dans un mode d’expérience bouddhiste de la vacuité qu’elle connaissait. Celle de la nature qui se joint à la sienne propre, ou plutôt la révèle par l’entremise du corps. Elle perçoit alors le massif des Cairngorms comme un ensemble hérissé de pics, ressemblant sous un certain angle à « la tête d’un monstre », avec « les mâchoires ouvertes, les dents, les crocs terribles. » La baleine est plus rugueuse et dangereuse qu’il n’y paraît.

Un des sommets des Cairngorms
(source Wikipédia)

Nous l’avons déjà vu, l’eau sous toutes ses formes (torrent, rivière, lac, pluie, brouillard, bruine, neige, glace) est un élémental abiotique majeur du livre, avec la roche, la terre, la lumière. Nan y consacre de nombreuses pages, structurées autour d’un évènement, d’une rencontre, et des sensations que ces derniers suscitent en elle, toujours en écho. D’autant que « l’eau parle » : elle chute, coule, jaillit, crache, mugit, glougloute…

C’est l’eau vivante que l’on boit, dans laquelle on se baigne, dont on observe les multiples couleurs qu’elle reflète et transforme dans son miroir. Mais c’est aussi l’eau effrayante et tueuse dans laquelle nombre d’hommes et de femmes se sont noyés dans le massif. Mais elle est aussi musique, friselis, trille… L’eau chante.

Au sein de ce monstre de granit jailli au Dévonien, situé à plus de mille mètres d’altitude au centre de l’Écosse et balayé par des vents extrêmes, la neige et le gel sont des présences majeures, des élémentaux mi-liquides, mi-solides et sujets à métamorphoses. Et, tout comme l’eau, des sources de couleurs, de reflets et de brillances innombrables. La poétesse parle de « phosphorescence prismatique de bleu, d’héliotrope, de mauve et de rose. Tandis que la lune pleine s’élevait dans la lumière verte et que les roses et les verts envahissaient la neige et le ciel, on aurait dit que la couleur vivait sa propre vie, possédait corps et résilience, comme si, au lieu de la regarder, nous nous trouvions à l’intérieur de sa substance ». (je souligne) Les correspondances, comme dans la cosmologie analogique[4], entre corps humain et entités non humaines sont nombreuses.

Parfois, c’est le jeu des forces naturelles qui crée des formes étranges, comme ces « boules compactes de milliers d’aiguilles de pin, si subtilement entremêlées qu’elles conservent de manière permanente leurs formes symétriques (…) une énigme botanique pour ceux à qui on a caché le secret de leur formation ». Mais le blizzard et la tempête, le froid et la neige ont tué, notamment ces aviateurs tchèques dont l’avion s’était enfoncé dans la neige épaisse sans même que les moteurs ne soient endommagés. Ou ces jeunes marcheurs expérimentés que l’on a retrouvés morts, les genoux et les mains décharnés, sans plus de peau. Mais Nan Shepherd en extrait un enseignement : « Car c’est le risque que nous prenons tous quand nous assumons la responsabilité de notre vie dans la montagne. Avant de l’avoir fait, nous n’avons pas commencé à la connaître. » Car comme aurait dit Platon, pour connaître une chose il ne suffit pas d’en savoir le nom, d’en avoir une image et d’en produire une science : il faut également s’y frotter. C’est la démarche de Nan Shepherd, sauf que, chez elle, c’est également pour se connaître elle-même.

Du sol de granit, des puits d’eau diaphane, des eaux et neiges versées et retenues, nous montons vers le ciel, vers l’air et la lumière qui enveloppent le Cairngorm. Et ce sont bien entendu aussi eux qui descendent et nimbent la montagne qui irradie dans leur présence, se trouble à leur contact ou meurt en leur absence. L’air du plateau est plus raréfié, dit-elle, et « les ombres sont nettes et puissantes ». Il fait partie de la montagne, ne lui est pas étranger comme un souffle de passage car il est modelé par elle : son altitude, ses vallées et recoins qui le font tourbillonner, ses matières qui lui donnent ses couleurs, ses lacs et rivières son humidité et ses brumes. C’est un air de montagne, au sens littéral. Les Cairngorms sont une île immense dont les éléments sont en interaction constante. C’est un écosystème physique, sensuel et vivant, animé.

Les montagnes en hiver
(source Wikipédia)

La pluie qui traverse l’air lui donne des pouvoirs de réfraction étonnants. Elle peut former comme une loupe ou une longue-vue qui rapproche les lointains, voire les courbe. Et la brume voile certaines parties du massif qui peuvent paraître « ouvragés comme une dentelle de Van Dyck ». Voilà la montagne des Highlands transformée en œuvre baroque anversoise. Bien entendu, la qualité de l’air, ses mouvements et ses tourments affectent les couleurs, les vivifient ou les estompent, parfois en un tournemain.

