Par-delà nature et culture

Descola pdnetc

La nature n’existe pas comme une sphère de réalités autonomes pour tous les peuples, et ce doit être la tâche de l’anthropologie que de comprendre pourquoi et comment tant de gens rangent dans l’humanité bien des êtres que nous appelons naturels, mais aussi pourquoi et comment il nous a paru nécessaire à nous d’exclure ces entités de notre destinée commune.

Philippe Descola, Leçon inaugurale au Collège de France, 2001

La possibilité même d’un ouvrage comme Par-delà nature et culture serait tributaire et révélatrice, comme le souligne son auteur dans son avant-propos, des interrogations qui commenceraient à lézarder l’édifice dualiste structurant notre vision du monde. Depuis un ou deux siècles, l’Occident moderne rattache les humains aux non humains par des continuités matérielles et les en sépare par l’aptitude culturelle, l’opposition de la nature à la culture constituant le soubassement de notre ontologie. Si l’ouvrage de Descola vise à nous en démontrer la relativité — le naturalisme des modernes n’étant qu’une des manières possibles d’identifier et de classer les existants —, cela ne signifie pas pour autant que nous en soyons sortis ni qu’il le faille. Au demeurant, avant d’aborder cette question, il est peut-être utile de comprendre dans quoi nous sommes entrés et à partir de quels fondements nous produisons une « nature » inconnue sous d’autres latitudes ontologiques.

Bernard De Backer, 2012

Téléchargez le fichier pdf de l’article publié dans La Revue nouvelle : Par-delà nature et culture

P.-S. Septembre 2021. Cette recension avait d’abord été publiée par Etopia, Centre d’animation et de recherches en écologie politique (Belgique). Descola est, depuis la publication de ce livre et ses cours au Collège de France, devenu en quelque sorte « l’Ancêtre totémique » ou le garant scientifique de toute une branche de l’écologie contemporaine qui revisite les rapports des humains avec le vivant (ou les non-humains en général). Notamment, en France, avec des auteurs comme Nastassja Martin ou Baptiste Morizot (il y en a beaucoup d’autres, dont Vinciane Despret en Belgique). Il vient de publier un nouveau livre, Les formes du visible (Seuil, 2021), anticipé par La fabrique des images, dont nous avons parlé dans cette recension et dans « L’invention du paysage occidental ».

Ses prises de positions récentes comme anthropologue politique et sa critique du naturalisme, dont il est par ailleurs le produit universitaire et sociétal, mériteraient une investigation plus poussée. Elle suppose, pour le moins, une sorte de hiérarchie entre ontologies (ou cosmologies) et une sortie du naturalisme vers une nouvelle ontologie, non précisée à notre connaissance (ou un retour vers l’animisme, le totémisme ou l’analogisme ?). Rappelons que Descola écrit qu’il s’agit, dans sa typologie, de schèmes d’identification qui ne préjugent aucunement de leur succession temporelle. Son souci est de repérer des structures, pas de tracer une évolution. Il n’affirme dès lors nullement que les sociétés humaines suivent un parcours évolutif de l’animisme vers le naturalisme, en passant par le totémisme et l’analogisme. Ni dans le sens opposé, avec l’animisme comme modèle inversé du naturalisme qu’il faudrait rejoindre. La question de la transformation des ontologies — auxquelles il attribue une très forte stabilité dans le temps, car « l’ontologie est résistante » écrit-il — n’est pas traitée dans ce livre.

Notons enfin que pour Philippe Descola, dans Par-delà nature et culture, l’opposition intériorité/physicalité (ou esprit/corps, si l’on préfère) qui structure toutes les ontologies est une invention de l’humain qui est, selon ses propres termes, « le gabarit de référence ». Notons ce passage de sa Leçon inaugurale au Collège de France : « comprendre pourquoi et comment tant de gens rangent dans l’humanité bien des êtres que nous appelons naturels » (nous soulignons). Il est, de ce point de vue, significatif que les modes de figuration animistes représentent l’intériorité d’un animal par un visage humain incrusté dans son image, ou utilisent un masque d’animal porté par un humain aux même fins (le corps humain du porteur signifiant paradoxalement l’intériorité de l’animal : « le porteur qui fait fonction, en quelque sorte, d’âme visible » écrit Descola dans Les formes du visible, p. 99). On ne se débarasse dès lors pas aussi facilement du dualisme humain/non-humain pour « sortir de l’anthropocentrisme ».

L’anthropologue Eduardo Kohn, dans Comment pensent les forêts, distingue les trois types de signes (icôniques, indiciels et symboliques), leur enchâssement et les « émergences » successives qu’ils permettent, tout en soulignant clairement l’exception humaine d’usage du symbolique et ses conséquences, notamment éthiques et morales. Enfin, nombre d’auteurs participant de ce vaste mouvement (très intéressant par ailleurs) s’appuient sur des données et des outils scientifiques, notamment d’observation, produits par la naturalisme, soit la révolution techno-scientifique issue des Lumières. Sans parler de leur espace de liberté, de créativité et de publication, d’autocritique de l’humain qui est caractéristique de « la liberté des Modernes ». Ce n’est pas, supposons-nous, pour faire de « la nature » un substitut du divin et du grand Autre perdu.

Nous reviendrons sur ce « Descola politique » à partir de son nouveau livre. En attendant, cette interview intéressante dans Et Dieu dans tout ça ? de la RTBF.

Une réflexion sur “Par-delà nature et culture

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s