Mais la forte pluie, qui inonde les vêtements de la marcheuse détrempée et double son poids, devient dangereuse, la montagne peut être traître et monstrueuse. Des éclairs zèbrent le ciel et déchirent les nuages, produisent des lumières étranges, les fire flauchts, et des étincelles jaillissent parfois autour des pieds. Dans le noir, la pluie et les bourrasques illuminées, le chemin tant emprunté devient un parcours inconnu, la chaussure heurte une racine. Nan tombe.

Mais ce n’étaient jusqu’à présent que des élémentaux minéraux, solaires, liquides et aériens. Nan nous fait maintenant découvrir la vie, celle des plantes, des mousses, des lichens, des champignons, des insectes et des animaux au sang chaud – excepté les serpents et autres bêtes rampantes. Elle s’émerveille des arbres séculaires implantés dans une mince couche d’humus, minuscules en hauteur mais aux vastes racines noueuses et puissantes. Ils s’accrochent à la roche, s’en nourrissent.

Pour elle, la « montagne est une et indivisible, et pierre, sol eau et air ne lui sont pas plus essentiels que ce qui pousse du sol et respire l’air. Tous sont des aspects d’une entité unique, la montagne vivante ». C’est la première fois qu’elle couche sur le papier le titre choisi pour son livre, et l’on y mesure bien son attention à l’étroite intrication d’une biocénose et d’un biotope qui se nourrissent l’un l’autre et forment un écosystème dans l’île d’altitude du Cairngorm. Cela autant dans une perspective écologique, au sens scientifique du mot, que « spiritualisante », si pas davantage. La marcheuse et observatrice Nan est rigoureuse, elle n’est pas New Age ou néo-animiste, tout juste un peu zen et très sensible…

Les noms des plantes composent un récitatif scientifico-poétique à la Jules Verne : saxifrage étoilé, lotier corniculé, tormentille, alchémille, petit genêt, silène acaule, narthécie des marais, orchis incarnat… La vie « fait preuve de son invincibilité » dans cet arctique écossais, « mais elle l’ignore », dit Nan Sheperd. Odeurs, parfums (celui du bouleau qui a du corps, « fruité comme un vieux cognac ») sont décrits avec minutie, ainsi que la curieuse association entre l’astragale des Alpes et le sphynx bélier. Elle incarne « une interaction complexe entre le sol, l’altitude, le climat et le tissu de la plante et de l’insecte ». Certaines plantes particulièrement résistantes qui ont survécu à la dernière période glaciaire ont « le diable dans leurs racines » et « l’effronterie de duper non seulement un hiver, mais l’ère glaciaire ». Un brin d’anthropomorphisme associé à de très fines connaissances issues d’une observation attentive et émerveillée, de ses lectures et de ses échanges avec des amis naturalistes. Nan a l’art de mêler sensibilité poétique, observation immersive et savoir scientifique.

Cairngorms vus de la vallée
(source Cairngorms National Park)

Puis viennent les animaux, volants, rampants, sautants ou galopants. Aigles, silènes, martinets, cerfs élaphes, lièvres variables, pluviers guignards, lagopèdes, bruants des neiges, brebis à tête noire, hermines, renards, corneilles mantelées, plongeurs à plastron, traquets, courlis… Ils sont tous là, vivants et mobiles, changeants, bruyants ou silencieux. Un jour, un oiseau qui s’approche d’elle puis s’en va dans la brume semble énorme, démesuré. Nan est ébahie. Ce sont deux ailes géantes sans corps, « jointes par rien ». C’est un couple de canards qui volent et tournoient à l’unisson et forment comme « deux moitiés d’un même organisme ». Car les animaux d’une même espèce forment une biocénose entre eux, à deux ou en groupe. Nan entend des cerfs qui yodlent, voit des jeunes faons qui font le mort à quelques centimètres d’elle.

Viennent l’homme et la femme qui vivent dans la montagne. Leur présence est marquée par de nombreux signes et objets : cairns, chemins, ponts, restes de cabanes, écluses, fours à chaux, huttes de bergers sans toit, tables d’orientation. Sans oublier les noms portés sur la carte. Souvenons-nous : Braeriach, Ben Mac Dhui, Garbh Choire, Alt Druie, Choire an Lochain, Glen Quoich, Sgoran Dubh, Loch Etchachan…

Il y a des débris d’avions de la seconde guerre mondiale, des appareils tombés « plus que la mémoire ne peut en retenir ». Ce sont des « nouveaux voyageurs qui ont sous-estimé la puissance de la montagne ». Le temps changeant et imprévisible, le brouillard qui tombe d’un coup et enveloppe l’avion en fond de vallée, avalent la marcheuse perdue.

Carte des Cairngorms
(source Cairngorms National Park)

Nan consacre plusieurs pages aux petites exploitations des montagnes et à ceux qui y vivent depuis des générations. « La vie ne fait pas de cadeau ici, on travaille de l’aube au couchant ». Les maigres récoltes de céréales, l’eau du puits, la lessive dans le chaudron, la récolte du bois, la « rosée de montagne » (whisky). Et, ajoute-t-elle avec son réalisme rude : « la vie là-haut est pleine d’amours, de haines, de jalousies, de tendresses, de loyautés et de trahisons ». Et « beaucoup de bon gros bonheur routinier ».

L’un des derniers chapitres me touche particulièrement : celui consacré au sommeil. Il commence par un aveu qui semble énigmatique, lié à ses années de découverte de « ma montagne » : « j’ai développé avec tous ces éléments une telle familiarité qu’elle m’empêche de dire toute la vérité sur eux telle que je l’ai acquise ». Je ne peux le comprendre que dans ce sens, à savoir que sa familiarité est totalement singulière, qu’elle ne peut la dire, du moins telle qu’elle l’a acquise par son expérience. C’est une connaissance qui lui est propre et difficile, sinon impossible, à transmettre. Elle lui est incorporée.

Et c’est ici qu’elle va enchaîner, encore une fois, sur le corps et les sens. « Je suis capable d’enseigner à mon corps de nombreuses compétences nécessaires à la connaissance de la montagne » et la plus indispensable, c’est la tranquillité. Car, ajoute-t-elle, « nul ne connaît totalement la montagne à moins d’y avoir dormi ». Le glissement dans le sommeil – ce passage magique entre deux états de conscience – crée un moment de « totale intimité avec le monde tangible » et « glisser dans un sommeil intermittent est l’un des luxes les plus exquis que puisse procurer la vie ».

C’est cette phase étrange qui précède le sommeil ou le plein réveil (« l’endormissement, ici, possède l’éveil pour délicieux corollaire ») qui aiguise les sens en abolissant la conscience maîtrisée et procure « un émerveillement vierge ». Sa connaissance par les sens est intensifiée lors de cette phase intermédiaire entre veille et sommeil. Elle permet de voir « un endroit familier comme si je ne l’avais jamais vu ». Elle se sent ensorcelée, ouvre les yeux et dit : « On a été à l’intérieur ».

Réédition « blanche » de La montagne vivante
(source Éditions Canongate)

De même, écouter le silence absolu permet de glisser hors du temps. C’est ici que l’on apprend qu’elle a souvent campé dans les Cairngorms, et qu’elle a écouté ce silence étendue devant sa tente « bien après minuit ». D’autres sens s’éveillent dans cette « sauvagerie absolue », tels le goût ou l’odorat, la vue et le toucher. Nan est parfois sujette à des illusions d’optique lorsqu’elle est allongée près de sa tente et ferme les yeux à demi. Toujours cet entre-deux, cette mi-vue ou ce mi-sommeil. Entre chien et loup.

Venons-en à l’être, le dernier chapitre. Nan est toujours allongée sur le plateau, une position d’entre-deux : « sous le cœur central du feu depuis lequel a été lancée cette masse grommelante et grinçante de roc plutonique » qu’elle perçoit en dessous et autour de son corps avec toute sa vie, « la montagne au complet ». Expérience qui était précédée de cette phrase : « on peut dire que le corps pense ». C’est ainsi qu’elle retrouve « l’innocence que nous avons perdue ».

Nan a « presque découvert ce que c’est que d’être ». Puis, « Je suis sortie du corps et entrée dans la montagne ». Le livre se boucle, après avoir évoqué sa première découverte des Cairngorms, ce « pays interdit » qui lui faisait peur enfant : « Connaître l’être, telle est l’ultime grâce accordée par la montagne ». On aimerait ajouter, « aussi accordée par Nan Shepherd à la montagne ».

Bernard De Backer, mars 2026

Mes vifs remerciement à Bernadette Sacré et Joël Smet qui m’ont fait connaître ce livre (et offert un exemplaire…)

Pour télécharger le pdf du texte :

Sources

Sheperd Nan, La montagne vivante, Christian Bourgois éditeur, 2019 (The Living Mountain, Aberdeen University Press, 1977)
Arvo Pärt, My Heart’s in the Highlands

Sur Routes et déroutes

David Le Breton ou « la connaissance par corps », Imagine, septembre 2000

Récits de montagne, publiés ici et là


[1] Il s’agit de The Quarry Wood (1928), The Weatherhouse (1930) et A Pass in the Grampians (1933). Le recueil de poèmes The Cairngorms fut publié en 1934.

[2] Pour avoir déjà vécu cela en nageant dans l’eau glacée d’un lac de montagne, je puis attester des effets parfois étonnants et prodigieusement apaisants de cette expérience.

[3] Un épisode qui fait penser à celui de Robinson dans « la souille » de l’île Esperanza, raconté par Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique.

[4] Selon Philippe Descola dans Par-delà nature et culture, une conception du monde dans laquelle le cosmos est perçu comme peuplé d’entités qui se distinguent à la fois sur le plan de la physicalité et de l’intériorité. Le monde est dès lors constitué d’une myriade d’êtres discontinus sur les deux plans, ce qui nécessite en retour une forte hiérarchisation des entités, une « grande chaine de l’être » qui fasse tenir le monde ensemble. L’anthropologue nommera cette ontologie analogisme, car les éléments discontinus y sont souvent reliés par des réseaux de correspondances et d’analogies.

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